Billet

Y a-t-il autant de prénoms bretons en Bretagne que de prénoms basques au Pays basque ?

Billet publié le 13/07/2008

Dans La Création des identités nationales, Anne-Marie Thiesse relate la mise en place d’un “kit” permettant de construire des nations, d’un “système IKEA” de construction des identités. « On sait bien aujourd’hui établir la liste des éléments symboliques et matériels que doit présenter une nation digne de ce nom: une histoire établissant la continuité avec les grands ancêtres, une série de héros parangons des vertus nationales, une langue, des monuments culturels, un forlklore, des hauts lieux et un paysage typique, une mentalité particulière, des représentations officielles — hymne et drapeau — et des identifications pittoresques — costume, spécialités culinaires ou animal emblématique. » (p.14)
Parmi les éléments du kit identitaire, l’on trouverait certainement une liste de prénoms nationaux. François, Helmut, ou Javier font référence à quelques nations établies. Et dans leurs frontières, les promoteurs de la nation ont essayé de limiter l’usage de prénoms halogènes. Cela s’est combiné avec le mouvement d’identification des citoyens lié à la solidification des Etats : En France, par exemple, à partir de la Révolution, le prénom est devenu un élément fixe de l’identité. Il est devenu de plus en plsu difficile d’en changer au fur et à mesure de l’accroissement de l’emprise des formulaires administratifs sur les personnes. Une «morale d’état civil» base l’identité personnelle sur l’identité de papier.

L’établissement d’une identité nationale uniforme a toujours été impossible : l’attachement à la fiction nationale n’allait pas jusqu’à l’abandon des particularismes locaux (ces derniers étant d’ailleurs énergisés à nouveaux frais comme des conservatoires de traditions nationales). Ainsi, au début du XXe siècle, un spécialiste des prénoms, Edouard Lévy, écrivait :

En Franche-Comté on trouve un assez grand nombre de Othilie, de Ludivine et de Mélitine, en Picardie des Adéodat, en Provence des Marius, alors que ces mêmes prénoms seraient à Paris quelque peu gênants pour leurs titulaires.
source : La question des prénoms, 1913, p.30

Et l’on trouvait aussi beaucoup de Léonard dans le Limousin.

Pour certains, cependant, ces particularismes onomastiques sont la preuve d’une nation sous-jacente. En France, les nationalistes bretons ont fait de la question des prénoms un des thèmes de mobilisation. Entre la fin des années cinquante et le milieu des années soixante-dix, ce thème était incarné par la famille Le Goarnig, dont une partie des enfants avait été privée d’état civil (pour cause de prénoms bretons, dont Adra boran, Maïwenn, Gwendal, Diwzka et Sklerijen). Pour ces nationalistes onomastiques, l’usage de prénoms bretons devait nécessairement s’accompagner d’une inscription de ces prénoms dans les registres d’état civil.

Les Le Goarnig ont-ils été suivis ? L’on connaît tous, probablement, un Yann ou une Nolwenn, une Gwenaëlle ou un Gwendall, un Erwan ou un Ewenn… mais ces connaissances anecdotiques peuvent-elles être solidifiées par l’analyse précise des prénoms donnés aux personnes nées en Bretagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Heureusement, oui :

prénoms bretons et prénoms basques

Je me suis inspiré d’un article de Michel Rouxel de l’INSEE [PDF] [vous remarquerez que si nos proportions divergent, l'évolution est similaire].

Après Guerre, seuls 7% des nouveaux-nés en Bretagne étaient titulaire d’un prénom breton : le classique Yann et d’autres. Peu d’évolutions jusque vers 1973 : c’est dans les années soixante-dix que se met en place la régionalisation (loi de 1972), que des partis bretons connaissent une période faste, que l’enseignement du breton comme langue se développe.
Aujourd’hui, un bébé né en Bretagne sur cinq reçoit un prénom breton, et le mouvement semble devoir se poursuivre. [Note technique : le "fichier des prénoms" de l'INSEE groupe dans une catégorie unique "prénoms rares" certains prénoms très peu donnés, et cette catégorie représente une proportion de plus en plus importante des naissances. "Un sur cinq" est donc à comprendre comme une estimation basse].
Est-ce à comprendre comme l’indice d’un courant nationaliste breton ? Le prénom est-il un indicateur ? Hmmm… j’en doute. Les sonorités proposées par ces prénoms sont peut-être à la mode.

