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Le cumul des variables

Les filles ont en moyenne plus de mention “très bien” que les garçons. Les parisiens ont plus souvent la mention que les non-parisiens. Les candidats avec une année d’avance (nés en 1997 par exemple) ont plus de mention très bien que les autres. Les candidats avec trois prénoms ou plus ont eu aussi plus de mention très bien que ceux qui n’ont qu’un ou deux prénoms.
Est-ce que tous ces indicateurs se cumulent ?
cumuls
Les “filles” [cf note], parisiennes, en avance, qui ont 3 prénoms ou plus ont une chance sur deux d’obtenir une mention TB. Les garçons, non-parisiens, en retard (nés avant 1996), qui ont moins de trois prénoms sont une chance sur cent d’obtenir la mention “très bien”.
[Les premières sont beaucoup plus rares que les seconds]
La même chose est calculable en ajoutant encore un indicateur, la particule (“Sixtine DE MACHIN”). Mais on se retrouve avec de très petits effectifs, notamment pour les filles, nobles, parisiennes, en avance, qui ont trois prénoms ou plus et qui ont autorisé la diffusion des résultats nominatifs au bac.
Ou comment combiner un peu de “toutes choses égales par ailleurs” et de “toutes choses inégales réunies”.

Mise à jour : en combinant les années 2013 et 2014, l’on dispose de suffisamment de candidats à particule (Amicie d’HAUCOURT par exemple) pour produire le même tableau :
particules-bac
[L’indicateur est très imparfait : il faudrait sans doute comparer terme à terme les porteurs de particule et les personnes dont le nom de famille est parmi les plus répandus en France, comme MARTIN, DURAND, BERNARD, RICHARD…]

Note : les “filles” ici, sont les personnes ayant des prénoms surtout donnés à des filles (et vice-versa pour les “garçons”).

Sauter une classe, une affaire de classe (mais pas que)

5% des candidats au bac (général ou technologique) arrivent “en avance” : ils (et elles) passent le bac en 2014, mais au lieu d’être nés en 1996, ils (et elles) sont nés entre 1997 et 2000…
Ces candidats et ces candidates ont “sauté une classe” : parents et enseignants ont repéré une maîtrise des compétences scolaires suffisante pour passer de la “grande section” de maternelle au CE1, par exemple. Mais il est fort probable que tous les milieux sociaux ne valorisent pas autant l’avance et la précocité. En classe de sixième : 8 à 9 % des enfants de professions libérales ou de professeurs sont “en avance”, ce n’est le cas que de 1% environ des enfants d’ouvriers, m’écrit Wilfried Lignier.
Un graphique qui représente en abscisses la proportion de porteurs de prénoms “en avance” et en ordonnées le nombre de candidats portant ces prénoms montre de manière synthétique l’origine de classe du saut de classe.
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avance
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Si l’on compare le graphique de l’avance au graphique des mentions “Très bien”, on repèrera de grandes similarités. Les Augustin et les Jordan sont toujours situés aux extrèmes.
On peut aussi repérer des différences, par exemple si l’on compare directement proportion de mentions “TB” et proportion d’individus en avance, et que l’on colore les prénoms en fonction de leur genre.
avance-mention
5,4% des garçons sont “en avance”, et ce n’est le cas que de 4,5% des filles. À résultat final équivalent, 10% des Augustin et 3% des Lise auront été jugés suffisamment “intelligents/mûrs/compétents…” pour sauter une ou deux classes. “Petit génie”, “enfant prodige”, est un diagnostic qui se porte plus souvent sur les garçons (brillants) que sur les filles (scolaires). Sauter une classe : une affaire de genre.

