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Mais qui se fiance, de nos jours ?

Le Carnet du jour du Figaro est une source formidable qui se prête assez bien à l’enquête (pas seulement sur les prénoms). On peut y reconstituer certaines des relations familiales qui unissent entre elles des fractions diverses des classes dominantes. On peut y constater la place centrale qu’y occupe encore l’aristocratie d’apparence ou l’aristocratie titrée.
Voici un petit graphique, qui montre que près de 40% des faire-part de naissance et 75% des annonces de fiançailles implique une famille à particule. Chiffre à comparer avec la proportion estimée de porteurs de particule en France, plus de 0,5% mais moins de 1%.
carnetfigaro20132015-NF
On y repère aussi d’intéressantes variations saisonnières, qui restent à expliquer.

La valeur n’attend pas le nombre des années (de services)

Le Journal officiel publie régulièrement les listes des individus ayant reçu une légion d’honneur ou l’ordre du mérite.
J’ai récupéré rapidement quelques décrets de promotion et de nomination pour l’année 2015 et 2014. On trouve un peu plus fréquemment des porteurs de noms à particule parmi les récipiendaires de la légion d’honneur que parmi celles et ceux de l’ordre du mérite.
Le décret indique le nombre d’ « années de services ». Certains reçoivent leur médaille très vieux, après plusieurs dizaines d’années de services, d’autre plus jeunes. Et les femmes la reçoivent souvent plus rapidement que les hommes, comme le montrent les histogrammes suivants.
Le nombre d’hommes et de femmes est quasi égal : l’exigence de parité s’applique depuis quelques années aux Ordres nationaux. Mais les personnes nommées avant 35 années de services sont plutôt des femmes et celles qui sont nommées après 35 années de service sont plutôt des hommes.
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Notons cependant que je ne sais pas vraiment ce que recouvrent ces « années de services », et qu’il est donc complexe d’essayer de proposer d’autres interprétations de cette différence.

Le parisien mobile

En comparant les listes électorales de 2014 et 2015, on peut repérer environ 12500 personnes qui ont changé d’arrondissement. Il y a des mouvements privilégiés, par exemple entre les 15e et 16e arrondissements (160 déménagements du 15e vers le 16e), et des mouvements rares (seulement 44 déménagements entre le 15e et le 19e). Eliminons tous les mouvements rares, en comparant la matrice des déplacements observés et la matrice que l’on observerait si les déplacements étaient aléatoires.
mouvements2014-2015
On voit mieux la structure des échanges privilégiés et celle des évitements.

Procuration, mobilisation

Au premier tour des régionales de 2015, 10578 Parisiennes et Parisiens ont votés par procuration (ils ont du trouver environ 10500 électeurs pour voter à leur place). Au second tour, ce sont 18104 personnes qui ont voté par procuration à Paris. Presque le double. Et comme il faut un nombre équivalent de personnes mandatées pour mettre le bulletin dans l’urne, ce sont environ 36 000 votes qui sont concernés par la procuration.
Cette augmentation des votes par procuration entre les deux tours ne sont pas réparties aléatoirement sur l’espace parisien. C’est surtout dans les bureaux de votes qui avaient déjà vu un grand nombre de procurations au premier tour que l’augmentation est la plus forte, mais on repère aussi que dans les arrondissement de l’Ouest (8e, 17e, 16e) le recours à la procuration avait été faible au premier tour, il est fort au second tour.
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Les votes par procurations à Paris (régionales 2015)

Le premier tour des élections régionales de décembre 2015 a suscité relativement peu de votes par procuration (moins de 2% des votes exprimés). Mais la géographie parisienne des votes par procurations en décembre 2015 ressemble à celle des élections européennes de 2014 : plus de procurations au centre de Paris.

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Il y en avait eu deux fois plus lors des Européennes de 2014 (mais elles avaient eu lieu le 25 mai, c’est à dire à un moment où il est agréable de partir en week-end dans sa maison de campagne).

procurationspariseuropeennes
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La carte des procurations lors des élections présidentielles et législatives n’est pas tout à fait la même : les procurations sont alors bien plus importantes à l’Ouest qu’à l’Est.

Le second tour des élections régionales devrait voir plus de procurations, si l’on en croit la presse (Le Figaro, Le Parisien, 20 Minutes) : il semble en effet qu’à Paris (mais aussi Toulouse ou Arras ou Ajaccio et Grenoble) de nombreuses personnes cherchent à établir des procurations. Il y en avait aussi eu beaucoup au second tour des présidentielles de 2002.

