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Ces bandes de bohémiens…

Dans Le Figaro, le 9 septembre 1910, il y a donc cent ans.
LES ROMANICHELS
On sait que des ordres très sévères ont été donnés pour débarrasser la France de ces bandes de bohémiens qui s’abattent sur une contrée : marchands de paniers d’osier, diseurs de bonne aventure, etc., mais ne vivent en réalité que de rapines, et surtout experts aux vols à l’étalage et au « rendez-moi ».
Un campement. d’une cinquantaine de roulottes était venu ces jours derniers s’installer dans un vaste terrain compris entre les fortifications, la rue de Paris, à Montreuil, et la rue de Saint-Mandé. A peine étaient-ils là que des plaintes s’élevaient. Le préfet de police donna ordre d’agir.
Hier matin, MM. Hamard, chef, et Jouin, sous-chef de la Sûreté, accompagnés de quatre-vingts inspecteurs et gardiens de la paix, et des chiens de police Brutal, Follette et Titi, se rendaient au campement des romanichels. Des perquisitions furent opérées dans les roulottes, et quatre-vingt-quinze individus, hommes et femmes, furent conduits au poste de Charonne, où les attendaient M. Bertillon, chef du service anthropométrique, et Prunier, inspecteur principal de l’identification judiciaire.
A l’aide des fiches anthropométriques on a pu reconstituer l’identité de la plupart de ces nomades qui se désignaient par des noms de fantaisie. Un certain nombre d’entre eux, frappés d’arrêtés d’expulsion, interdits de séjour, insoumis à la loi militaire, condamnés déjà pour vol et recherchés par des Parquets de province ont été mis en état d’arrestation. Les autres ont été, invités à évacuer le plus vite possible les environs de Paris.

 
Il y a cent ans, donc. Avec l’aide de Bertillon, la France s’était dotée de formes performantes d’identification. Celles et ceux qui y résistaient, nomades, seraient bientôt dotés d’un carnet anthropométrique spécifique, apte à les constituer comme groupe d’équivalence, du point de vue de l’Etat du moins. Mais on sait combien les catégories juridiques, administratives, deviennent parfois, aussi, des catégories du sens commun.
 
Il y a cent ans, les chiens de police avaient des prénoms, comme les chefs et les sous-chefs. Mais ni les nomades, ni les “inspecteurs et gardiens de la paix” n’avaient de noms suffisamment grands pour passer le filtre journalistique.

Prénoms, moqueries, injustice

En 2003, dans le cadre de l’enquête “Histoire de vie”, l’INSEE a demandé à un peu plus de 8000 personnes :
« Est-il déjà arrivé que l’on se moque de vous, que l’on vous mette à l’écart, que l’on vous traite de façon injuste ou que l’on vous refuse un droit à cause de votre nom ou votre prénom ? »

Les réponses positives varient fortement avec l’âge : les plus jeunes des personnes interrogées répondent plus fréquemment que l’on s’est moqué d’eux ou qu’on les a mis à l’écart, ou traité de façon injuste, ou refusé un droit.

L’interprétation reste ardue. A-t-on affaire à un “effet d’âge” : les souvenirs des petites moqueries ne disparaissent-ils pas avec l’âge ? Ou à un effet de génération : se moque-t-on aujourd’hui plus du prénom et du nom (par exemple dans le milieu professionnel ou étudiant) qu’auparavant ? Les plus jeunes sont peut-être plus sensibles aux discriminations en raison du nom et du prénom (vous souvenez-vous des discussions liées au “CV anonyme” ?).

Creusons-donc ce sentiment de discrimination en fonction de l’étrangeté des personnes interrogées. Si l’on prend les personnes de nationalité française, nées françaises et de parents de nationalité française, ils sont 6,1% à avoir répondu “oui” à la question introductive.
Certains étrangers ou anciens étrangers désormais de nationalité française déclarent beaucoup moins de moqueries ou de discriminations en raison du prénom/nom : 2,6% des “Italiens”, moins de 4,3% pour les “Espagnols” et “Portugais”.
Les immigrants plus récents (qu’ils soient étrangers ou désormais Français) ont d’autres opinions : 11,7% des personnes de l’Europe non U.E. (ou des Français anciens ressortissants de ces pays) déclarent moqueries, mises à l’écart ou injustices à cause du prénom ou du nom. 10,7% des “Africains” (hors Maghreb) font de même.
Enfin, les ressortissants et anciens ressortissants du Maghreb n’ont pas la même expérience de la discrimination ou des moqueries. La fréquence des réponses positives varie : 1,1% des “Tunisiens”, 4% des “Marocains” et 8,1% des “Algériens”. Grandes variations, donc. Probablement dues à des décolonisations différentes et à des émigrations elles aussi différentes.

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L’on pourrait continuer… par exemple, les ingénieurs et les cadres, les étudiants, sont beaucoup plus sensibles à la question que les manoeuvres, les OS et les retraités. L’on pourrait préciser que 87% des réponses positives à la question introductive concernent des “moqueries”.
Mais je vais m’arrêter là, par une conclusion temporaire. Les résultats de l’enquête “Histoire de vie” nous apprennent, ou nous rappellent, qu’il existe des expériences socialement différenciées du nom et du prénom. Variables d’état civil, ils sont aussi supports de l’identité personnelle.

Inspirations :
1- Olivier Galland, “Jeunes: les stigmatisations de l’apparence”, Economie et statistique, n°393-394, 2006, p.151-183 (duquel ma collègue Laure Blévis et moi-même avions extrait quelques documents pour un sujet d’oral à l’ENS, en juin dernier)
2- Le blog Quanti.
3- L’INSEE, qui met gratuitement à disposition de tous les données de l’enquête “Histoire de vie”.