Les prénoms mixtes

Peu d’enfants naissent, en France, avec un prénom mixte, androgyne ou épicène. Les parents tiennent à marquer un genre. L’évolution de la proportion d’enfants nés en France avec un prénom mixte, au cours du dernier siècle, est intéressante.
Au milieu du XXe siècle, Dominique est un prénom à la mode, donné aussi bien aux garçons qu’aux filles [dans le Nord plutôt aux garçons et dans le Sud de préférence aux filles]. C’est ce qui explique la forme de la courbe.
Si l’on enlève “Dominique”, la tendance, de 1900 à 1980, est à la diminution de la proportion d’enfants au prénom androgyne.
proportion-epicenes
Mais depuis 1980, la tendance est à l’augmentation : de plus en plus fréquemment, les garçons (et les filles) reçoivent un prénom donné dans des proportions non négligeables, aux filles (et aux garçons). Ce n’est pas du à un seul prénom, c’est dû à la multiplication de petits prénoms, peu donnés, comme Andrea, Charlie, Eden, Louison ou Sasha (donnés tous à plus de 200 garçons ou 200 filles, mais qui ne sont jamais donnés à plus de 1100 bébés).
Le groupe des porteurs de prénoms épicènes est devenu, depuis les années 1970, un groupe paritaire. Dans la première partie du XXe siècle, les prénoms mixtes dessinent un groupe principalement masculin. Les prénoms mixtes sont avant tout des prénoms masculins qui contiennent une proportion minoritaire de filles (elles portent des “prénoms de garçon”). Depuis une trentaine d’années, le groupe est composé à quasi égalité d’hommes et de femmes.
epicene-paritaire

Le poids du nom

Les listes électorales parisiennes (plus d’un million d’inscrits), contiennent des informations sur 236072 femmes mariées : on y lit leur nom de naissance et le nom de leur époux. Les choses sont ainsi faites.
Certaines personnes disposent ainsi, par la naissance ou par le mariage, d’une particule. Appelons ces personnes des “nobles”. 6067 femmes sont nées nobles, 6456 épousent un noble. 230 005 sont nées roturières. Et 229 616 épousent un roturier.
Si les mariages avaient lieu au hasard, c’est à dire s’il n’y avait aucune attirance des femmes nées avec une particule pour les hommes nés avec une particule (et vice-versa), alors l’on observerait ceci :

Epouse un manant    Epouse un noble
Nait manante 223715 6290
Nait noble 5901 166

Seules 166 femmes nées avec une particule trouveraient un homme à particule.
Mais l’on sait bien que les mariages n’ont pas lieu au hasard.

Epouse un manant    Epouse un noble
Nait manante 225167 4838
Nait noble 4449 1618

Dans la réalité, dix fois plus de femmes nobles épousent des hommes nobles que si le coup de foudre frappait au hasard.
La situation diffère-t-elle suivant les arrondissements ? L’on sait que les “nobles” sont fréquents dans certains arrondissements (huitième, septième, seizième) et quasiment absents des arrondissements populaires (dix-neuvième, vingtième). Peut-être que leurs comportements conjugaux diffèrent : la noblaillonne du XIXe n’a peut-être pas les même goût que la duchesse du Faubourg Saint-Germain. L’on peut produire les mêmes données à l’échelle des 20 arrondissements parisiens et représenter, par des couleurs, le rapport entre la situation observée et la situation “attendue” (si les mariages se formaient au hasard).


mariages-paris
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Il est complexe de réfléchir en terme de sur-représentation ET en terme de rapports de surreprésentations. Cela peut conduire à des interprétations étranges (notamment en raison des petits effectifs aristocrates à l’est de Paris). Mais l’on voit que là où il y a peu de nobles, ces derniers s’épousent dix fois plus fréquemment qu’attendu : la distance sociale se maintient (Jean-Eudes de Maillancourt est peut-être un gentrifieur, mais comme il appartient quand même à la gentry, il épousera plutôt Sixtine-Marie de La Huchette d’Arcourt). Ce n’est pas le cas là où l’aristocratie est nombreuse : dans le septième, ce rapport n’est plus que de 1 à quatre. Mais dans le septième, les mariages hétérogames sont relativement moins fréquents qu’ailleurs ; et les mariages entre manants relativement plus fréquents. Je laisse méditer ce qui peut apparaître, a priori, comme contradictoire.

