Colette et Georges
Colette est abandonnée dix jours après sa naissance, en mars 1917, et c’est une amie de sa mère qui la dépose au Service des enfants assistés de la Seine. Une seule demande : que la petite soit baptisée.

Colette, devenue pupille de l’assistance publique, est envoyée à la campagne, dans la Sarthe, comme de nombreux enfants assistés à l’époque. Vers 13 ans, elle est placée comme « aide de culture », chez Madame Boitard. Et c’est là que nous la retrouvons, à seize ans, en octobre 1933.
Moretti, le directeur de l’agence locale, signale au Service des enfants assistés de la Seine que Colette « se trouve en état de grossesse de 6 mois 1/2 environ ». Le père est un ancien enfant assisté : il sont nombreux, dans la Sarthe. C’est donc une affaire interne au Service, même si Georges est majeur.
Je cite Moretti :
Cette pupille désigne comme séducteur l’ex-pupille N… Georges, né le 8 … 1911, n°22…., avec lequel elle avait entretenu des relations intimes au mois d’avril dernier pendant une permission de détente

… mais peut-être lisez-vous « aurait entretenu des relations »…
Georges, selon Moretti, a « certifié qu’il fréquentait la pupille Colette au moment de ses permissions mais qu’il n’avait jamais entretenu de relations coupables avec elle ».
Affaire classée non ? Sans relations coupables ni relations intimes, comment Georges pourrait-il être concerné ?
Et Moretti n’est pas dupe : Georges « s’est toujours montré excellent sujet. »

On appréciera le « je ne suis pas éloigné de croire », qu’il faut comprendre comme un « c’est lui qui a raison ». Car après tout, on le sait, les excellents sujets, même « d’intelligence un peu bornée » n’ont jamais de relations intimes et coupables.
En plus Madame Boitard est du même avis : sa domestique est d’une imagination débordante et trop « féconde » (sic), elle s’imagine des séducteurs, et hélas, sa conduite « laisse fort à désirer ». Non seulement elle sort, mais « elle fut surprise dans sa chambre, au mois de juillet dernier, en compagnie du domestique de la ferme. » Autant dire qu’on l’a échappé belle, on aurait pu croire à la vérité des déclarations d’une jeune fille de seize ans, enceinte. Et bien sûr, « ni lettre ni document » ne viennent prouver ce qu’elle raconte.

Et la présomption d’innocence ? Mais nous ne sommes pas en 2024, nous sommes en 1933.
Moretti organise une confrontation le mois suivant, en novembre 1933 donc. Cette confrontation, est-il désolé de l’écrire dans son rapport, « n’a pas permis de déceler le bien fondé des accusations portées par la pupille ». Alors certes, Georges a bien « accompagné Colette dans la nuit du 2 au 3 avril 1933 au retour de la fête du Port-Gauthier » mais « il n’a entretenu avec cette dernière aucune relation coupable ». Au dessus de tout soupçon, Georges ! Qui détourne l’attention du directeur vers « d’autres jeunes gens de la région » que Colette « fréquentait ».

« Dans ces conditions » il ne peut bien entendu pas « prendre la responsabilité d’une paternité qui ne lui appartient pas » conclut Moretti. Pauvre jeune homme accusé sans raison par une domestique à l’imagination trop féconde !
Et Colette s’effondre : pendant cette confrontation elle s’avère « beaucoup moins affirmative ». Moretti cherche à tout prix la vérité, mais « malgré [s]on insistance », malgré toute son insistance, elle ne peut apporter « aucune précision d’heure ni de lieu où l’acte s’est accompli ». Pourtant cela aurait été si intéressant, de savoir où et quand, précisément. Colette « maintient seulement que [Georges] avait été le dernier avec lequel elle a entretenu des relations intimes ».

