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Archives de la catégorie : 'sexualité'

Incartades sexuelles

Comment réagir lorsqu’un homme politique conservateur américain (ou un pasteur évangélique) est arrêté pour avoir proposé à un policier en civil quelques dollars en échange d’une fellation ?
Les exemples, mettant plus ou moins en jeu des pratiques homosexuelles d’hommes politiques républicains, sont nombreux ces dernières années :
– l’ancien gouverneur du New Jersey était marié et démocrate, relativement progressiste, mais son affaire extraconjugale avec un jeune israélien (embauché comme expert en lutte antiterroriste) s’est mal terminée…
– l’ancien maire de Spokane dans l’Oregon, Républicain férocement conservateur, menait une double vie sur internet et appréciait les contacts électroniques avec des adolescents, tout en respectant la frontière légale des 18 ans… Dénoncé par un quotidien local, qui avait piégé le maire pendant plusieurs semaines en embauchant une personne se faisant passer pour un jeune de 18 ans… il est décédé quelques mois plus tard… Un épisode de Frontline : a hidden life, lui a été consacré (disponible en ligne gratuitement)
– un ancien député fédéral, républicain lui aussi, a été exposé publiquement quelques semaines avant les dernières élections. Il envoyait des mails à double entendre à d’anciens stagiaires. Vanity Fair a retracé son histoire.
– l’ancien président de la National Evangelical Association avait été dénoncé par un prostitué avec lequel il entretenait une relation (payante) depuis plusieurs mois — et auprès duquel il s’approvisionnait en meth. Sébastien Fath avait analysé ce scandale.
– un député du parlement de Floride, conservateur bon teint, président de diverses commissions parlementaires visant à a défense de l’ordre, des enfants ou autres… Républicain, anti-gay… est arrêté dans les toilettes publiques d’un parc : il avait proposé à un policier en civil 20 dollars pour le sucer.
– un sénateur fédéral de l’Idaho, homme politique de stature nationale depuis plus d’une dizaine d’année, vient de plaider coupable dans une affaire de sollicitations sexuelles dans les toilettes publiques d’un aéroport. Foncièrement anti-gay, défenseur de la prière à l’école, des armes à feu (il est membre important de la NRA, le lobby associé…)… mais entouré, depuis 1982, de rumeurs quant à sa sexualité.

La première réaction est souvent du type schadenfreude : le malheur qui frappe ces hommes — leurs vies sont détruites — révèle aussi l’hypocrisie du conservatisme moral. Ces leaders politiques ou religieux drappés dans leur “cuirasse de vertu” (shield of righteousness écrit Humphreys dans son Commerce des pissotières récemment traduit) essayaient d’imposer aux autres l’inverse de ce qu’ils pratiquaient pendant leur temps libre (ou leurs heures de travail, parfois). Et l’on s’amuserait beaucoup de découvrir ici en France chez certains Vicomtes antiturcs, ou chez certains députés tourquennois antigays, certaines inclinations aux plaisirs variés de la chair.
Mais d’autres réactions sont immédiatement plus complexes : ces affaires signalent l’inégalité de traitement de l’homosexualité, toujours utilisée dans un contexte de dénonciation. Participer à la dénonciation — même sous le haut patronage du commentaire “sociologique” — ne revient-il pas à consommer du temps qui pourrait être utilisé à lutter contre l’homophobie ? Je n’ai pas, en tête, de dénonciation inverse de l’hétérosexualité d’un homme politique publiquement gay… mais j’ai en tête les incartades hétérosexuelles de sénateurs américains, non sanctionnées.
Et, plus largement, sont absentes les interrogations sur le rôle des policiers dans une partie de ces histoires, policiers volontaires pour piéger des hommes dans des toilettes publiques. Des commentateurs, aux Etats-Unis, dénoncent facilement une mauvaise sexualité (anonyme, dans des lieux publics…) et en glorifient une autre (dans le cadre du mariage, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel). Que penser, pourtant, de ces “entrapments“, qui s’arrêtent avant tout acte sexuel, et qui reviennent à rendre passibles de poursuites des claquettes et des gestes à double sens. La drague serait permise ailleurs, mais pas dans des toilettes. Les policiers de Minneapolis, qui ont arrêté le sénateur de l’Idaho, ont arrêté plus de 40 personnes en quelques mois. Ils allaient même jusqu’à répondre à des annonces, sur internet, d’hommes cherchant des coups rapides à l’aéroport.

Les réactions du sénateur de l’Idaho et du député local floridien sont inverses. Le républicain de Floride n’a pas plaidé coupable, bien au contraire : il se défend bec et ongle, publiquement, devant les caméras. S’il a proposé 20 dollars au policier ce n’était pas pour une fellation, mais pour “ne pas devenir une statistique”… dans sa défense tordue, le député raconte qu’il avait peur des grands Noirs qui trainaient dans le parc et qu’il souhaitait se faire raccompagner par le policier jusqu’à sa voiture. Est-il utile de préciser que ce discours n’a pas été apprécié par les associations antiracistes américaines. Mais le caractère mineur du personnage (un député local) a confiné le scandale à la Floride. Le sénateur, lui, a plaidé coupable, mais il déclare maintenant qu’il n’avait pas vraiment compris l’enjeu (même s’il participe, depuis les années soixante-dix, à l’élaboration des lois en tant que député de l’Idaho, puis député fédéral et sénateur…) : “je ne suis pas gay et je n’ai jamais été gay” a-t-il déclaré publiquement, hier, sa femme à ses côtés (les commentateurs soulignent qu’elle portait des lunettes noires et avait l’air “malade”). Il est à croire que, dans les deux cas, leur position sera rapidement intenable.

