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La proximité sociale

Comment savoir si deux professions sont “proches” ? Blum et Gribaudi, dans un article célèbre, Des catégories aux liens individuels [ci après B&G] s’appuient sur l’enquête “TRA” (enquête des “3000 familles” dirigée par Dupâquier) pour repérer une partie des proximités.
Aujourd’hui, cette enquête est accessible aux chercheurs — et j’en ai demandé l’accès dans le cadre d’une enquête en cours. J’ai reproduit, très rapidement, une partie de la méthode utilisée par B&G pour repérer des professions proches.
Ici, j’ai restreint ma recherche aux époux : je considère que deux professions sont en lien quand le couple (ProfessionA–ProfessionB) est au moins neuf fois plus représenté dans la base que dans une population qui se marierait “au hasard”.

Cliquez pour visualiser le graphe

Ce graphe, une première exploration, laisse voir des choses amusantes : Les domestiques agricoles, ouvriers agricoles et servantes s’épousent… et épousent des métayers/métayères, fermiers et fermières. Les ouvriers du fil (fileuse, tisseurs, teinturiers…) s’épousent en suivant la chaîne de production. Les employés et instituteurs voisinent avec les comptables, les boulangers et les négociants. [Les couleurs des étiquettes ont été déterminées par un algorithme de recherche de communautés, “walktrap”]

Réseau de travail chez les députés (suite)

Il y a quelques mois, j’avais exploré le réseau de relations de travail objectivées par les propositions de loi faites par les députés. Mais leur travail ne consiste pas qu’à proposer des lois. Les députés amendent aussi, et souvent, très souvent : il y a eu quelques dizaines de milliers d’amendements déposés entre 2007 et 2009 (presque 50 000).
Rédiger et signer des amendements est donc beaucoup plus fréquent que rédiger ou signer des propositions de loi.
Les amendements tissent un réseau différent de celui des propositions de loi. Dans le graphe suivant, les UMP sont en bleu, les socialistes en rose, les “GDR” en rouge (c’étaient les Verts et les communistes), les “nouveaux-centre” en orange, les non-inscrits en noir.

On distingue bien, à gauche les socialistes, à droite l’UMP. Mais aussi, au centre, un groupe de députés cosignant de nombreux amendements. Au “Centre-Sud”, un rassemblement (comportant des rouges, des roses et des bleus) réunit celles et ceux qui sont les champions des amendements, qui en ont signé ou rédigé un nombre gigantesque.
Mais cette représentation est trompeuse. Pour la produire, j’ai considéré comme étant d’un poids égal toutes les signatures d’amendement. Or il existe de nombreux amendements “de groupe”, signés par plus de 100 ou 200 députés. Le graphe suivant (réalisé avec le même algorithme que le précédent) prend en compte le poids des liens : j’affecte un poids de 1/n à une signature quand l’amendement est signé par n personnes.

Et là, on retrouve, semble-t-il, la structure observée quand on s’intéressait uniquement aux propositions de loi.

Pour réaliser cette étude, je me suis appuyé sur les données diffusées par nosdeputes.fr. Mais au lieu d’établir des statistiques individuelles comme celles qu’utilise Mme Hoffman-Rispal (usage repéré par Sylvain Parasie), j’essaie de repérer des relations entre députés. J’imagine que “Nosdeputes.fr” le fera prochainement : repérer la députée la plus connectée.

Qui se ressemble

Les informations disponibles sur les quelques 6600 candidats aux législatives sont intéressantes à analyser. Jean Véronis a publié sur son blog le palmarès des prénoms et la carte de la parité.
Voici ici une représentation des relations entre âges :

Sur les 6611 candidates et candidats et 6611 suppléants et suppléantes, sur 6611 couples, donc, 2000 ont moins de 5 ans d’écart, et 2000 ont plus de 16 ans d’écart. Pas tout à fait un mariage, donc.
Les plus jeunes candidats ont des suppléants plus âgés qu’eux en moyenne. Mais passé 50 ans, ils se retrouvent avec des suppléants plus jeunes :

L’écart d’âge entre “couples” composé d’un/e candidat/e et de son suppléant varie ainsi :

FF 14.0
FM 13.4
MF 12.7
MM 12.8

Les paires FF (candidate et suppléante) sont un peu plus éloignées en âge que les couples MM (candidat et suppléant). Mais la relation entre l’âge du candidat et l’âge du suppléant ne change pas en fonction du type de paire :

Les différences entre paires sont plus variées en fonction de la “nuance” politique des candidatures. A l’extrême droite (FN et autres), l’écart d’âge moyen entre composante des paires est de plus de 15 ans. A l’UMP il est de 13,1 ans, chez les socialistes de 12,9. Au Front de Gauche de 12,1 ans… et chez les candidats classés “Autres” par le ministère de l’intérieur, de 10,6 ans. Et alors ? et bien je ne sais pas quoi faire de ces différences.