Et voici, comme autre point de comparaison, une carte similaire pour le premier tour des municipales de 2014 à Paris. Des petites différences se repèrent : certains arrondissements sans aucun suspens électoral (16e, 20e, 19e, 13e…) voient peu de votes par procuration.
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Deux ou trois choses que l’on sait sur les candidates aux Régionales

Environ 21 000 candidats et candidates se présentent aux élections régionales qui se tiennent en décembre 2015. La liste nominative est disponible ici.
On peut s’amuser à estimer la proportion de “nobles” (au sens de candidat.e.s dont le nom de famille comporte une ou plusieurs particules) :
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Les aristocrates d’apparence sont plus nombreux à l’extrême droite qu’ailleurs, et encore plus nombreux à l’extrême droite “non-FN” qu’au FN et à l’ex-UMP. Ils sont très peu nombreux à l’extrême gauche, où l’on va avoir tendance à cacher la particule, si jamais elle existe. Les effectifs ne sont pas nombreux, mais les proportions sont très stables au fil des scrutins (législatives, européennes, municipales, cantonales, départementales…). D’ailleurs on peut remarquer de manière anecdotique que Pompidou est le seul président de droite de la cinquième république à ne pas avoir de particule ou à ne pas être marié à une particule (de Gaulle, Giscard d’Estaing, Chirac Chodron de Courcel, Sarkozy de Nagy-Bocsa).
On peut aussi jouer à repérer les proximités et les oppositions entre nuances politiques et professions des candidates et candidats.
ca-regionales2015
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Ce graphique est issu d’une analyse de correspondance. L’axe 1 oppose les partis d’extrême-gauche, qui ont plus de candidats ouvriers que les autres, aux partis de droite, qui recrutent des notaires, des chirurgiens et des vétérinaires. L’axe 2 oppose les partis de gauche dont les candidats sont fonctionnaires aux partis d’extrême droite qui recrutent relativement plus d’indépendants et artisans, voire des petits patrons à la retraite.

Quelques prénoms bien corrélés

Dans un monde idéal, je disposerais d’informations nominatives individuelles comportant une indication sur la profession des parents. Dans le monde réel, je dispose d’éditions récentes du Fichier des prénoms, qui nous donne, pour chaque département, le nombre de bébés nés chaque année et portant tel ou tel prénom.
D’autre part les données des recensements nous indiquent la proportion de cadres, d’ouvriers, d’employés… dans la population active des 25-54 ans.
L’idée était de trouver des prénoms “bien corrélés” à certaines PCS. Voici quelques graphiques pour l’année 2012 (bébés nés entre 2010 et 2012, recensement 2012).
Ces corrélations écologiques risquent toujours de nous tromper. Dans les départements où il y a beaucoup de cadres, les prénoms Vadim et Brune sont plus fréquents que dans les départements où les cadres sont peu nombreux… Mais sont-ce les cadres qui appellent leurs enfants ainsi. C’est possible, c’est probable, mais ce n’est pas certain.
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L’espace social des modes de suicide

On trouve sur Gallica le Compte général de l’administration de la justice, dans lequel on trouve de grand tableaux présentant les modes de suicide par profession, à partir des années 1840.
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Les différentes professions ont des suicides privilégiés. Les militaires préfèrent les armes à feu, les meuniers la pendaison. Les artistes et les clercs l’asphyxie par le charbon, et les étudiant.e.s se tranchent les veines.
Voici deux graphiques issus d’une Analyse en composantes principales.
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Le premier axe oppose la pendaison et la noyade aux couteaux et autres rasoirs, mais aussi des professions rurales aux professions urbaines. Le deuxième axe oppose le fusil à l’asphyxie, les professions chargés du maintien de l’ordre aux professions intellectuelles.

