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Des proximités commerciales entre sociologues

Le site amazon propose des choses intéressantes. Non seulement mes livres, mais aussi les livres des collègues, et, souvent, une liste d’auteurs “similaires”. Ainsi, si vous allez sur la page du Coulmont, vous verrez que “les clients ont aussi acheté les livres de ces personnes” :

Aujourd’hui — car cette liste est mouvante — “je” me retrouve associé à d’illustres sociologues. Mais ce n’est pas réciproque. Sur la page du Bourdieu, “je” n’apparais pas comme lui étant associé.
Mais bon… amazon nous propose une sorte de trou de serrure par lequel apercevoir un réseau de relations commerciales entre auteurs.
On peut essayer de recomposer une partie de ce réseau (en agrandissant le trou de la serrure).

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Dans ce réseau, tel qu’il est ici reconstitué (en partant de la page “Coulmont” et en récupérant tous les liens d’ordre 2 — les voisins des voisins du Coulmont), fait sens : par exemple, les économistes ont tendance à se retrouver associés aux économistes (même si, ici, c’est une branche particulière, plutôt régulationniste, qui apparaît) :

Le point de départ importe : partir de “Coulmont” ne donnera pas tout à fait le même réseau de relations que partir de Louis Pinto ou du Lord Voldemort de la sociologie française… Mais quel que soit le point de départ, les “communautés” que l’on peut repérer semblent faire sens, de manière disciplinaire (sociologie, histoire, économie, philosophie) ou même entre sous-disciplines (sociologie de la culture, sociologie économique…).
Le tout a été réalisé avec R. Je peux mettre le code en ligne, mais je n’en suis pas très fier, c’est du code bidouillé et redondant.
Pour aller plus loin, je vous conseille le blog Data Sciences Sociales de Ollion et Hobeika.
mise à jour (31/10/12) : une visualisation plus interactive est proposée ici

L’anonymisation automatique des enquêtés

Les sociologues anonymisent leurs enquêtés : c’est une des différences avec le journalisme. Mme Dupont deviendra Mme Ponteau, ou alors Geneviève Pruvost deviendra Mme Genevost. Dans un des seuls articles existant sur la question, Anonymiser les enquêtés, Emmanuelle Zolesio donne quelques conseils.
La question a pris d’autant plus d’importance, ces dernières années, que se développaient des impératifs de protection de la vie privée : “confidentialité et anonymat sont (…) les deux faces d’un même problème” écrivent Béliard et Eideliman (cités dans Zolesio).
Il y a un peu plus d’un an, une collègue [Muriel D., ou Mme Murmon] m’écrivait, après avoir reçu Sociologie des prénoms :

je cherchais des outils internet pour anonymiser des enquêtés! Je cherchais notamment s’il n’y avait pas des données de type Besnard en ligne, et je suis rapidement arrivé à ton blog, à ta discussion sur les prenoms et aux sites que tu conseillais (ah, pas mal, ces sites, mais rien ne saurait remplacer un “anonymisateur” que tu vas inventer bientôt j’en suis sûre : un petit programme dans lequel les sociologues rentrent une liste de prénoms d’enquêtés, et qui sort une liste de prénoms anonymisés en tenant compte de la génération, de l’origine sociale etc!

Quelle demande ! Mais quelle demande intéressante. Et qui simplifierait un peu le travail. Ce mail m’est revenu en tête alors que je cherchais, moi-même, à anonymiser quelques personnes… et que je me suis tourné vers l’outil interactif mis en place après la petite étude sur les prénoms et les résultats au bac : https://coulmont.com/bac/
Et j’ai trouvé que, dans certaines circonstances, cela anonymisait pas mal. La “classification ascendante hiérarchique” réalisée à partir, simplement, de la répartition des résultats au bac groupait ensemble “Samir, Brahim et Said”, et les distinguait bien de “Alix, Jeanne, Josephine et Coline”. En discutant avec une autre collègue récemment, j’ai appris que je n’étais pas le seul à agir ainsi. En effet, me dit-elle, une doctorante du CREST, Joanie Cayouette, avait utilisé l’anonymisateur. Voici ce que Joannie m’écrit :

