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Méfiez-vous de l’IA

Dans cet article signé par Émeline Roy, Aurélie Pasquier, Nithael Rosso et Nathalie Rezzi « Influence du dispositif des Cordées de la réussite sur des élèves de 3e de collège REP Une analyse des perceptions et des effets sur le développement personnel et l’orientation », publié en 2025 dans La nouvelle revue – Éducation et société inclusives, https://doi.org/10.3917/nresi.103.0152, on trouve des références amusantes, étonnantes, surprenantes. (Je remercie Marianne Blanchard qui a attiré mon attention sur ce texte).

On y trouve par exemple un ouvrage réel de Bernard Lahire :

Lahire, B. (2004). La raison des plus faibles. Éditions Raisons d’agir.

mais qui n’a jamais été publié aux éditions Raisons d’agir. Celleux qui savent comprennent bien pourquoi un Lahire aux Raisons d’agir fait sourire.

On y trouve aussi un ouvrage imaginaire de Louis Chauvel :

Chauvel, L. (2016). Les classes sociales en Europe. La Découverte.

Un ouvrage ayant pour titre Les classes sociales en Europe existe bien, mais aux éditions Agone, et dirigé par Spire, Penissat et Hugrée.

On y trouve aussi deux articles inventés, dans des revues réelles :

Narboux, J., Pelsser, P., Sauvage, E., et Thomas, G. (2021). Le dispositif « Cordées de la réussite » à l’université de Strasbourg : un bilan d’étape. Éducation et sociétés, 47(2), 37-58.

et

Puppini, P. (2018). Les Cordées de la réussite : entre méritocratie et reproduction sociale. Revue française de sociologie, 59(4), 715-740.

Ces articles inventés sont utiles au raisonnement et à l’argumentation de l’article. Comme l’écrivent les auteur·e·s :

En effet, bien que les Cordées soient destinées à tous les élèves, une tendance se dessine où les participants les plus ambitieux et performants bénéficient davantage du programme, au détriment de ceux qui en auraient le plus besoin (Puppini, 2018).

et

Par exemple, la cordée « Décodeuses d’informatique » de l’université de Strasbourg s’efforce de lutter contre les stéréotypes de genre en informatique en proposant des ateliers dans les collèges et lycées, destinés à élargir les perspectives des élèves et à clarifier ce qu’implique cette discipline (Narboux et al., 2021).

ou

L’analyse des Cordées spécifiques montre également des problématiques logistiques et méthodologiques. Par exemple, certaines activités prévues pour aborder directement les métiers de l’informatique et les préjugés de genre n’ont pas pu être réalisées en raison de contraintes organisationnelles (Narboux et al., 2021).

ou encore

Cette disparité souligne l’importance d’une formation et d’une sélection rigoureuses des mentors pour s’assurer qu’ils sont capables de répondre aux besoins spécifiques de chaque élève, en évitant les écueils de la méritocratie précoce, comme l’ont décrit Puppini (2018) et Leclercq (2013).

et :

De même, les travaux de Puppini (2018) montrent que le dispositif peut renforcer une méritocratie précoce, où les plus motivés profitent davantage du programme. Ces conclusions invitent à une réflexion critique sur l’inclusivité du dispositif…

Mais aussi :

Cependant, l’évaluation de l’efficacité de ces dispositifs révèle des résultats nuancés. Chauvel (2016) met en évidence les disparités sociales qui peuvent influencer l’accès aux opportunités offertes par de tels programmes,

Et Bernard Lahire sera heureux de voir que son livre aux Raisons d’agir permet de conclure que :

Le mentorat peut avoir des effets positifs significatifs sur la motivation des élèves et leur orientation scolaire, surtout lorsque les mentors partagent des expériences et des parcours similaires à ceux des élèves qu’ils accompagnent (Duru-Bellat, 2000 ; Duru-Bellat et al., 2018 ; Lahire, 2004).

Il est très probable que La nouvelle revue – Éducation et société inclusives retire cet article très rapidement, au moins pour procéder à quelques corrections. Lisez-le avant qu’il disparaisse.

Note : la première auteure a répondu en commentaire et explique la situation.

Indisciplines sociologiques

Le mercredi 15 avril 2026, je co-organise le colloque Indisciplines sociologiques, à l’Institut d’études avancées de Paris.

Et si la « sociologie publique » n’était pas faite que par des sociologues, n’était pas que le fait de sociologues académiques ? Que nous révèlent ces usages non disciplinaires et parfois indisciplinés ? Laissons parler les usager·e·s de la socio !

Ce colloque réunit des romanciers/romancières, artistes, essayistes, journalistes… utilisant des travaux et théories sociologiques sans être eux-mêmes/elles-mêmes sociologues. Il s’agit d’explorer les usages de la sociologie « hors les murs », ou l’indiscipline sociologique (au double sens d’emplois hétérodoxes, et de sortie des logiques disciplinaires). La parole des usagers/usagères de la sociologie est au cœur de cette rencontre.