J’aurai du produire, dès le départ, une analyse de correspondance. Ca me semble plus parlant :

casuicide1840

Encore « Marie »

Dans un billet précédent, à partir des listes électorales parisiennes, j’avais remarqué la présence fréquente de “Marie” comme prénom secondaire pour les électeurs avec un nom à particule, au XXe siècle.
Peut-on repérer la même chose au XIXe siècle ?
La liste des personnes ayant reçu la Légion d’honneur peut nous donner des indications.
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L’on repère déjà que “Marie” est un prénom fréquemment donné, à des garçons, en première position, au milieu du XIXe siècle. Au moment où la Vierge ne cesse d’apparaître, où elle est embrigadée dans les entreprises de recatholicisation, et où elle se retrouvé attachée à un nouveau dogme romain, celui de l’Immaculée conception… son prénom se trouve donné, de manière assez importante, à des jeunes hommes. Vers 1850, 5% des garçons [parmi ceux qui recevront la Légion d’honneur] et même 15% des garçons à particule, ont “Marie” en premier prénom. C’est l’un des prénoms masculins les plus fréquemment donnés aux garçons.
Cet engouement s’étiole ensuite. Mais “Marie” est recyclée : le parthénonyme devient un prénom secondaire, marqueur discret. Vers 1900 près de 15% des garçons ont “Marie” en second prénom. Et c’est le cas de plus de 50% des bébés garçons qui naissent, à cette époque, avec un nom à particule.
À mesure que la noblesse et la noblesse d’apparence perd sa position dominante dans les champs politiques, économiques et intellectuels, elle développe un communautarisme culturel qui maintient les distances symboliques avec les autres groupes sociaux.

La persistance de l’Ancien Régime

Que signifie la particule du nom de famille ? Plus de 50% des députés nés vers 1780 ont une particule. Ils n’étaient pas tous nobles, certes, mais ils aspiraient probablement à un destin glorieux.
En reconstituant de grandes listes nominatives de membres des différentes élites sociales, il serait sans doute possible de mesurer le degré de persistance des positions sociales d’Ancien Régime.
Prenons par exemple la Légion d’honneur. Honneur républicain aujourd’hui, institution napoléonienne à l’origine. Examinons la proportion de légionnaires porteurs d’une particule :

legionparticule
Les légionnaires nés avant 1770 sont souvent porteurs d’une particule : ils reçoivent leur médaille sous Napoléon ou au retour des Bourbons. Ensuite, c’est un lent déclin qui s’observe, jusque pour les légionnaires nés après 1890, qui semblent bien porter de plus en plus souvent une particule. Les promotions les plus récentes, en 2011 ou 2014, comportaient entre 3 et 4% de noms à particule.
Pour entrer dans l’élite, rien de tel, aujourd’hui, qu’un passage par Palaiseau, et son école polytechnique. Institution révolutionnaire, elle n’accueille, à ses débuts, qu’une toute petite proportion noms à particule. Il faut dire que s’appeler Louis-François-Marie de Beau-Nom vers 1793 n’était pas de tout repos. Mais dès Napoléon, et suite au retour des Emigrés, l’école polytechnique attire bon nombre de particule. Un élève sur cinq, vers 1820, est un Monsieur.
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Et là aussi, assez régulièrement, la proportion de porteurs de particule diminue. Elle diminue, tout en restant bien supérieure à la proportion de particules dans la population française (aujourd’hui, environ 0,8% de la population, estimation haute).
L’École des Chartes, elle, est fondée en 1821 par une ordonnance de Louis XVIII. Elle a toujours gardé ce fond aristocratique, et a servi d’école de reconversion de capitaux à une noblesse en mal de titres académiques.
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Si l’on en croit les « thèses de l’école des Chartes » produites par les élèves de cette école, 16% des élèves ont une particule vers 1850, et près de 4% de nos jours. Mais cela a tendance à diminuer.
Une autre école du pouvoir, fondée au moment de la Révolution, est intéressante à étudier. En partie parce qu’elle a toujours visé à peupler l’Université d’un personnel bien formaté.
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La particule n’est pas fortement attirée par l’Ecole normale supérieure. On y trouverait bien un Numa Fustel de Coulanges par ici ou par là, mais dès la fin du XIXe siècle, la population des normaliens ne se distingue pas de la population française sous le rapport de la particule du nom de famille.
L’augmentation, depuis près de cinquante ans, de la proportion d’élèves portant une particule n’en est que plus étrange : un autre signe, peut-être, de la permanence des inégalités sociales dans l’accès aux grandes écoles.
 
Notes : [1] ces graphiques ont été produits en synthétisant des informations publiquement disponibles sur des annuaires ou des catalogues librement accessibles. Un risque d’erreur non négligeable subsiste : catalogues incomplets, oublis de la particule, erreurs de codage, etc…
[2] le titre du billet fait référence à un formidable ouvrage bien connu d’A. Mayer