Dans le cadre de ma thèse en sociologie de l’éducation, qui consiste principalement à étudier, au moyen de leurs dossiers scolaires, les trajectoires d’une cohorte de 530 élèves, j’ai dû anonymiser, pour le moment, près de 120 prénoms d’élèves. Pour ce faire, outre le fait de choisir un prénom de même sexe, j’ai veillé à conserver l’appartenance nationale et/ou religieuse du prénom et, enfin, la connotation sociale des prénoms. Cela peut parfois se révéler particulièrement complexe. L’application coulmont.com/bac/ m’aide principalement pour les élèves au prénom français. Je chercher à partir du prénom de l’élève à anonymiser, un prénom dans la liste des prénoms au même profil. La principale contrainte apparaît lorsque le prénom de l’enquêté est trop rare et n’est pas inclus dans l’application. Il arrive alors que je trouve un prénom « analogue » mais déjà utilisé ou trop proche. À ce moment-là, je cherche à partir de celui-ci. Mais c’est parfois impossible. L’outil se révèle par contre moins adapté pour anonymiser les prénoms d’origine étrangère.

Lorsque j’ai commencé à travailler avec l’application coulmont.com/bac/, j’avais déjà anonymisé plus de la moitié des prénoms (grâce à la consultation de sites prénoms et/ou ma connaissance intuitive des prénoms et/ou en choisissant un prénom d’un élève « comparable » dans la base de données). Je pense qu’il est bon que tous les prénoms ne soient pas non plus anonymisés grâce à l’application puisque, les choix se révélant parfois limités lorsqu’il s’agit de choisir, au sein du groupe de prénoms, un prénom de même sexe et de même origine nationale et/ou religieuse, un risque existe que des enquêtés ou autres personnes refassent le chemin inverse à partir de l’application.

L’intérêt que J. Cayouette a trouvé à l’anonymisateur est lié à la grande proximité entre son objet d’étude (des élèves scolarisés dans le secondaire) et la source des données utilisées (les résultats nominatifs au bac). Il est très probable que, pour des populations plus “anciennes” (sur les maisons de retraites…), l’outil ne fonctionne pas du tout.
Et elle pointe un problème : l’anonymisateur permet parfois de “remonter la chaîne” de l’anonymisation, et de retrouver le prénom de départ. Dans ce cas précis, elle n’a pas d’inquiétude à avoir : dans quelques mois, la liste changera, et les “groupes-prénoms” seront plus larges ou légèrement modifiés, grâce à l’apport des résultats du bac 2013.

Comme vous le constatez, mes réflexions au sujet de l’anonymisation automatisée ne font que débuter. Si vous êtes sociologue (professeur émérite à Harvard ou étudiante de master à Reims, ou l’inverse), et si vous avez utilisé https://coulmont.com/bac/, dites-moi ce qui vous a été utile, ce que vous souhaiteriez voir intégré à l’anonymisateur, etc…

Le rapport de la 19e section du CNU (sociologie, démographie), édition 2012

La 19 section du Conseil national des universités vient de rendre public son rapport annuel, qui concerne les sessions de qualification (février 2012) et de promotion (mai 2012). Ce rapport sera en ligne sur le site de la section.
Rapport 2012 de la section 19 du CNU (pdf)

Les doctorantes et les docteures candidates à la qualification y trouveront des éléments d’orientation très importants.

La 19e section a, par exemple, cette année, produit des statistiques comparant les taux de succès en fonction des statuts des candidats. Ainsi, avoir obtenu une allocation de thèse modifie profondément les chances :

51% des candidats “allocataires” ont été qualifiés, ce n’est le cas que de 37% des candidats non-allocataires. [Le tableau permet aussi de remarquer que les candidatures des non-allocataires sont plus souvent “non recevables” ou “non reçues”]. Avoir été ATER, avoir été moniteur… augmente aussi les taux de succès.
Je ne peux que vivement encourager celles et ceux qui ont soutenu ou vont soutenir prochainement — et qui souhaitent obtenir une qualification en sociologie ou en démographie — à lire ce rapport, qui contient aussi des conseils pour la rédaction du dossier de candidature.