L’entrée est libre, mais l’inscription est obligatoire (sur le site du colloque).

Serpentgraphe

En 1878, Ferdinand Bonnange, alors sous-chef de bureau au ministère de l’agriculture et du commerce, publie un Atlas graphique et statistique du commerce de la France avec les pays étrangers, pour les principales marchandises, pendant les années 1859 à 1875. Cet ouvrage est primé lors de l’exposition universelle qui se tient la même année.

À l’origine, la nécessité de comprendre les conséquences des traités de libre-échange signés sous le Second empire :

Depuis la réforme économique inaugurée par le traité conclu avec l’Angleterre, le 23 janvier 186o, et complétée par les traités qui ont successivement amené les principales puissances de l’Europe à adopter notre nouveau régime douanier, le Ministère de
l’Agriculture et du Commerce s’est étudié à renseigner le pays, mieux qu’il ne l’avait été jusqu’alors, sur ses affaires commerciales, non seulement avec les puissances unies à nous par des traités de commerce, mais encore avec tous les pays du monde.

Mais les tableaux rebutent :

Mais, quelle que soit la clarté d’un tableau de chiffres, dès qu’il embrasse une période assez longue et qu’il porte sur un grand nombre d’objets, l’uniformité des caractères typographiques en rend l’étude difficile pour les personnes qui ne sont pas très
familiarisées avec la statistique et peut même dérouter parfois l’attention la mieux exercée.

Pour remédier à cet inconvénient, on a eu recours aux méthodes figuratives […]. Le tracé d’une ligne s’élevant ou s’abaissant traduit, en effet, plus nettement que les chiffres, par une image saisissante, l’élévation ou l’abaissement, le progrès ou la décadence d’un objet déterminé. Du premier coup d’œil on embrasse l’ensemble des faits représentés par le dessin et l’on apprécie l’importance absolue et relative de chacun d’eux.

Grâce aux « méthodes figuratives », «[o]n suit sur la même feuille le mouvement de l’importation et de l’exportation d’un produit sous les différentes formes qu’il peut prendre successivement : matière première, matière ayant subi un premier travail, produit fabriqué.»

Comme on peut le constater sur la page reproduite ci-dessous, l’espace est utilisé au maximum et des graphiques sont insérés dans les espaces blancs laissés par d’autres graphiques. C’est que, pour certaines marchandises, l’ouverture des frontières conduit, d’une année sur l’autre, à l’explosion des importations ou des exportations.

Et la très grande majorité des graphiques représentent des valeurs absolues, en Francs, avec une spécificité : les millimètres carrés sont chargés de représenter une somme. Dans le graphique suivant, sur les exportations de bonnets vers le Brésil, 1 millimètre carré vaut 10 000Fr.

Ce double choix : économiser l’espace et utiliser une même échelle pour plusieurs graphiques de la même page, conduit à des difficultés, que Bonnange (ou les personnes qu’il a sous ses ordres) résolvent en inventant un type de graphique qui, malheureusement, n’a pas de nom. Serpentgraphe ? Waffle-Snake graph ? Graphique en bâtons boustrophédon ?

Parce que c’est un joli graphique, je l’ai reproduit avec R (et ggplot2) :

J’ai essayé de reproduire aussi le petit décalage entre le quadrillage et le graphique, même si c’est entièrement inutile !

Parce que les contraintes auxquelles Bonnange était confronté n’ont pas disparu, ce type de graphique est parfois redécouvert. Émile Cheysson, quelques années après Bonnange, en utilise dans son Album de statistique graphique de 1882, dans celui de 1886, de 1891 (sur cette page là aussi) et dans celui de 1906. Mais il n’est pas le seul, on trouve aussi des barres-tordues dans plusieurs pages de l’Album de statistique graphique du service vicinal de 1883 (ex : diagramme n°10). La même technique est utilisée ailleurs. Aux États-Unis dans le Statistical Atlas de 1883 (plate 31).
On en trouve aussi dans l’Atlas graphique et statistique de la Suisse de 1897 (pages 129, 149, 155).

Au même moment le sociologue W.E.B. Du Bois utilise aussi un “snake-graph” pour son graphique « Religion of American Negroes » préparé pour l’exposition universelle de 1900. En URSS en 1921 (dans Социальная революция и финансы : сборник к III конгрессу Коммунистического интернационала : Révolution sociale et finance : collection pour le IIIe Congrès de l’Internationale communiste) avec une spirale en plus.
Plus récemment le linguiste Joel Stanley présente son Boustrophedonically.

W.E.B. Du Bois faisait aussi de jolies spirales.