Marie, Marie, Marie : d’un genre trouble, classique et classant

Quoi de plus classique que le prénom « Marie » ? Quoi de plus classant que le prénom « Marie » ? Mais que classe Marie ? La classe ou le genre ?
En s’appuyant sur les listes électorales parisiennes, il est possible d’explorer certains des usages sociaux de ce prénom, à Paris du moins.
Depuis la fin des années Trente, ce prénom (sous la forme simple « Marie » ou sous la forme composée « Marie-Prénom ») est de moins en moins choisi par les parents. Il reste plus fréquent chez les familles “à particule” : deux fois plus fréquent chez les porteuses de particules que pour l’ensemble des électrices. C’est un “classique” certe, mais un classique en crise.
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Il n’en va pas de même en deuxième, troisième, quatrième… sixième position. Si appeler sa fille « Marie » est d’un classique un peu démodé (« c’est d’un classique… »), appeler sa fille « Domitille, Marie » l’est moins. En positions secondaires, « Marie » n’est pas en crise. Les électrices nées récemment exhibent plus souvent que les électrices nées vers 1970, sur leur carte d’identité et leur carte d’électrice, le prénom secondaire “Marie”. Et les électrices à particule, depuis le début du XXe siècle, sont de manière croissante des « Marie secondaires ». Elles le sont, en moyenne, 4 fois plus fréquemment que l’ensemble des électrices.
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Et à cette position secondaire, pour les familles à particules, « Marie » n’est pas marqueur de genre. Les hommes électeurs à particule ont aussi souvent « Marie » comme deuxième prénom que les électrices à particule. Ce n’est pas le cas de l’ensemble des électeurs hommes, qui, certes, ont assez souvent une « Marie » dans l’ensemble de leurs prénoms, mais beaucoup moins que les électrices.
marie-naissances
Féminin en première position, aristocratique en seconde position : Marie est toujours utile.

L’initiale de mon prénom a-t-elle un genre ?

Les prénoms ont un genre : Aurélia et Aurélien n’ont probablement pas été déclarés avec le même sexe. La terminaison des prénoms aussi : Clara, Léa, Zora, Anna… Sophie, Mélanie, Marie…
Mais qu’en est-il de l’initiale ?
Sur les graphiques suivant, vous trouvez en abscisses un ‘taux de masculinité’ (nombre de bébés garçons / nombre de bébé filles [merci Pierre !]) et en ordonnées le nombre total de naissances.
Pour les naissances de 2008, les prénoms en C, L, Z ou O comptent principalement des filles (2 fois plus de filles que de garçons). Les prénoms en T, G, Y, B, W, U, Q, et X sont surtout donnés aux garçons.
lettres-masculines-2008
En 1970, les prénoms en Z étaient déjà féminins (ainsi que les prénoms en I, K, V et N). Mais les prénoms en L étaient autant féminins que masculins.
lettres-masculines-1970
Il semble donc que si les initiales des prénoms sont objectivement “genrées”, l’association entre genre et initiale est instable : la terminaison marque bien plus que l’initiale le genre de la personne qui porte le prénom.
Ceci s’aperçoit bien si l’on regarde l’évolution temporelle, en fonction du “taux de masculinité” des 26 initiales disponibles en français.
lettres-a-z
Cliquez pour ouvrir l’image et pouvoir la déchiffrer [pdf]

À un moment donné, la plupart des initiales semblent bien “genrées” : mais quelques années après, l’association initiale/genre a pu s’inverser. Et les initiales qui restent constamment masculines ou féminines ne sont pas très répandues.

La féminisation des revues de sociologie depuis 1960

Billet rédigé par B. Coulmont, A. Hobeika et É. Ollion, publié conjointement sur https://coulmont.com et http://data.hypotheses.org/637

Dans un récent article (PDF), West (un biologiste, pas la sociologue du genre) et ses collègues montraient à partir des articles de JSTOR que si le sex-ratio évolue sensiblement au cours des dernières décennies, l’égalité n’est pas encore de mise entre hommes et femmes dans les publications. Ils soulignaient en particulier que les hommes sont toujours sur-représentés dans des positions de prestige (premier et dernier auteur).

Qu’en est-il en France ? Partant d’une base des revues de sciences sociales françaises compilée par A. Hobeika et E. Ollion dans le cadre d’une recherche en cours sur l’histoire de la discipline par ses publications[1], on obtient une image de la sociologie dans le temps.

D’un point de vue global, au cours des années soixante aux années quatre-vingt-dix, la féminisation progresse, mais très lentement : 81% des auteurs sont des hommes dans les années 1960, ils ne sont plus que 71% dans les années 1990[2].

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La féminisation est aussi très inégale suivant les revues. Certaines (Archives de sciences sociales des religions, Économie et statistique, Population) voient la part des auteures féminines augmenter substantiellement, alors que d’autres restent des bastions masculins (comme les Actes de la recherche en sciences sociales et la Revue française de sociologie)[3].