Essayons d’en savoir plus, en examinant un autre peuple, les Basques. On dispose des mêmes données pour les Pyrénées atlantiques. On remarque aussi que la proportion de bébés recevant des prénoms basques a augmenté au cours des quarante dernières années. Mais là se pose un problème : la proportion de bébés “basques” recevant un “prénom breton” est plus élevée que la proportion de bébés “basques” recevant un “prénom basque”.
comparaison
Tout ça pour inciter à la prudence dans l’interprétation… Mes listes de prénoms bretons et basques sont peut-être déficientes (avec des prénoms qui seraient peut-être communs, comme, au hasard Adrian) et pas assez exclusives (j’ai environ 1500 prénoms bretons et 1600 prénoms basques).

10 commentaires

Un commentaire par frederique (13/07/2008 à 13:39)

L’idée du Kit ikea n’est pas uniquement proposée par Anne Marie Thiesse, ca semble être une théorie assez répandue, et assez bien documentée pour que j’aie pu m’appuyer dessus en 2004 sans m’attirer les foudres de mes directeurs de recherche. Ceci dit, ce qui est intéressant c’est que les prénoms semblent être un indicateur relativement fiable du “mélange des cultures” et donc transposable à d’autre contexte… Ca a déjà été fait?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (13/07/2008 à 14:07)

> Frédérique : L’idée du kit prédate Thiesse en effet (et dans son ouvrage, elle indique ses sources).
Indicateur du mélange des cultures… Hmm, réfléchissons un peu… Je connais Prénoms et orientations nationales en Israel de Sasha Weitman (ou l’auteur prend le prénom comme un indicateur des différentes cultures politiques). [notons au passage l'ultra-juridisme de persee.fr qui ne reproduit pas les graphiques].

Un commentaire par Jean-Michel (14/07/2008 à 8:38)

Graphiques faits avec R ?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (14/07/2008 à 9:48)

Oui oui, avec R (voir http://coulmont.com/blog/2008/07/10/r-et-ses-petites-joies/ pour plus de précisions). J’ai aussi fait quelques cartes (avec le package “maps”)

Un commentaire par Markss (14/07/2008 à 16:56)

Pourquoi ne comparez vous pas au nombre de prénoms bretons dans le reste de la France? S’ils ont augmenté au même rythme, cela signifiera que les sonorités “bretonnes” ont été adoptées nationalement…

Il est d’ailleurs assez intéressant de voir que le prénom “Ludivine” visiblement d’origine spécifiquement franc-comtoise (d’après Lévy), semble aujourd’hui “normal”, tandis que Othilie, soit, disons, hum, moins usité.

Un commentaire par Baptiste Coulmont (14/07/2008 à 17:42)

>Markss : Vous avez raison… et les sonorités bretonnes ont été adoptées nationalement : il naît maintenant plus d’Erwan dans le Nord que dans le Finistère.
C’est la méthode des listes de “prénoms bretons” qu’il faudrait revoir. Spécifier les prénoms sur-représentés dans chaque département par période de 2 à 5 ans serait plus intéressant.

Un commentaire par Emmanuelle (10/08/2008 à 15:56)

Halogènes ou allogènes ?

Un commentaire par Baptiste Coulmont (12/08/2008 à 6:02)

>Emmanuelle : Allogène, en effet… Les prénoms ne sont pas encore sur lampadaires… Oups !

Un commentaire par Baptiste Coulmont » Prénoms typiques (18/08/2008 à 5:24)

[...] me permet de revenir sur les “prénoms bretons” déjà abordés précédemment. Pour établir le graphique de ce billet, je m’étais [...]

Un commentaire par Maité Erdozio (23/09/2008 à 22:22)

Il est difficile de faire des interprétations de statistiques de prénoms basques par exemple dans la mesure ou les employés de l’état civil refusaient les prénoms basques ; tous les Manex ou Ganix par exemple étaient notés “Jean” à l’état civil.
Le prénom usuel et celui de l’état civil ne concordaient pas.