Sociologie des sex-shops

logo france interVous êtes peut-être arrivé ici après m’avoir entendu sur France-Inter dans l’émission Cha cha tchatche… vous voulez peut-être en savoir plus sur moi (un CV académique est disponible) ou sur mon livre Sex-shops, une histoire française, disponible dans toute les bonnes librairies. Si vous souhaitez réagir à mes propos, vous pouvez le faire de manière confidentielle (grâce au formulaire de contact) ou de manière publique en laissant un commentaire.
J’en profite : je suis à la recherche de photographies de sex-shops des années 1970 (si vous avez été touriste à Paris… n’auriez-vous pas une ou deux photos de l’époque), de témoignages d’anciens vendeurs ou d’anciens gérants, de vieux catalogues…
Mise à jour : L’émission au format MP3

Retours de vacances

couverture inrockuptibles 609 sexe 2007De retour de vacances, je découvre une bonne critique de Sex-shops, une histoire française dans Les Inrockuptibles (numéro spécial “Sexe 2007”), illustrée d’une photo du film “Sex Shop” de Claude Berry (1972). Un extrait : «Mais qui dit boutique dit personnel, et c’est sans doute la meilleure part du livre, celle qui tend à réhabiliter les vendeurs des sex-shops, chaînons manquant entre les “gros” de l’industrie du X (producteurs, hardeurs et hardeuses, réalisateurs) et le consommateur.» (Olivier Nicklaus, Les Inrockuptibles, n°609, août 2007, p.105)
Cette partie appréciée par le journaliste trouve son origine dans le travail de ma co-auteure, Irene Roca Ortiz.
Si tout se passe bien, je serai sur France Inter vendredi matin (17 août), dans l’émission Cha Cha Tchatche (l’émission, prévue fin juillet, avait été reprogrammée).

Quelques documents rapportés de Suède :
Une publicité dans un journal gay gratuit Kom Ut pour “Sex med Victor”…
sex med victor
Une façade d’un sex-shop de Göteborg :
Martin Shop Goteborg

Sale quart d’heure pour les sex-shops

Manifestation journée de la femme mars 1979 photo Arnaud Baumann Matin de Paris (Photo : Arnaud Baumann, dans Le Matin de Paris)
Il fait nuit, et il semble ne pas faire chaud (un personnage, au premier plan, est en pull, d’autres ont de grosses écharpes). Un groupe de gens est rassemblé autour de la vitrine d’un sex shop. Quelques personnes y lancent des pierres ou des pavés, et la vitrine, fêlée, montre deux gros éclats. En quelle époque somme-nous ? Tous ces manifestants, ou presque, ont des cheveux longs…
C’est que ce sont des manifestantes : nous sommes en mars 1979, et, en marge de la manifestation célébrant la “Journée internationale des femmes”, quelques sex-shops sont lapidés.
Ceci pourrait apparaître comme un minuscule fait divers, mais les répercussions sont plus importantes. J’ai été mis sur la voie de ces actions à la lecture de quelques revues pornographiques, qui, en 1978, désignent le “féminisme” comme l’ennemi principal. Le Guide Sexuel (une éphémère publication) écrit par exemple :

sous prétexte de féminisme, des mouvements « populaires » organisent le sac de certains établissements, n’hésitant pas à recourir à l’attentat à la bombe contre quelques « sex-shops » et arrachant, des devantures de marchands de journaux, des publications réputées « osées »
source : Guide Sexuel, 1978, n°3

La lecture de tels paragraphes m’avait étonné. Des “attentats féministes” ? Le tout début des années sixante-dix m’était plutôt apparu comme une période de développement d’affinités entre certaines féministes et les première “librairies à enseigne de sex-shop”. Françoise d’Eaubonne ne proteste-t-elle pas publiquement, en 1971, avec des patrons de sex-shops, contre les fermetures administratives dont ils sont l’objet ? Certaines militantes du MLF ne revendiquent-elles pas une forme de liberté sexuelle ? [Sur des thèmes connexes, lire l’article de Sébastien Chauvin, “Les aventures d’une « alliance objective ». Quelques moments de la relation entre mouvements homosexuels et mouvements féministes au XXe siècle”, dans un numéro récent de L’homme et la société]

En 1978, il n’y a pas du tout d’union sacrée entre sex-shops et mouvements de femmes. Les petits commerce du sexe apparaissent même comme des cibles à abattre. Mais le «registre manifestant» utilisé est aussi étonnant : bris de vitrines, saccage des intérieurs, “bombes” — nous verrons lesquelles. On en trouve des traces dès 1970, mais ce sont alors des hommes qui cassent. Il me semble que c’est en 1975 que, pour la première fois, des groupes de femmes — du moins des groupes identifiés par les observateurs de l’époque comme des groupes de femmes — attaquent publiquement des sex-shops. A Lyon et à Toulouse, à Montpellier et ailleurs, ce sont les prostituées en grève qui peinturlurent — en pleine nuit — les vitrines des magasins des quartiers où elles exercent (pour plus d’analyse, lire Lilian Mathieu, Mobilisations de prostituées ou le livre de témoignages de “Chantal”, Nous ne sommes pas nées prostituées).
Si les revendications prostituées ne sont pas reprises par les groupes féministes (qui s’éloignent, après 1975, des prostituées — si je me souviens bien)… certains modes d’actions, et certaines cibles, sont repris.
Deuxième élément : la fin des années soixante-dix est l’époque d’une lutte féministe pour renforcer la répression du viol (Janine Mossuz Lavau en donne le contexte dans Les lois de l’amour). Des manifestations sont organisées afin de montrer aux parlementaires la détermination qui soutient les revendications. “Non au viol commercialisé” est l’un des slogans de ces manifestations, unissant dans une même catégorie viol et pornographie. Les commerces sexuels (cinémas porno et sex-shops) apparaissent désormais à une partie des mouvements féministes comme des initiateurs de violences sexuelles. Ces boutiques du cul add insult to injury : les mouvements, souvent de gauche ou d’extrème gauche, refusent toute commercialisation — commodification — de la sexualité, présentée comme une sphère séparée… Si tout est politique, tout ne peut être soumis aux lois du capitalisme.
Troisième élément, conjoncturel mais important : il faut souligner l’influence de pratiques théorisées, européennes et américaines, de manifestations de nuit. Reprendre l’espace nocture, “Take back the night” disent des femmes qui souhaitent s’approprier ce qui apparait comme un bastion masculin (phallocrate) et dangereux, la ville, la nuit. Or un lien existe entre “la ville la nuit” et les sex-shops. Les sex-shops, à la fin des années soixante-dix, sont ouverts tards la nuit (les patrons se sont rendus progressivement compte que des horaires “habituels” 10h-20h, étaient moins rentables). Et ils sont situés dans les espaces urbains qui apparaissent comme les plus masculins. Commerces spatialisés ET commerces de la nuit : ils sont les symboles de ce qu’il faut reprendre.
 