Si Georges est « le dernier », c’est qu’il y en a eu d’autres. Moretti en conclut qu’il faut en rester là. Il lui parait « difficile » d’aller plus loin. Une accusation farfelu contre un « excellent sujet ».
Fin de l’histoire :

Pas tout à fait.
Moretti le 15 janvier envoie une nouvelle lettre à Paris : Colette a accouché d’une petite fille, Huguette. Elle n’abandonne pas sa fille mais la place en nourrice, et reçoit une allocation « à titre de secours préventif d’abandon ».
Un mois plus tard, Moretti envoie encore une lettre. Il a apparemment changé d’avis sur Georges. Ce dernier « qui avait été désigné comme séducteur et qui n’avait pas accepté de prendre à sa charge la paternité de l’enfant a, sur mes instances, consenti à réparer sa faute en contractant au début du mois d’avril prochain, un mariage avec la pupille. Il reconnaîtra l’enfant dans les formes légales. »

Moretti aime se mettre en avant. On ne sait pas ce qui lui a fait abandonner son incrédulité. Mais désormais, pour lui, Georges est bien le père de la petite Huguette.
Georges demande Colette en mariage, mais cette dernière, mineure, a besoin de l’autorisation du Service des enfants assistés afin de pouvoir se marier. Dans une dernière lettre, en mars, un mois avant la date prévue du mariage, Moretti transmet donc une demande d’autorisation. Dans laquelle il résume l’affaire :

Colette est jugée désormais « assez intelligente et assez active au travail ». Et Georges, lui, était « excellent élève, économe et stable dans ses placements ».

Moretti « transmet donc un avis très favorable à la demande de ces jeunes gens », même si, à aucun moment, il n’indique que Colette a reçu favorablement la demande en mariage de son « séducteur ».
Le mariage a lieu en avril 1933.
Source : Archives de Paris, D5X4 3494








Le treize octobre mil neuf cent quinze, onze heures du matin, Louis Jardin, quarante quatre ans, Commissaire spécial de Police à la Gare de l’Est, demeurant 81 rue Madame, nous a déclaré qu’hier à huit heures cinquante cinq minutes du matin, un enfant du sexe féminin paraissant âgé de six semaines environ a été abandonné à la Gare de l’Est dans la salle des Pas Perdus et qu’il a été dressé par lui de cet abandon le procès verbal dont la teneur suit :
, âgée de vingt sept ans, sténographe, demeurant 144 route de Saint-Leu à Montmorency, Seine et Oise, qui, pressée de prendre le train, nous a fait verbalement la déclaration suivante et en présence du Gardien de la Paix Vallée Georges 28 ans, du dixième arrondissement:
Elle répondit négativement en ajoutant que son lait était aigre et en me priant de lui garder son enfant le temps strictement nécessaire pour aller chercher du lait. Ayant acquiescé à sa demande, elle m’a remis son enfant, lui laissant sa tétine dans la bouche, puis emportant la bouteille elle disparut. Il était à ce moment là 8h55. Or à 9h45 étant obligée de partir pour prendre mon train et ne voyant pas revenir cette dame, j’ai cru comprendre que cette dernière avait eu recours à ce subterfuge dans le but de se débarrasser de son enfant. J’en ai avisé le gardien de la paix ici présent et lui confiant cet enfant, je l’ai prié de le porter à votre commissariat. 
infirmière, attachée à la Cantine Militaire de la Gare de l’Est, avec un rapport pour le Directeur de cet Etablissement, signé Jardin.




É. Dubreuil lui aussi se remarie, et ce mariage a même lieu deux semaines avant celui de son ex-époux. En avril 1918, il épouse, à Rennes, Adèle Orain, née en 1894 à Rennes. L’acte de mariage, c’est une particularité, souligne le prénom Élisa. Signe, sans doute, du refus de la mairie d’utiliser le prénom Élie sous lequel É. Dubreuil voulait être connu. Mais qui est Adèle, épouse Dubreuil ? Il est très probable que ce soit « Mathilde » Orain, l’ancienne domestique du couple Delalande-Dubreuil : seule une « Orain » naît à Rennes en 1894. 


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