Retour sur… une étrange expérience

Une chose étrange a eu lieu au cours des derniers jours. Un petit travail réalisé sur les prénoms et la mention “très bien” au bac — réalisé dans le cadre de mes “loisirs sérieux” autour de la sociologie des prénoms — a connu un important retentissement, sans commune mesure avec le temps de travail nécessaire pour produire le graphique. Parce que cela ne m’était pas arrivé en un peu plus de 8 ans de blog — et 17 ans de site internet — j’ai pris le temps de rédiger quelques notes.
Tout commence dimanche 8 juillet un peu avant 17h quand je publie le billet Prénoms et mentions au bac, édition 2012. La veille (samedi 7), @freakonometrics, sur twitter, avait mentionné l’étude que j’avais réalisée en 2011,

https://twitter.com/freakonometrics/status/221460137276219394

et cela avait été “retwitté” et commenté par plusieurs personnes [une vingtaine]. J’en préviens certains de la mise à jour, notamment @phwatrelot, journaliste, qui rediffuse l’information. @SH_lelabo (Xavier Molénat, de Sciences humaines, qui fait un travail de veille minutieuse) twitte “Au bac 2012, plus de 25% des Irene ont eu mention TB (contre 5 Mohamed sur 400)” (qui est retwitté plus d’une vingtaine de fois).

Trois heures après je reçois un mail d’une journaliste du Monde spécialisée dans les questions d’éducation, qui souhaite faire une interview. Ce sera le premier signe d’intérêt au delà de twitter [mais elle a peut-être eu connaissance de mon billet par twitter : @marylinebaumard “followe” en effet @phwatrelot]. L’interview se fait lundi matin (le 9, vers 9h30), par téléphone.

À peu près au moment de l’interview, face à quelques commentaires sur twitter,


je commence à préciser ceci : “attention, le prénom lui-même n’a aucune influence, il est le reflet indirect de l’origine sociale des parents”.

Vers 13h lundi 9 juillet je commence à comprendre que ce qui se passe est un peu différent de ce que j’ai pu connaître auparavant. Camille Peugny, avec qui je partage mon bureau, dit que j’ai souvent été mentionné sur facebook.
Le magazine “Slate” a déjà publié — en début de matinée ? — un article qui synthétise ce que j’ai fait en 2011 et 2012, sous le titre “La liste des prénoms pour avoir mention «Très Bien» au bac”. D’autres sites ont aussi fait de même.

@Duncan_rdvav écrit “La reprise importante du billet de @coulmont sur les prénoms est un test à grande échelle pour vérifier qui confond causalité et corrélation

À 14h53, le compte twitter de @humourdedroite (suivi par plus de 130 000 personnes) diffuse un lien vers mon site.

Au début de l’enchaînement des citations, les utilisateurs de twitter renvoient leurs lecteurs directement vers mon site. J’ai pu collecter une partie des citations, synthétisées ci-dessous :

La conséquence est visible sur l’image ci-dessous (qui représente le volume de trafic internet sur mon site) :

Ensuite, les utilisateurs de twitter ou de facebook citeront directement les articles parus sur d’autres sites internet (et mon site ne sera visité qu’en deuxième lieu, quand ces articles indiqueront par un lien l’URL coulmont.com). Il est beaucoup moins facile alors de suivre les tweets.

À 15h, une journaliste du Figaro.fr me téléphone. L’article sera mis en ligne à 19h. Deux étudiantes en journalisme (Marion D* et Dora C*) de l’Institut Pratique du Journalisme (Paris 9) me demandent une interview filmée pour l’un de leur cours [j’accepte, l’interview aura lieu le mardi 10 à 9h du matin]. En fin d’après-midi, le site amazon.fr indique que Sociologie des prénoms est en “rupture de stock” : la quinzaine d’exemplaires dont ils disposaient a été vendue.