En 1978 et 1979, les manifestations parisiennes et provinciales de la “journée des femmes” s’attaqueront donc presque systématiquement aux sex-shops. Le procédé est presque partout le même… sans que cela signale nécessairement une organisation a priori de ces dégradations.
À Lyon, le Progrès raconte :

Ces représentantes du MLF, minettes en blue-jeans pour la plupart, quelque peu nostalgiques des grandes « manifs » d’Outre-Atlantique, tenaient le haut du pavé de la rue de la République.
Rue Thomassin, devant un sex-shop et un cinéma affichant un film porno, quelques manifestantes munies d’un casque de motard brisèrent des vitrines.
Une halte place des Terreaux où quelques militantes brûlaient cérémonieusement des affiches de magazines à scandale.
(je souligne)

À Pau, la correspondante de Rouge, le journal de la Ligue communiste révolutionnaire, écrit : «Cris de victoire, on n’a plus peur. Après l’agression violente de la part d’un patron de cinéma porno, on lui renverse un pot de colle sur la tête !» (février 1978). Dans le même journal, un mois plus tard, à Bordeaux, le correspondant parle du “bombage” d’un sex-shop : c’est de bombe de peinture que l’on parle le plus souvent…
À Paris, une participante, peut-être aussi journaliste à Libération raconte :

retrouvailles à 150 au Châtelet, avant d’aller remonter la rue St Denis. Là ce n’est pas triste. Les femmes devant, une trentaine d’hommes derrière, ravis d’en suivre plus d’une ! Moins ravis sont les proprios des sex shops, des cinémas pornos et des night clubs. Les uns voient leurs façades bombées, leurs bouquins jetés dans la rue, les autres – du moins certains d’entre eux – leurs portes enfoncées. Les videurs surgissent, en rage. « Putains », « mal baisées », « lesbiennes », « on va toutes vous niquer ». Les femmes rigolent, plutôt heureuses d’être dans la rue.
source : Libération, 10 mars 1978

Mais l’attentat qui a laissé le plus de traces, parce qu’il a été réalisé à l’explosif, qu’il a été suivi d’une revendication en bonne et due forme, et aussi parce que les auteures sont restées anonymes — jusqu’aujourd’hui — est le suivant :

Dans un message envoyé jeudi à l’AFP un groupe de femmes qui s’appellent « les allumeuses de réverbère » revendique l’attentat au plastique commis dans la nuit du 7 au 8 mars contre le mensuel « F magazine » et celui commis contre le cinéma Galaxie dans le 13e arrondissement. « Nous souhaitons un joyeux anniversaire à toutes les femmes, disent-elles, et nous leur offrons à cette occasion quelques feux d’artifice dont les locaux de F magazine, emblème de la récupération de nos luttes, et un cinémat porno de la place d’Italie. »

F Magazine était une tentative (éphémère) d’ancrer le féminisme non plus seulement dans les réseaux d’entraides politiques et extra-capitalistes, mais de l’institutionnaliser en recourant aux armes capitalistes (publicité, salaires, ventes…) de la presse magazine. Horreur pour les Allumeuses de réverbère qui y voient un affaiblissement de la pureté de la lutte. En plastiquant la même nuit un magazine féminin et un cinéma pornographique, elles établissent un lien matériel entre ces deux entreprises.

En 1979, l’action est devenue “traditionnelle”. Quelques jours avant la manifestation, un article de Libération rappelle même aux lectrices les hauts-faits de l’année passée, une manière de souligner que leur absence cette année serait un mauvais signe :

l’an dernier le défilé-promenade République-Nation du samedi 5 mars avait suscité bien des déceptions et provoqué quelques jours après une manif nocturne rue St Denis au cours de laquelle les sex shops avaient passé un sale quart d’heure.
source : Libération, 7 mars 1979

L’Aurore a envoyé un journaliste (sûrement pas le plus misogyne, mais pas loin…), qui s’en prend à coeur joie aux manifestantes :

bien vite, les furies, perdant toute mesure, se sont déchaînées jusqu’à prendre la place de la République pour le marché de Brive La Gaillarde. Après avoir bloqué un car de police secours, transportant un blessé, elles ont cassé la vitrine d’un sex-shop et se sont mises à chasser tout ce qui ressemblait à un mâle.

Dans une « Lettre à une copine de province », dans Libération, on peut lire :

Après la gare de l’Est, une halte violente : le sex-shop de l’angle de la rue du Fbg Saint Denis et du Bvd Magenta. Un groupe a quitté la rue, s’est jeté à pavé rompu sur les vitrines plexiglas que (sic) ont du mal à craquer. Cette action a été diversement appréciée, certaines ont râlé, puis on est reparties (sic).

 

Tous ces extraits laissent percer l’image d’un Paris ville violente. Et isoler les actions féministes du contexte de la période fait perdre une partie du sens des pratiques. Il faut, pour en prendre conscience, lire la presse parisienne en 1978 : la violence d’extrême-gauche est répandue et visible (cocktails molotov, voitures qui explosent, fusillades). La violence d’extrême droite l’est aussi (bagarres dures entre étudiants, violences policières…). L’expression des idées politiques par le petit attentat “autonome” est presque légitimée et n’apparaît pas incongrue. Ainsi Françoise d’Eaubonne — déjà mentionnée plus haut — dans un ouvrage de lecture de la guérilla urbaine écrit les mots suivants :

on [les féministes] n’a pas encore réfléchi sur la nécessité de nous réapproprier l’agressivité, ou plutôt, simplement, sa possibilité (…). Le virage s’amorce; peut-être sera-t-il formidable. renonçant au laudatif commentaire de la non-violence du gentil renard à queue coupée, quelques humoristes — excellent, l’humour avec l’action — ont commencé à plastiquer les sex-shops sous le nom d’Allumeuses de Réverbères. Entreprise considérablement plus saine que celle des militantes du «Programme commun des femmes» (…)
source : Françoise d’Eaubonne, Contre violence ou la résistance à l’Etat, 1978