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Déterminer le sexe des auteurs à partir de leurs prénoms ?

Pour établir le sexe des auteurs, nous nous sommes appuyés sur leur prénom, méthode utilisée par West (cité plus haut) ou par Carrasco pour retrouver le sexe des pacsés [Carrasco V., 2007. — « Le pacte civil de solidarité : une forme d’union qui se banalise ». Infostat justice, 97 pp. 1–4.]

Mais quand on cherche à inférer le sexe du prénom, plusieurs méthodes sont possibles.

La première consiste à faire ce codage manuellement : la familiarité avec la discipline permet de savoir que Claude Poliak n’a pas le même sexe que Claude Dargent, que Dominique Méda et Dominique Wolton non plus. Mais c’est très chronophage.

Parmi les techniques de codage automatique, deux autres sont possibles. On peut établir une liste de prénoms indiscutablement sexués (Baptiste, Yvette, Émile) à partir d’annuaires, et leur attribuer une valeur (M/F ou 0/1), laissant indéterminés les prénoms épicènes. Toutefois, si on dispose du fichier des prénoms (INSEE), une autre possibilité est d’associer à chaque prénom un score (de féminité, de masculinité) en fonction de son usage social : ainsi 99,95% des Catherine, au XXe siècle en France, ont été déclarées à la naissance comme étant du sexe féminin ; ce chiffre est de 0,08% pour les Simon. Les Dominique sont à 41% des filles, les Claude le sont à 12%, etc. Utiliser cette méthode revient donc à supposer que les prénoms des sociologues ont la même fréquence d’utilisation pour des hommes/femmes que dans la société française toute entière, ce qui semble raisonnable.

On a ici mené un test de ces méthodes, en recodant manuellement le sexe des auteurs pour une revue, la Revue Française de Sociologie. On compare les résultats à ceux des deux autres procédures. Pour la période 1960-1999, le nombre d’articles de cette revue dans notre base est de 1723. En excluant ceux pour lesquels aucun auteur n’est mentionné[4], on a in fine 1329 prénoms.

Les trois méthodes donnent sensiblement le même résultat, malgré des nombres de cas différents sur lesquels elles butent (« NA méthode » ci-dessous). Avec 17 prénoms non-détectés seulement (parfois répétés, d’où les 28 NA), le fichier des prénoms (INSEE) apparaît comme une solution à la fois commode et efficace pour un traitement automatisé tel que celui qu’on vient de faire[5].

Codage manuel Liste restreinte de prénoms Fichier des prénoms
Homme 79.08 78.64 78.67
Femme 20.92 21.35 21.33
Nb. individus 1329/1723 1063/1723 1301/1723
Infos manquantes 394 394 394
NA méthode 0 266 28

 

Des chiffres sur la situation dans la sociologie étasunienne, calculés avec des méthodes similaires, sont disponibles chez Neal Caren et chez Philip Cohen.

Et ci-dessous le graphique avec l’ensemble des revues de sociologies prises en compte dans l’analyse.

 

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[1] Elle recense les publications dans les revues de sociologie française depuis les années 1960 (articles et symposiums, mais pas compte-rendus). La base est organisée par signatures : chaque ligne désigne un auteur et un article (par exemple, Bourdieu P. & Wacquant L. 1999 donne lieu à deux lignes dans la base : une pour chaque auteur).

[2] La base recense plus de 20 000 articles et comptes-rendus dans une vingtaine de journaux : Agora, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Archives de Sciences Sociales des Religions, Critique internationale, Déviance et société, Espace population et sociétés, économie et statistiques, Genèses, Pôle Sud, Politix, Population, Réseaux, la Revue Française de Sociologie, Sociétés contemporaines, Sociologie et santé, Tiers-Monde. Elle s’appuie largement sur les données du site Persée, complétées ponctuellement pour les revues qui en sont absentes.

[3] Dont B. Lahire disait récemment qu’elles étaient « les deux revues françaises de sociologie les plus académiques »).

[4] Soit il n’y en avait pas, soit on n’a pas réussi à le dissocier du nom dans les rares cas où les deux n’étaient pas clairement séparés. C’est une limite de ce traitement complètement automatisé, même si on a de bonnes raisons de penser que cela ne change rien aux résultats présentés ici.