La procuration à Paris (suite)

Il y a eu presque autant de procurations au second tour des présidentielles, le 7 mai 2012, qu’au premier tour, à Paris du moins. 9,3% au premier tour, 8,4% au second tour.
Et là encore, les relations observées au premier tour se retrouvent au second tour :

Une relation positive relie, au niveau du bureau de vote, la proportion d’Inscrits votant pour Sarkozy et la proportions d’Inscrits utilisant le vote par procuration.
Et une relation négative (et quasi inverse) relie de la même manière Hollande et la procuration :

Mais creusons un peu. Nous allons voir si, à proportion constante de vote pour Sarkozy, la relation est vérifiée. Concentrons-nous, par exemple, sur les seuls bureaux de vote où Sarkozy a eu un score moyen (entre 20 et 30% des voix) :

Oh, surprise : à taux de sarkozysme constant, la relation Procuration~Hollande devient positive.
Nous pouvons comprendre les inter-relations entre votes pour Sarkozy, pour Hollande et par procuration comme dessinant un espace à trois dimensions, dans lequel se trouve un nuage de points (chaque point — un bureau de vote — ayant pour coordonnées les proportions de votes pour H, pour S et par procuration).

Dans le dessin précédent, le “plan de régression” est dessiné en bleuté (les deux graphiques représentent la même chose, j’ai juste pivoté le premier graphique pour donner une idée du volume). La vidéo suivante vous donnera une idée un peu plus précise de la position des points dans l’espace.


Régression linéaire (2 variables, 3 dimensions)

Tout ceci pour dire, donc, que “à proportion de votes pour Sarkozy (resp. Hollande) constante”, alors la corrélation est positive pour Hollande (resp. Sarkozy).

Il reste encore beaucoup à creuser, la procuration ayant fait l’objet de peu de travaux, ce que je vais faire avec Arthur Charpentier (Freakonometrics).

Annexe : La régression linéaire
(Où tproc est la proportion de procurations parmi les inscrits, thol le score de Hollande sur les Inscrits, tsark le score de Sarkozy parmi les Inscrits)

Call:
lm(formula = tproc ~ thol + tsark, data = paris)

Residuals:
    Min      1Q  Median      3Q     Max 
-4.6247 -0.9979 -0.1020  0.8853  5.0478 

Coefficients:
             Estimate Std. Error t value Pr(>|t|)    
(Intercept) -22.11458    1.59313  -13.88   <2e-16 ***
thol          0.33611    0.02078   16.17   <2e-16 ***
tsark         0.38963    0.01877   20.76   <2e-16 ***
---
Signif. codes:  0 ‘***’ 0.001 ‘**’ 0.01 ‘*’ 0.05 ‘.’ 0.1 ‘ ’ 1 

Residual standard error: 1.398 on 861 degrees of freedom
Multiple R-squared: 0.5408,	Adjusted R-squared: 0.5397 
F-statistic: 506.9 on 2 and 861 DF,  p-value: < 2.2e-16 

La procuration à Lyon

Les relations observées entre les candidats et la fréquence du vote par procuration se repèrent-elles ailleurs qu’à Paris ? On peut commencer par regarder ce qui se passe dans une autre grande ville, Lyon.
Tout d’abord, une petite carte. Où l’on voit que les arrondissements centraux de Lyon, 1er, 2e et 6e, pratiquent plus la procuration que le 8e arrondissement.

Comme à Paris, la relation est positive entre la fréquence de la procuration et le taux de participation (graphique non reproduit).
Et les grandes corrélations perçues à Paris sont encore valables à Lyon. Les bureaux de vote favorables à l’extrême gauche ont peu de procurations :


Idem avec les bureaux de vote où Mélenchon réalise un score élevé.

La relation est encore négative pour ce qui est des votes lepénistes :

Et ce n’est pas le candidat Hollande qui se trouve faire un score élevé dans les bureaux de vote où la procuration est élevée.

Comme à Paris, donc, on observe une relation positive entre votes Sarkozy et votes par procurations [entre bureaux de votes “sarkozystes” et bureaux de votes “à procuration”]

Mais à la différence de Paris, on observe une relation positive entre votes pour Eva Joly et votes par procuration, avec, cependant, une forte variance.