Le recours à la violence ironique n’est pas compris par tout le monde. Les réactions des féministes à ces actions vigoureuses ne sont pas — et loin de là — uniformes. Des critiques se laissent entendre : en filigrane, les trotskystes de Rouge rendent les “mecs” responsables de certains cailloutages et des dégats matériels. D’autres font part de leur incompréhension, comme dans le courrier des lectrices de Femmes en mouvements (avril 1978) revue pourtant sympathique envers les mouvements “autonomes” :

Au sujet de l’attentat contre le cinéma porno, rapproché de la manif du 8 mars dans la rue Saint Denis, je trouve cela très ambigu. Comment peut-on se déclarer « heureuses d’être dans la rue » quand c’est rue Saint Denis, poursuivies par des maquereaux, même si on a la compensation d’en avoir aspergé quelques uns de peinture.

Le féminisme organisé, ces années là, est loin d’être univoque.

Après 1979, je n’ai, pour l’instant, pas trouvé de traces d’autres “bombages” organisés et féministes de sex-shops. La seule action aperçue est une tentative de décembre 1981, qui tourne court. Trois jeunes femmes (elles ont moins de 25 ans) d’extrême-gauche féministe tentent de brûler un magasin :

Les féministes se font terroristes : trois activistes en jupon ont été arrêtées dans la nuit de lundi à mardi, le cocktail Molotov en bandoulière.
« On voulait faire sauter une sex-shop de la rue Godot de Mauroy », ont-elles avoué.
C’est dans cette rue, réputée pour ses boutiques spécialisées et ses dames exerçant le « plus vieux métier du monde », que les policiers ont intercepté les premières féministes adeptes de l’action violente. Il était 2h30 mardi lorsqu’une patrouille de policiers remarqua, à l’angle de la rue des Mathurins et de la rue Godot-de-Mauroy, une 304 mal garée, les plaques minéralogiques couvertes de boue. Le moteur de la voiture tournant, sa conductrice au volant, les deux portières ouvertes.
Intrigués, les policiers se cachèrent dans une porte cochère pour observer la jeune femme prête à démarrer mais attendant visiblement des passagers. Ils virent arriver très vite deux jeunes filles portant chacune une bouteille à ma main. Passant à l’action aussitôt, les gardiens de la paix mirent la mains sur les trois demoiselles qui portaient en fait des cocktails Molotov.
source : article d’un quotidien, décembre 1981

Ces personnes seront condamnées à de la prison avec sursis.

Les actions de 1978-1979 sont rapidement intégrées dans l’histoire féministe. Dans la revue Le Temps des femmes, en 1982, un dossier sur la pornographie est introduit de cette manière : « Souvenez-vous, dans les années 75, des militantes féministes dévastent des sex-shops et des cinémas pornos. Un joli nom de guerre… les allumeuses de réverbère… certaines d’entre nous y étaient, elles en gardent un bien bon souvenir. » Dans une histoire du MLF à Lyon [Chronique d’une passion : le mouvement de libération des femmes à Lyon, l’Harmattan] la manifestation de 1978 est mentionnée…

Ce texte est une première version : n’hésitez pas à me signaler toute erreur, matérielle ou d’interprétation… Si vous aviez des photos de ces actions, si vous y avez participé, contactez-moi !

Annulé -Sex-shops à la radio, France-Inter

mise à jour : émission annulée…
Je serai invité de l’émission Cha cha tchatche vendredi (27 juillet, dans 3 jours, de 9h15 à 10h) pour parler des sex-shops. La semaine entière est consacrée aux questions sexuelles (très variées : aujourd’hui : “Le plaisir féminin, avec Sophie Jeaneau”, demain “La sexualité des animaux, avec Thierry Laudé”, jeudi je crois savoir que le patron de Dreamnex sera invité…).
L’émission est plus ou moins interactive : il est possible de laisser des commentaires sur le site de France Inter.
En attendant, il est possible d’écouter, ou de réécouter différentes émissions de radio (France Culture, RMC…) auxquelles j’ai participé… et bien sûr d’acheter mon livre Sex-shops, une histoire française
Mise à jour : l’émission a été reprogrammée le 17 août 2007, et vous pouvez l’écouter ici.

Genre et sexualité

La fin des années soixante est une période de mise en question de certaines normes de genre. Les hippies, aux cheveux longs, posent problème.
Le Parisien Libéré 1969 novembreCe dessin humoristique, paru dans Le Parisien Libéré en novembre 1969, résume — et rend complexe — la question hippie. Une dame pipi — donc experte en normes de genre, puisqu’elle est responsable de l’orientation des personnes, est perplexe face à l’innovation vestimentaire :

Hier, dans King’s Road, on a pu voir un superbe gaillard, grand et musclé, vêtu d’un chandail et d’une jupe à mi-mollet, déambuler au bras d’une jolie fille en pantalon.