[5] Si les prénoms sont à l’avenir plus épicènes, alors cette méthode pourrait s’avérer problématique. Elle l’est parfois entre pays, Jean Leca n’étant pas du même sexe que Jean Comaroff.

Changer de prénom à New York

En France, les changements de noms de famille et de prénoms font l’objet de deux procédures distinctes. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis. Et ce n’est pas la seule différence. Alors qu’en France il n’y a aucune publicité faite au changement de prénom, aux États-Unis, souvent, le changement de nom ou de prénom fait l’objet d’une “notice légale” publiée dans un journal local. Notice qui indique les références de l’ordonnance (consultable elle aussi), mais qui n’est pas publiée dans un “journal officiel” ni dans un organe administratif ou judiciaire, mais sur un support privé (au sens de non étatique), et souvent de circulation restreinte.
Cet élément seulement nous laisse entrevoir les différences de conception de ce qui relève de la “vie privée” ici et ce qui relève de la “privacy” là-bas. Différences de conceptions qui résultent de l’empilement historique de petites décisions solidifiées par un corpus juridique.

À New York, c’est le Irish Echo qui publie, en ce moment, la majorité des changements de prénom ayant fait l’objet d’une décision de justice. Comme on le constate ci-contre, de nombreux éléments sont rendus publics : outre les noms/prénoms de départ, on y trouve la date de naissance et l’adresse, que je ne me suis pas résolu à publier ici.
Ces “notices” mentionnent donc divers éléments de ce que l’on considère en France comme participant de l’état civil des personnes (date de naissance, nom, prénom, adresse, élément permettant l’identification individuelle). Mais le sexe n’y est pas. Ou plutôt, comme nous allons le voir, il y est indirectement.

On constatera d’abord que, comme en France, changer de prénom peut servir à se donner un nom/prénom plus en accord avec les formes majoritaires. Ici, Xiaojan devient Lily.
Mais on voit aussi d’autres choses, qui peuvent étonner. Leslie devient Tangerine, mais elle indique sur sa notice ses “aliases” : AKA, “also known as”, “connue aussi sous les noms de”. Car il existe, en plus des procédures judiciaires (dites “statutory“), la possibilité reconnue par la common law de changer de nom simplement en usant d’un autre nom, cet usage donnant droit à considérer comme légal le nouveau nom. La mention des noms d’usage dans la notice permet de relier ensemble les différentes identités, pour signaler que c’est bien elle, et elle-même, qui sont à considérer sous ce nom.

Les questions d’identité se posent parfois de manière très étrange lors de ces changements de prénoms. Ainsi, sur quelques 250 notices publiées récemment dans le Irish Echo, l’on trouve ces trois notices, par lesquelles des femmes, dont le prénom est “Female”, prennent un autre prénom.

On les comprend. Avoir comme prénom la mention directe de son sexe, c’est quand même autre chose que d’avoir un prénom genré qui n’est qu’indirectement mention d’un sexe. Je n’ai pas trouvé d’équivalent chez les mâles, mais mon échantillon est réduit.
A quoi est du ce prénom étrange ? Erreur de déclaration à la naissance, peut-être. Interversion malencontreuse de champs à remplir (mais le sexe est probablement une case à cocher). Ou alors remplissage automatique du prénom par le sexe quand les parents n’ont pas choisi de prénom (certains États fédérés n’obligent pas à déclarer de prénom à la naissance). Cela reste à creuser.
Les prénoms ont un genre, et cela se perçoit dans plusieurs notices, dans lesquelles apparaissent des personnes abandonnant un prénom fortement associé à un sexe — “Michael” — pour prendre un prénom probablement associé à l’autre — “Charisma”.

Cette manière de faire d’un nouveau prénom un prénom légal a toute une histoire : c’est à partir de la fin du XIXe siècle qu’en plus de la “common law” s’est mise en place la possibilité de faire appel à la justice pour changer de prénom. Car à ce moment-là déjà les “vêtements de papier” dont nous sommes tous affublés étaient de plus en plus tissés et cousus par l’État. Et déjà, il devenait difficile de faire plier des administrations à sa volonté de changer de prénom sans “preuve” que l’on était bien soi-même, même en cas de petite modification du soi.
Mais l’État n’a pas conquis, dans le cas étatsunien, l’entier monopole, confiant à des journaux locaux l’importante tâche de publicisation de l’identité privée. Mais le processus ne s’arrête pas là : comme on le constate sur le document suivant, une fois la notice publiée, le “clerk” du journal doit, devant un “notary public” dire sous serment que la notice a été publiée.