[Idem avec le vote Bayrou, qui, à Paris comme à Lyon, est positivement relié — par bureau de vote — au vote par procuration]
J’ai donc bien tendance à croire que le vote par procuration n’est pas socialement neutre ni politiquement neutre. Bien que le droit soit offert à tous, et que la libéralisation de la procédure avait pour but de favoriser le vote, il me semble que le recours à ce droit est plus le fait de certaines personnes que d’autres. Est-ce pour des raisons “objectives” (du type : les ménages aisés partent plus en vacances que les autres), ou pour des raisons d’engagement politique (du type : je suis empêché de voter, mais je vais tout faire pour voter pour mon candidat) ou de socialisation politique… il semble bien que les “procurateurs” soient le reflet inversé des abstentionnistes.

Note : j’ai récupéré les données sur le site de la ville de Lyon, avec R (package XML).

La France de la procuration

Deux cartes rapides, sur la fréquence de la procuration, par département, en 2002, aux premier et deuxième tours.
On se souvient qu’en 2002, Le Pen (père) s’était qualifié pour le deuxième tour.
La carte de la procuration, au premier tour, ressemblait à cela :

Et au deuxième tour, à ceci :

Il y eu, en 2002, presque deux fois plus de procurations au deuxième tour (755 000) qu’au premier (400 000).
Et, entre les deux tours, quelques constantes : les Corses aiment les procurations encore plus que les Parisiens.

Elle vote pour qui par procuration ?

La procuration, une arme contre l’abstention ? Mon collègue Camille Peugny m’a alerté hier sur l’existence d’une colonne “nombre de votes par procuration” dans certains jeux de données sur les présidentielles. Et il semble bien que oui : A Paris aux présidentielles de 2012, par bureau de vote, plus la proportion de procurations est importante, plus la participation est élevée :

Intéressant, intéressant… Avec un grand nombre de bureaux de votes, et la connaissance de ce chiffre, on pourrait certainement repérer des relations entre les votants par procuration et leurs choix. Voici ce que donne une étude rapide sur les quelques 850 bureaux de vote que compte la capitale.
Voyons… Peut-être sont-ce les “petits” candidats qui bénéficient des procurations.
Mais ça ne marche pas vraiment avec Eva Joly : la relation est négative, mais faiblement, entre la proportions de votes par procuration et le vote vert. Dans le graphique suivant comme dans les autres, un point représente un bureau de vote, l’abscisse correspond à la proportion de votes par procuration dans ce bureau (en % des votes exprimés) et l’ordonnée représente le pourcentage de vote pour la candidate. La ligne est une droite de régression.

Mélenchon alors. Il y a des personnes qui veulent vraiment voter pour lui, qui s’arrangent pour que leur choix compte… Mais ça ne marche pas non plus avec Mélenchon… même pas du tout. Plus le bureau de vote compte de votes par procuration, moins Mélenchon a de voix. [Pardonnez la coquille dans le graphique sur son nom]

La candidature d’extrême droite, à Paris, est un peu dans la même situation : Plus il y a de procurations, moins il y a de votes pour Le Pen.

Mais alors, ça doit bénéficier aux gros candidats. Hollande, avec son cortège de faux travailleurs ? Non plus : la relation, là encore, est négative. Plus la proportion de votes par procuration est importante, moins il y a de votes pour Hollande.

Mais qui donc bénéficie alors des procurations ? Le candidat des vrais travailleurs, de ceux qui ne peuvent se déplacer le dimanche parce qu’ils ont un vrai travail ? Ou le candidat de celles et ceux qui partent en vacances et qui connaissent assez bien les règles juridiques pour établir des procurations ?

Je vous laisse juges.
Et vous invite à voter. Par procuration ou non.

Mise à jour :
Une cartographie du vote par procuration à Paris :

La procuration est surtout utilisée dans les arrondissements aisés.

Sources :
http://opendata.paris.fr/opendata/jsp/site/Portal.jsp?document_id=133&portlet_id=102

Réseaux de sociologues : l’état actuel de la sociologie française

Plusieurs articles récents viennent éclairer l’état actuel de la sociologie française. Un article de Demazière, un autre de Stéphane Beaud. Je voulais apporter ma contribution au débat. Beaud et Demazières diagnostiquent la sociologie française depuis leur position, et les méchantes langues disent que ces articles reflètent moins l’état actuel de la sociologie française que l’état actuel de Beaud et Demazière. Mon approche est différente : de par mes fonctions au CNU, et intéressé par l’objectivation statistique de la discipline, j’ai recueilli le jury de soutenance de tous les candidats à la qualification en section 19 cette année (un peu plus de 500) [ce qui vient compléter l’étude de la proximité entre sections du CNU et permettra de mieux rédiger le rapport annuel de la section].
On sait, par les travaux de Godechot notamment [un exemple ici], que les jurys de soutenance permettent d’établir d’intéressants constats. Beaud, par exemple, à la fois par sa position institutionnelle, ses intérêts scientifiques, sa connaissance du comportement des collègues… n’invite pas n’importe qui aux soutenances de ses doctorantes. Et c’est la même chose pour tous les autres.
Ces invitations et co-participations permettent de dresser une sorte de carte de la sociologie française, en utilisant un algorithme qui rapproche les personnes qui s’invitent les unes les autres aux jurys de thèse.