Mais la situation britannique est plus complexe : “Jusqu’alors, quand on voyait quelqu’un en jupe, à Londres comme ailleurs, c’était une femme ou un Ecossais.” Un Ecossais portant le kilt traditionnel, inventé vers 1727, mais, comme le souligne Anne-Marie Thiesse, “qui dégage élégamment les mollets virils”. L’Ecossaise — la femme — porte aussi une jupe.
En 1969, c’est la constitution de couples “inversés”, où l’homme porte jupe et la femme pantalon, qui étonne.
Sans doute, me direz-vous, presque quarante ans plus tard, ces choses n’étonnent plus…. Et pourtant, un petit article dans le Canard Enchaîné d’hier, sur le festival non-mixte Cineffable, rassurera les observateurs :
Canard Enchaine 2007 juillet 11 Cineffable LesbiennesCertes ce n’est pas tout à fait la même chose : il s’agit ici de l’étonnement de gardiens du mixte face aux pratiques d’un festival lesbien et féministe revendiquant une possibilité de non-mixité qui ne soit pas de la non-mixité masculine (qui ne pose pas souvent problème).
Le Canard repère cependant ce qu’il présente comme une faille : la possibilité, selon les organisatrices du festival, d’accueillir les femmes non-biologiques. Comment le journaliste du Canard comprend cela ? Comme une allusion à certaines normes de genre : “Un coup de rouge à lèvres et une perruque : pour les mecs désireux d’entrer, c’est la porte ouverte…”
Pour aller plus loin, et avoir une idée plus précise des oppositions à Cineffable, il est possible de consulter Le Perroquet libéré (repris par une nuée de blogs d’extrème droite). Il est probable que l’Observatoire du Communautarisme va s’en emparer… Interdire un festival aux hommes, un crime de lèse-majesté !

Quelles victimes ? L’outrage aux bonnes moeurs en 1971

A la fin de l’année 1970, les pouvoirs publics décident de frapper fort et de pousser à la fermeture les “sex-shops” qui s’ouvrent alors à Paris. Des perquisitions ont lieu, qui donnent naissance, en 1971, à des séries de procès pour “outrages aux bonnes moeurs”… dont on retrouve, aujourd’hui, la trace aux Archives de Paris.
Les “réseaux” d’importation sont frappés. Jamais un aussi grand nombre de suédoises et de danois n’avait été condamné. Mais ces réseaux restent probablement des aventures d’amateurs… Voici, par exemple, l’aventure de Ryoichi O., Tetsuji Y. et Masuda M., trois japonais qui ont alors une petite vingtaine d’année. En juin 1971, ils sont détenus (à la prison de la Santé) depuis un mois et demi :

Le 29 avril 1971, les nommés (…) ont été appréhendés, par les policiers, porteurs ensemble de 292 publications contraires aux bonnes mœurs, qu’ils avaient, ensemble, importées en France par la frontière suisse.
[I]ls ont expliqués qu’ils avaient acheté, ensemble, contribuant chacun pour un tiers, 300 revues de ce type au Danemark au prix unitaire de un dollar, qu’ils étaient passés en Allemagne où ils n’avaient pas réussi à en vendre, puis en Suisse où ils en avaient vendu huit au prix de cinq à huit dollars pièce de telle sorte qu’il leur en restait 292 qu’ils ont introduites en France pour les vendre à raison de cinq à huit dollars pièce.
(source : Archives de Paris, 2211w319)

Pour avoir enfreint l’article 283 du Code pénal de l’époque, ils sont condamnés à 45 jours de prison et à plus de 20 000F d’amende. On les imagine, au printemps 1971, errer en Europe avec leur chargement de revues pornographiques en danois, ne trouver aucun client en Allemagne, trouver par miracle un Suisse amateur de frivolités scandinaves, et se faire pincer à la frontière helvèto-française.
Je n’en sais pas plus sur ces trois japonais, ni sur ce qui constituait précisément l’outrage aux bonnes moeurs.
Certains jugements sont très courts, et ne permettent pas — sauf à avoir accès au dossier de procédure par dérogation — de comprendre grand chose. Ainsi ce jugement de mars 1971, concernant un certain André S., condamné pour avoir fabriqué et commercialisé des «godmichets (sic) objets contraires aux bonnes moeurs»

D’autres jugements sont un peu plus précis. En avril 1971, trois patrons de sex-shops sont condamnés le même jour, et avec eux les fabricants de certains objets. «Une statuette en céramique représentant un couple humain accomplissant le coït» est au coeur de l’affaire :

le (sic) seule notion du caractère artistique prêté à l’objet ne saurait faire disparaître son aspect outrageant pour les bonnes mœurs (…) en l’espère la statuette représente une scène d’accouplement et (…) l’auteur ne s’est pas borné à suggérer une attitude « amoureuse » mais a pris soin d’exposer aux regards le sexe de l’homme en érection au cours de rapports sexuels donnant ainsi volontairement à sa composition un caractère obscène

Le sculpteur et le patron du magasin devront payer une amende de 1000F.
Le même jour, le même tribunal s’intéresse à des «moulages en matière plastique représentant une femme agenouillée, la tête rejetée en arrière, la main gauche sur le sexe, le médius semblant pénétrer dans le vagin» et «des bougies représentant un phallus»

il convient de remarquer que la circonstance que de tels objets soient offerts dans des magasins spécialisés dits « Sex Shop » tolérée par les mœurs actuelles n’a pas pour effet de faire disparaître le caractère éventuellement outrageant des objets qui s’y trouvent réunis ; (…) il appartient au Tribunal de rechercher ce caractère soit à raison des particularités intrinsèques des objets, soit de leur mode de présentation et de l’intention d’éveiller la curiosité ou les instincts malsains de la clientèle à lequelle ils sont offerts (…)
Attendu qu’en l’espère les bougies, bien qu’évoquant des phallus, ne présentent pas un caractère d’obscénité suffisant, que par contre le moulage représentant une femme se livrant à un attouchement obscène demeure outrageant (…)

La bougie-phallus n’était, dans ce cas, pas assez phallique pour atteindre “un caractère d’obscénité suffisant”, mais la statuette, oui, même sans phallus.
La troisième affaire, toujours le même jour, s’intéresse à la présentation de certains objets présents dans le “Holy Center Sex Shop” :

par ailleurs l’appareil dit « vibro masseur » ne saurait être en lui-même considéré comme outrageant pour les bonnes mœurs, mais (…) décoré d’un préservatif fantaisie, il atire l’attention sur son utilisation sexuelle et entre dès lors dans le champ d’application de la loi pénale
(source : archives de Paris, 2211w260)