La copie notariée de la notice est ensuite “filed” et annexée à l’ordonnance.
En France, l’ensemble des papiers d’identité a une base, l’acte de naissance, source des autres papiers. Le changement de prénom fait l’objet d’une “mention marginale” dans l’acte. Aux Etats-Unis, l’acte de naissance n’a pas, apparemment, le même poids. Héritage, peut-être, du “Common law”, la réputation joue un rôle. D’où la publication, routinisée, des notices, dans des petits journaux… mais des journaux locaux, des journaux publiés dans le “County”, qui peuvent être lus par les voisins. Mais c’est alors un “Common law” encadré par le droit des tribunaux : la notice est un formulaire, la notice doit être ensuite notariée.

L’unité nationale

A l’échelle nationale, certains prénoms apparaissent comme des prénoms “mixtes” ou “épicènes”, portés à la fois par des filles et par des garçons. Mais c’est le résultat d’un effet de composition, d’une moyenne qui cache la dispersion. Le passage à l’échelle départementale vient modifier, parfois, les conclusions dressées à l’échelle nationale.
Ainsi “Dominique” apparaît aujourd’hui comme un prénom masculin au Nord (dans un croissant reliant Bordeaux à Strasbourg en passant par Paris) et féminin au Sud, de Toulouse à Monaco). “Claude”, tout en restant un prénom presque toujours masculin, est plus féminisé, disons, autour de Lyon et de la Bourgogne (les pointes du triangle seraient Clermont, Grenoble et Dijon).
Sur ces deux cartes, Paris a des Claude et des Dominique un peu plus féminines que les départements alentours.

D’autres exemples viennent soutenir l’idée que les Parisiennes et Parisiens donnent à leurs filles des prénoms qui sont donnés à des garçons au delà du périphérique. Deux exemples : Morgan et Noa. Morgan est toujours très masculin, mais moins à Paris. Noa est une fille à Paris (et plutôt un garçon en dehors).

Mon exemple préféré, j’en ai déjà parlé, concerne le prénom “Yael”.
L’on constate sur cette carte que les Yael sont des filles à Paris, dans sa banlieue, ainsi qu’à Strasbourg, Lyon et Marseille. Mais ailleurs, ce sont plutôt des garçons, les Yael. Le prénom est peu répandu, d’où un grand nombre de départements “blancs” (sans information statistique disponible). Mon hypothèse, spécifique à ce prénom : les unes naissent dans des familles juives, ou des familles ayant choisi de donner à leur enfant le nom d’une héroïne biblique n’ayant pas froid aux yeux ; les autres dans des familles inspirées par les modes celtiques, mais préférant Yael à Gael ou Mael (disposant d’une forme féminine, Yaelle, comme Gaelle et Maelle).

Sur la fiabilité du “fichier des prénoms”

Le “Fichier des prénoms” de l’Insee est un matériau formidable. Il a quelques limitations explicites : les prénoms très rares n’y sont pas présents (pour des raisons de respect de la vie privée).
Et la description du fichier précise ceci :

Le fichier des prénoms est établi à partir des seuls bulletins de naissance des personnes nées en France y compris les départements d’Outre-mer (DOM). En conséquence, l’exhaustivité n’est pas garantie sur toute la période, notamment pour les années antérieures à 1946. Les utilisateurs pourront donc constater des écarts avec le nombre annuel des naissances évalué par l’INSEE. Ces écarts, importants en début de période, vont en s’amenuisant. Après 1946, ils sont peu significatifs.

On peut se faire une idée du décalage entre la réalité des naissances et les données du fichier en calculant le ratio suivant (le nombre de naissances masculines pour 100 naissances féminines). On sait, en effet, que ce nombre tourne autour de 105 naissances masculines pour 100 naissances féminines (pour plus de précisions, pour beaucoup plus de précisions concernant l’établissement de ce ratio, lire l’ouvrage de Jaisson et Brian, Le sexisme de la première heure).
Le fichier des prénoms “décroche” de ce ratio avant 1946. Il en est très proche après.