Cliquez pour télécharger un fichier PDF zoomable (mais pas toujours très lisible)

Sur ce graphe présentant une sélection des données [1] vous constaterez qu’au Nord se trouve une certaine sociologie économique (autour de Flichy, Cochoy, Paradeise, Vatin, Grossetti, Segrestin, Licoppe) Weber et Steiner se trouvent un peu plus au sud de ces personnes.
Au Sud-Sud commence l’empire du STAPS, avec During, qui se poursuit au Sud-Est où se trouve plusieurs représentant de la sociologie/anthropologie du corps, ou ce qu’on appelle les “STAPS” : Andrieu, Héas, Le Breton, Bodin, Duret. Dans la même zone se trouve aussi plusieurs représentants de la sociologie du travail (Bercot, Lallemand, Demazière, Gadéa) : une représentation n’utilisant que deux dimension fait se superposer des personnes ayant peu de liens.
A l’Ouest se trouve les islamisants ou les spécialistes des relations interethniques Roy, Fregosi, Khosrokhavar, Gole, Streiff-fenart.
Au coeur de la constellation vont se trouver les politistes (Spire, Deloye, Gaiti, Offerlé, Sommier) et un groupe où je retiens les noms de Beaud, Mauger, Schwartz, Lagrave Marry, Carricaburu, Fabiani, Sapiro…
Au total, les liens multiples engendrés par les jurys de soutenances ne dessinent pas un monde fragmenté, où une faction serait ostracisée par toutes les autres. Au contraire, des liens multiples relient tout le monde avec tout le monde.
Certes la méthode ici utilisée a ses nombreuses limites : il faudrait, sur une période plus longue, mettre en valeur les liens répétés, ou les invitations rendues. Pour l’instant, mes données permettent de repérer certains liens habituels (qui sont épais, sur le graphe), mais ces liens sont peu nombreux (et tendraient à faire ressortir les politistes). Rendez-vous l’année prochaine pour une étude sur deux ans.
 
Notes : [1] n’ont été retenues que les individus invitées au moins 2 fois ou ayant été directeures d’au moins une thèse.

Sarkozy, Le Pen, la présidentielle

Les relations entre préférences partisanes ne sont pas simples. Voyons par exemple ce qui se passe entre le premier et le deuxième tour des présidentielles de 2007. Le graphique suivant essaye de mettre en relation trois choses. Chaque point représente une commune. La couleur du point est fonction de la proportion de votes que reçut Le Pen au premier tour des présidentielles de 2007. L’abscisse des points correspond à la participation au 2e tour (la proportion de votes exprimés parmi les inscrits). L’ordonnée correspond à la proportion des votes des inscrits que reçut Sarkozy au 2e tour.

Les communes qui avaient “beaucoup” voté pour Le Pen (en bleu) se trouvent être, au 2e tour, des communes avec une participation plutôt faible, mais avec un vote pour Sarkozy plutôt fort. À l’inverse les communes “rouges” se trouvent être relativement plus participantes, mais votant plutôt faiblement pour Sarkozy.
Ce graphique considère que les communes sont toutes équivalentes : j’aurai pu — mais le devai-je — ajouter une quatrième variable, et faire varier la taille des points en fonction de la taille de la commune.

Proximités disciplinaires

Comment, en France, est organisée la proximité entre disciplines universitaires? Est-ce que la psychologie et la sociologie sont proches ? Est-ce que la géophysique et la géographie partagent beaucoup ?
On pourrait regarder “qui cite qui” dans les articles académiques. On peut aussi estimer la proximité à partir du travail du Conseil national des universités. Pour devenir Maître de conférences, en France, il faut être “qualifié” par une section du CNU au moins. On peut l’être dans deux sections ou plus. Et certaines sections partagent des qualifiés. La 04 (science politique) et la 19 (sociologie, démographie) partagent des qualifiés. La 25 et la 26 (mathématiques) aussi.
Et au niveau global ?

Au niveau global [lien vers le PDF], il apparaît deux groupements bien séparés. Avec des intermédiaires, comme l’économie, la gestion, les STAPS, la psychologie, avec un pied dans les lettres, un pied vers les maths ou la médecine.
Je me suis servi ici, outre du package igraph de R, de données qui ne concernent que les doubles qualifs MCF.

Origine des données : Thomas (Loic) et Rossi (Pasquin) “Etude de la promotion 2011 des qualifiés aux fonctions de maître de conférences et de professeur des universités“. Ministère de l’enseignement supérieur et de la Recherche, DGRH A1-1