On n’a là ni phallus, ni sexe, mais un objet habituellement “camouflagé” qui est décamouflagé par l’adjonction d’un préservatif. Le vibromasseur seul, le préservatif seul : aucun problème, pas d’outrage. L’union des deux, même d’une manière humoristique : outrage.
Des jugements de ce type, l’on en rencontre aussi les années suivantes. Les mêmes personnes, parfois, se retrouvent, deux ans plus tard, encore sous le regard de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Le 31 janvier 1973, c’est un appareil un peu étrange qui est présenté, qui «se compose d’une bague en caoutchouc rose destinée à enserrer le pénis en état d’érection,(…) cette bague est elle-même surmontée d’une « protubérance » de même matière se présentant sous l’aspect d’une grosse fraise granuleuse destinée à frotter le sexe féminin lors des rapports sexuels en vue d’augmenter le plaisir sensuel de la femme. [Cet] appareil, de type simple, a été également importé et commercialisé dans une autre version comprenant un vibrateur électrique incorporé dans la protubérance, relié par un fil à un petit boitier comportant une pile électrique et un rhéostat, (…) le bouton du rhéostat permet de faire varier l’intensité de la vibration. (…) le coussin en caoutchouc (ou la protubérance) transmet le mouvement de l’homme fidèlement au clitoris et aux zones érogènes aidant la femme à atteindre l’orgasme». L’objet a bien été régulièrement importé, les douanes n’y ont rien trouvé à dire… ni même les Renseignements Généraux, contactés par l’importatrice. Mais pour le juge la bague est destinée «à favoriser l’esprit de débauche ou à éveiller dans l’imagination du public des idées malsaines ou dépravées, et présente en conséquence un caractère outrageant pour les bonnes mœurs». [Les condamnés feront appel : voir ce billet-ci]
En décembre 1973, ce sont des poupées gonflables qui posent problème :

« Deux mille francs d’amende à Philippe Ca. et 1 000F à Bernard Co. Le tribunal ordonne de surcroît la destruction des poupées saisies »
Ordonne la destruction de poupées ? A moins de quinze jours de Noël… Ce serait proprement scandaleux si les poupées condamnées, mardi, par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris n’étaient des « jouets » très particuliers que l’on chercherait en vain dans les rayons du « Lapin rose » ou du « Poussin bleu » : elles sont exclusivement réservées aux grandes personne. Aux hommes, même.
Bernard Co., 25 ans, gérant de la société Emiger, en avait importé trois cent vingt d’Allemagne, et Philippe Ca., 25 ans également, en a proposé une dizaine aux clients de sa sex-shop de la rue Saint Denis.
La police a saisi les huit dernières encore en vente à 285 F l’une. Ces poupées gonflables, qui représentent grandeur nature une femme dans son intégralité absolue, ont été jugées par le président Hennion et ses assesseurs beaucoup trop réalistes et leur raison d’être trop indécente.
Dans leur décision, les magistrats constatent que Co. lui-même en a eu conscience. N’a-t-il pas supprimé de son propre chef, sur certaines, « l’amélioration » (sic – dans le texte) qui en faisait des poupées vraiment pas comme les autres.
Cette année les amateurs de gadgets érotiques ne peuvent espérer recevoir, le 25 décembre prochain, un tel cadeau du père Noël. Son rayon de poupées gonflables est fermé. Comme l’est aussi celui des diapositives japonaises découvertes également dans le magasin de Ca.
(source : article de Roger Morelle, datant de décembre 1973, probablement dans France Soir)

On le remarque — du moins je l’espère — la notion juridique d’outrage aux bonnes moeurs avait, au début des années 1970, son efficacité, et elle était utilisée sans réticence apparente (du moins dans les tribunaux de première instance). Mais ce qui tient encore en 1971 ne tiendra plus quelques années plus tard.

Sex-shops : livre de l’été !

Mon livre, Sex-shops, une histoire française (éditions Dilecta, 2007, avec Irene Roca Ortiz) fait partie des « Livres de l’Été » du magazine Sciences Humaines : «Cet été, la rédaction de Sciences Humaines vous propose une sélection de livres qui pourront vous accompagner sur les plages, à l’ombre des platanes ou dans vos flâneries nocturnes.». Il est possible de commenter chaque sélection, et aussi de proposer (en moins de 5000 signes) d’autres ouvrages. Voici le début de la critique de Xavier Molénat :

Sex-shops, la face sombre de la libération sexuelle ? Depuis trente ans, la tolérance est allée grandissante concernant les comportements sexuels des gens. Mais les sex-shops ne sont jamais vraiment sortis de l’opprobre dans laquelle ils ont été plongés dès leur apparition. C’est ce que met en évidence l’enquête de Baptiste Coulmont, qui analyse les mille et unes astuces trouvées par leurs adversaires pour contenir l’activité de ces commerces libidineux sans faire appel à la morale, l’appel aux « bonnes mœurs » étant tombé en désuétude. Argument roi : la protection de l’enfance. (…)

Sex-shops, une histoire française est achetable sur amazon, dans un bon nombre de bonnes librairies, et, avec paypal, directement chez l’éditeur, Dilecta. Ici sur le site, vous trouverez plus d’informations sur Sex-shops.
Par ailleurs, vous pourrez m’entendre sur France Inter dans Cha cha tchatche le 27 juillet.
Sex-shops, dans Le Grand JournalContinuons avec les coulisses de la promotion. Il y a quelques semaines, dans Le Grand Journal de Canal +, Ariel Wizman a presque présenté mon livre. Averti par mon éditeur, j’avais regardé et enregistré l’émission, remarquant le livre sur la table, prêt à être montré à l’écran… et puis non… le temps était écoulé. Il en reste une image, où l’on distingue à peine la tranche…

