Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : chaque premier vendredi du mois, un auteur écrit sur le blog d’un autre et vice-versa, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…
Aujourd’hui sur coulmont.com : Philippe Artières, de Scriptopolis.

Il paraît qu’il n’y a jamais eu autant de généalogistes ; il est vrai que les salles de consultation des archives municipales et départementales sont pleines de ses chercheurs d’ancêtres. Certains trouvent qu’ils parlent très fort et sentent le vieux… qu’y en a marre des généalogistes qui nous empêchent de bosser. Ils ont bien tort car ceux-là abattent un sacré travail et exercent un droit inscrit dans la loi des archives : chacun peut aller aux archives ; c’est un service public.
Reste qu’ils parlent fort et que ça c’est intolérable, cette méconnaissance des codes… aux Archives on chuchote, on parle bas comme au confessionnal. Moi, aime bien ces vieux messieurs appareillés, ils n’ont pas honte de demander quand ils ne savent pas ; ils n’hésitent pas non plus à vous adresser la parole — j’avoue qu’à force ça agace mais bon une fois de temps en temps c’est charmant et puis ça change, ça évite le « Et sur quoi vous travaillez en ce moment ? » du collègue.
Moi, ce qui me gène vraiment avec ces troupes de chercheurs d’ancêtres, c’est leur sérieux à dessiner une ligne qui viendrait du passé, c’est cette obsession à se trouver des racines ; avec ça j’ai du mal … Le pire est sans doute lorsqu’à l’occasion d’une réunion de famille (leur colloque à eux), les plus avancés présentent un poster vous montrant que bien sûr déjà sous Louis IV « vous » aviez des terres. Ils ne manquent pas ensuite d’une part de vous envoyer le résultat de leur noble recherche et surtout d’afficher au beau milieu de la salle à manger de la maison de famille un arbre généalogique qui vient recouvrir le délicieux papier peint fleuri. Oh le bel arbre ! fier et solide sur lequel on ne voit aucune feuille morte, aucun raté (Il n’est guère de généalogistes qui vont fouiller dans les dossiers médicaux des hôpitaux psychiatriques ou dans les dossiers judiciaires).
Pour lutter contre ces pratiques généalogiques, pour en finir avec la racine comme symbole de civilisation, je propose que nous développions la généalogie sauvage : vous croisez un anonyme du passé qui vous plaît, adoptez-le et inscrivez-le dans votre arbre, faites-en la biographie ; ne cherchez plus sa trace dans le grenier de la maison familiale mais sur les brocantes, dans les cartons des vide-greniers. Emparez-vous du passé à la manière de l‘écrivain G. Sebald. Faisons de nos familles des lieux imaginaires ! Ecrivons des généalogies sauvages à partir des archives des autres, brouillons les cartes !
Philippe Artières.