Serpentgraphe
En 1878, Ferdinand Bonnange, alors sous-chef de bureau au ministère de l’agriculture et du commerce, publie un Atlas graphique et statistique du commerce de la France avec les pays étrangers, pour les principales marchandises, pendant les années 1859 à 1875. Cet ouvrage est primé lors de l’exposition universelle qui se tient la même année.
À l’origine, la nécessité de comprendre les conséquences des traités de libre-échange signés sous le Second empire :
Depuis la réforme économique inaugurée par le traité conclu avec l’Angleterre, le 23 janvier 186o, et complétée par les traités qui ont successivement amené les principales puissances de l’Europe à adopter notre nouveau régime douanier, le Ministère de
l’Agriculture et du Commerce s’est étudié à renseigner le pays, mieux qu’il ne l’avait été jusqu’alors, sur ses affaires commerciales, non seulement avec les puissances unies à nous par des traités de commerce, mais encore avec tous les pays du monde.
Mais les tableaux rebutent :
Mais, quelle que soit la clarté d’un tableau de chiffres, dès qu’il embrasse une période assez longue et qu’il porte sur un grand nombre d’objets, l’uniformité des caractères typographiques en rend l’étude difficile pour les personnes qui ne sont pas très
familiarisées avec la statistique et peut même dérouter parfois l’attention la mieux exercée.
Pour remédier à cet inconvénient, on a eu recours aux méthodes figuratives […]. Le tracé d’une ligne s’élevant ou s’abaissant traduit, en effet, plus nettement que les chiffres, par une image saisissante, l’élévation ou l’abaissement, le progrès ou la décadence d’un objet déterminé. Du premier coup d’œil on embrasse l’ensemble des faits représentés par le dessin et l’on apprécie l’importance absolue et relative de chacun d’eux.
Grâce aux « méthodes figuratives », «[o]n suit sur la même feuille le mouvement de l’importation et de l’exportation d’un produit sous les différentes formes qu’il peut prendre successivement : matière première, matière ayant subi un premier travail, produit fabriqué.»
Comme on peut le constater sur la page reproduite ci-dessous, l’espace est utilisé au maximum et des graphiques sont insérés dans les espaces blancs laissés par d’autres graphiques. C’est que, pour certaines marchandises, l’ouverture des frontières conduit, d’une année sur l’autre, à l’explosion des importations ou des exportations.

Et la très grande majorité des graphiques représentent des valeurs absolues, en Francs, avec une spécificité : les millimètres carrés sont chargés de représenter une somme. Dans le graphique suivant, sur les exportations de bonnets vers le Brésil, 1 millimètre carré vaut 10 000Fr.

Ce double choix : économiser l’espace et utiliser une même échelle pour plusieurs graphiques de la même page, conduit à des difficultés, que Bonnange (ou les personnes qu’il a sous ses ordres) résolvent en inventant un type de graphique qui, malheureusement, n’a pas de nom. Serpentgraphe ? Waffle-Snake graph ? Graphique en bâtons boustrophédon ?
Parce que c’est un joli graphique, je l’ai reproduit avec R (et ggplot2) :

J’ai essayé de reproduire aussi le petit décalage entre le quadrillage et le graphique, même si c’est entièrement inutile !
Parce que les contraintes auxquelles Bonnange était confronté n’ont pas disparu, ce type de graphique est parfois redécouvert. Émile Cheysson, quelques années après Bonnange, en utilise dans son Album de statistique graphique de 1882, dans celui de 1886, de 1891 (sur cette page là aussi) et dans celui de 1906. Mais il n’est pas le seul, on trouve aussi des barres-tordues dans plusieurs pages de l’Album de statistique graphique du service vicinal de 1883 (ex : diagramme n°10).
Au même moment le sociologue W.E.B. Du Bois utilise aussi un “snake-graph” pour son graphique « Religion of American Negroes » préparé pour l’exposition universelle de 1900. En URSS en 1921 (dans Социальная революция и финансы : сборник к III конгрессу Коммунистического интернационала : Révolution sociale et finance : collection pour le IIIe Congrès de l’Internationale communiste) avec une spirale en plus.
Plus récemment le linguiste Joel Stanley présente son Boustrophedonically.
W.E.B. Du Bois faisait aussi de jolies spirales.