Vers la province…

Au cours de mes recherches sur les sex-shops, j’ai, par tropisme résidentiel, principalement étudié des magasins parisiens ou banlieusards. Mes sources d’archives (privées ou publiques) étaient aussi parisiennes. J’ai eu la chance, heureusement, de pouvoir lire le travail de Marc Skerrett sur Toulouse, qui montrait l’existence de véritables stratégies régionales, au début des années soixante-dix. En quelques années (entre 1970 et 1973) les “sex-shops”, au départ quelques boutiques parisiennes, s’implantent dans toute la France. D’anciens libraires se reconvertissent dans le commerce de la pornographie. Pour certains étudiants, c’est leur premier emploi…
Ce passage d’une forme commerciale de Paris à la province semble se répéter aussi rapidement en ce moment. Mais si, dans les années soixante-dix, c’était le commerce du livre qui se trouvait au centre (parce que les poupées gonflables, les godemichés et les préservatifs vibrateurs étaient interdits sur le territoire national avant fin-1973), de nos jours les “sex-toys” sont au centre.
Les “reconversions” vers la vente de godemichets se font par étapes. Dans La Dépêche de Toulouse du 8 juin dernier, un dossier était consacré à l’érotisme commercial dans la bonne ville de Castres. Et une vendeuse de lingerie était interviewée :

Nathalie met à l’aise les plus timides
Pour Nathalie, il n’y a pas de tabou. Et elle vend avec le même naturel des « sous-vêtements classiques » à des jeunes filles de 16 à 18 ans que de la lingerie érotique à des couples d’un certain âge. « Ma clientèle est très large et je les aide à se décomplexer », confirme cette jeune femme dynamique qui a ouvert sa boutique de lingerie il y a trois mois. Appelé « Brin de folie », son commerce de la rue Sabaterie va d’ailleurs être rebaptisé « Soir et sexy ». Histoire de bien se démarquer des boutiques traditionnelles. Car,
elle, son créneau, c’est clairement l’érotisme et la sensualité. A ne pas confondre avec le sexe pur et dur. « Entre le sex-shop et la lingerie classique, il n’y avait rien à Castres »(…)
[C]omme Nathalie a tendance à mettre à l’aise rapidement, les plus timides finissent par passer le pas de sa porte et à revenir. « J’ai même été obligé de cacher un peu la vitrine de l’extérieur car mes clientes ont tendance à se balader dans la boutique avec les sous-vêtements qu’elles essayent » (…)
Et pour compléter ses rayons lingeries, Nathalie propose aussi des accessoires. Gadgets, déguisements coquins et sex toys.
Mais ces derniers sont cachés dans l’arrière-boutique « pour ne pas les mettre sous le nez des mineurs qui rentrent dans mon magasin ».
(source : La Dépêche du midi, 8 juin 2007)

Actuellement, la vente de gadgets sexuels vibrants ne suffit pas à transformer une boutique en magasin interdit aux mineurs, à transformer un magasin quelconque en “sex-shop” soumis à des contrôles particuliers. Il en était à peu près de même en 1970-1971 : les libraires qui choisissaient d’ouvrir leurs rayons à des ouvrages “osés” ne savaient pas qu’ils devraient rapidement interdire l’entrée de leurs officines aux mineurs, puis à opacifier leurs vitrines… Les “reconversions” ne s’aperçoivent ainsi qu’a posteriori : sur le moment, ce sont des innovations commerciales, qui ne portent pas vraiment à conséquence.

Il existe cependant des reconversions explicitées. Paraît ce jour (samedi 23 juin) un article dans Sud Ouest, Le sexe, sans équivoque, présentant l’ouverture d’un magasin, ekivoQ (ekivoq.com) à Bordeaux.

(…) Propriétaire de ce magasin rose bonbon, où les canards de bain ont des cols en froufrou et des tenues en cuir : Gérard Baraud, 55 ans.
Cet homme d’affaires, bien connu à Bordeaux, a créé en 1982 l’enseigne Canal Vidéo. Avec cette nouvelle boutique, il opère un véritable tournant dans sa carrière. « A cause du téléchargement, les vidéoclubs fonctionnent de moins en moins bien, soupire-t-il. C’est pourquoi, en juillet dernier, j’ai acheté un sex-shop, cours de la Marne. J’ai été surpris de trouver des gens de tout type dans ma clientèle. Ensuite, il y a eu le fameux canard de Ryckiel dont on a tant parlé (1). Et j’ai pensé à créer ce magasin. »

La catégorie juridique, administrative ou commerciale permettant de définir les magasins vendant des vibromasseurs et de la lingerie, cependant, n’existe pas encore. Le grand public ne sait pas toujours les différencier des sex-shops… Et il se pourrait bien, qu’objectivement, il n’y ait pas de différences faciles à percevoir.
Une correspondante, ayant ouvert très récemment un magasin, ainsi, m’écrit que : « Pour ce qui est de la clientèle locale la rumeur avait fait son travail à savoir cataloguer la boutique en sexshop et les [habitants de la région] ne semblent pas du tout curieux à ce sujet. » De son point de vue, son magasin en était très éloigné.
Mise à jour Dans un article de Aujourd’hui en France (28 juin 2007), Gérard Baraud déclare : . « Je veux faire en quelque sorte un anti-sex-shop, avec un joli magasin, mignon, sans pornographie, pour la femme et le couple. Il n’est d’ailleurs pas interdit aux moins de 18 ans ». En reversant l’interdiction d’entrée des mineurs — en la présentant comme un élément laissé au bon vouloir des gérants — il tente de séparer son magasin des “sex-shops”fin de la mise à jour
Afin de rendre explicite les différences, il importe donc de renforcer les détails et de rendre significatif/essentiel ce qui n’était qu’accessoire/accidentel. L’apparence extérieure et intérieure importe au plus haut point. Gérard Baraud, mentionnée plus haut, qui est donc l’heureux propriétaire d’un sex-shop traditionnel et d’un sexy magasin tout neuf, semble en être conscient. Le nom des détaillants de gadgets sexuels bannit “sex” mais pas toujours son dérivé “sexy”, pour insister sur l’amour (love), le plaisir, la douceur (Dulce aussi à Bordeaux), contribuant à renforcer des stéréotypes de genre (les femmes seraient “douces”, les hommes pornographes)… c’est peut-être parce que les propriétaires (et les financeurs) restent, le plus souvent, des hommes.
Ekivoq planL’intérieur des magasins fait aussi l’objet d’une réflexion. L’intérieur des sex-shops “habituels” n’a souvent fait l’objet d’aucune préparation. Préparer un espace commercial spécifique va donc contribuer à séparer le magasin “sexy” de ce qui est refusé. Alice Lafaye, étudiante en architecture intérieure, a ainsi participé à l’aménagement du magasin “ekivoQ” de Bordeaux, mentionné plus haut.
Ekivoq photo alice lafayeSans que l’on sache très bien ce qui constitue le “glauque” des sex-shops, on peut voir sur ces photos que le magasin, ici, essaye de s’en éloigner : les éclairages sont multipliés, des podiums individualisent les objets (qui sont sortis de leurs emballages pour pouvoir être manipulés), des cadres servent d’«écrins» (les godes sont proposés comme des oeuvres d’art ou des bijoux), le mur du fond, consacré aux petites culottes à la lingerie fine, rappelle par certains détails la maroquinerie. Bref, la décoration a été pensée [J’attends avec impatience le mémoire de fin d’année de cette étudiante, qui me permettra de mieux comprendre l’ensemble de la décoration.]
 
Je m’aperçois avoir encore une fois entremêlé plusieurs streams of consciousness dans ce billet : la provincialisation des magasins sexys, des questions liées à la reconversions d’habitudes commerciales dans de nouveaux objets, l’utilisation de détails décoratifs pour séparer radicalement des échoppes. Ces trois choses sont liées : la provincialisation rapide de magasins “proposant des vibromasseurs et de la lingerie sans DVD X” va de pair avec l’arrivée de nouveaux “travailleurs du sexy” (vendeuses, gérants… et décoratrices).

Exit, voice, loyalty

Dans Vers une Église sans prêtres l’historienne Martine Sevegrand retrace la crise du clergé séculier : ses prémices dans les années 1950 et son accélération dans les années 1970. La seconde partie du livre est consacrée au diocèse de Dijon, “un diocèse sinistré”, ayant connu, entre 1945 et 1978, 202 ordination et 43 départs de prêtres (dont 9 en 1973).
Les raisons des départs sont en partie liées au célibat des prêtres et à sa remise en cause par des clercs choisissant de se marier : dans les années 1970, explique Martine Sevegrand « le mariage ne représente pas seulement la transgression d’un interdit sur la sexualité [des prêtres], c’est aussi et peut-être surtout une rebellion publique contre l’autorité de l’Eglise et ses lois. Il est vrai que [si] pour l’Église catholique, une faute en matière sexuelle est toujours grave, la hiérarchie est finalement bien plus indulgente avec un prêtre vivant en concubinage ou un pédophile qu’avec un prêtre qui se marie. » (p.242).
Au cours des années 1970, bon nombre de prêtres catholiques choisissent la stratégie de la sortie (“Exit“, écrit Hirschmann), poussés en cela par la hiérarchie de certains diocèses, qui tentent une reprise en main de leur clergé, après les “prises de parole” internes (“Voice“) des années soixante et de l’après Vatican-II. Si la question du célibat joue un rôle important, des travaux sur le protestantisme (je pense ici aux travaux de Jean-Paul Willaime) montrent que, même dans le cas d’un clergé marié, les sorties furent importantes au cours de ces mêmes années. Ces sorties sont donc probablement à comprendre comme les symptômes d’une remise en cause de la place des clercs dans la société, le célibat prenant sans doute, au sein de l’Eglise catholique romaine, une place centrale.
Cette introduction pour mettre en contexte, bien sûr, une affaire de prêtre-en-couple rendue publique il y a quelques semaines par l’organisation à laquelle il appartient :

Le P. Léon Laclau, religieux de notre Congrégation, curé de paroisse à Asson (Pyrénées-Atlantiques), partage sa vie et son presbytère avec Mme Marga L. Prenant acte de cette situation, ses supérieurs hiérarchiques ont publié le 24 avril le communiqué suivant :
L’évêque de Bayonne et le supérieur provincial de Bétharram ont pris les décisions qui s’imposaient au sujet d’un religieux prêtre dont le comportement public et affirmé ne coïncidait pas avec ses propres engagements.
Ces responsables, après avoir plusieurs fois averti l’intéressé par oral et par écrit, l’ont déchargé de ses fonctions sur le diocèse de Bayonne.
Quant à ses supérieurs religieux, ils viennent de lui donner une autre affectation.
Tout autre commentaire serait abusif.
Pierre MOLÈRES, évêque       Beñat OYHÉNART, s.c.j., Provincial

Toute la famille de Bétharram s’unit, dans la souffrance et la prière, pour ceux qui ont pris cette mesure difficile mais cohérente, et pour ceux qu’elle concerne.
source

Rendu publique par l’Evêque et le supérieur de la congrégation à laquelle appartient le prêtre, l’affaire s’est rapidement propagée dans la presse locale, sur France3-local, et au JT de France2. Je suis loin, fort loin, de connaître les tenants et les aboutissants : la place de la compagne du prêtre au sein des courants catholiques (et des groupes de femmes de prêtres), les options théologiques du prêtre, ses contacts dans la presse… me sont inconnus.
De même suis-je assez imperméable à une lecture politique de l’affaire (du type de celle que l’on peut lire ici.
Ce qui m’a, au contraire, intéressé, se situe ailleurs. L’Eglise a tout d’abord, ici, à gérer un prêtre non marié, probablement proche en cela des couples qui se forment aujourd’hui (la vie commune, sans mariage, ne constitue plus scandale… même pour un prêtre ?). Cela oblige probablement l’Eglise à quelques modifications disciplinaires : sanctionner dès la vie commune ?
Les quelques reportages laissent percer une vision contemporaine du travail et de l’épanouissement personnel : “c’est un travail” dit sa femme, et s’il est bon dans son travail, pourquoi le sanctionner ? Il faut ici comprendre, comme le fait Céline Béraud dans son Métier de prêtre (éditions de l’Atelier, 2006, mentionné il y a quelques mois), l’usage de travail — implicitement opposé à vocation — comme soutenant toute une vision du monde.
Pere Leon
Quelques reportages télévisuels sur l’affaire du Père Léon

Note : Si j’ai abordé l’exit et la voice, j’ai laissé la loyalty de côté pour l’instant.