Dans la nuit, la relation mention/prénom fait l’objet d’une chronique de la chaîne LCI :

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Le lendemain matin (mardi 10), le quotidien 20 minutes publie un article (qui se retrouvera dans de nombreuses éditions locales du quotidien). Je n’ai pas été contacté, et le titre malheureux est : “les prénoms qui favorisent les mentions au bac“.

Ce même mardi, de nombreux journalistes (une petite dizaine ?, je n’ai pas gardé trace de tous) me téléphonent, dont :
– Ca m’intéresse (pour un papier plus général)
– Radio Classique
– L’étudiant
– Le Point
– Huffington Post (mais ils me demandaient de rédiger un texte, je n’ai pas donné suite)
– RMC
– i>Télé (vers 17h30, impossible de donner suite)

Le déclencheur de tous ces appels semble être la publication dans Le Monde de l’article pour lequel j’avais été interviewé la veille (publié mardi en fin de matinée, daté du mercredi) et, en même temps, d’une dépêche de l’AFP (un peu après 12h).

Le soir, vers 19h30, le sujet est abordé dans le “Grand journal”, sur Canal+

[jwplayer config=”myplayer” file=”https://coulmont.com/blog/fichiers/2012/20120710-vortex.mp4″ html5_file=”https://coulmont.com/blog/fichiers/2012/20120710-vortex.mp4″ download_file=”https://coulmont.com/blog/fichiers/2012/20120710-vortex.mp4″]
Comme on le constatera sur la vidéo, le public semble sceptique (et @vincentglad a sans doute voulu dire trop de choses en 2 minutes).

Le lendemain matin, mercredi 11 juillet, Le Monde met en ligne l’article publié la veille dans la version papier. Ce sera un article très “partagé”. Plusieurs quotidiens publient des versions plus ou moins courtes de la dépêche de l’AFP.
Dans la matinée, je suis contacté par Europe 1 pour une interview, qui aura lieu à 18h30.

Les choses se calment à partir du jeudi 12 juillet, et cela se repère sur le volume des visites sur mon site :

[On repère le “pic” de la fin de la journée, le 10, correspondant à la chronique du “Grand journal”.]

Que retenir de cela ?

D’abord qu’il y eu de la variété dans la réception. Je ne citerai que ce tweet, qui m’a fait sourire :

Aïsha Bah ‏@_Shishaa :
@KarenNoirteCMoi je ne vois pas en plus sur quoi est basé son “étude sociologique” étant donné que les copies sont anonymes
source

… et je ne parlerai pas de la reprise du billet sur les nombreux sites fascisants, antisémites ou d’extrême-droite.

Ensuite :

Comment comprendre l’intérêt pour les proportions différentielles de mentions associées aux groupes-prénoms, cette année et pas l’année dernière (alors que j’avais fait la même chose l’année dernière) ? C’est peut-être la répétition, deux ans de suite, de la même étude, qui a aidé. Dès le 7 juillet (lendemain du jour de publication des résultats du bac), le tweet de @freakonometrics prépare le terrain (rétrospectivement). Le 8 juillet, une partie de ceux qui ont été intéressés par les résultats de 2011 vont diffuser mon billet “édition 2012”. La répétition fut d’ailleurs l’accroche de certains articles : “Depuis plusieurs années le sociologue…”.

Une catégorie encore peu légitime

Le caractère peu légitime de l’objet “prénom” m’apparaît plus pleinement après cette expérience.
Parce que je baigne dans les études d’histoire, d’économie, de sociologie… ayant pris pour objet les prénoms, je n’ai plus conscience de son caractère encore peu légitime, quand ils sont considérés comme des variables. Et pourtant, il faut que j’en reste conscient… Certains journaux et sites internet ont classé l’information dans la rubrique “insolite”. @vincentglad, sur Canal+, introduit sa chronique en parlant d’ “études à la con” — pour dire, de suite, que la mienne est très sérieuse, malgré l’objet “prénom”. Le caractère insolite a certainement été renforcé par les lectures causalisantes, du type “le prénom détermine le succès”, qui transforme le prénom en baguette magique; ou par des lectures probabilistes, qui parlent de “chances d’obtention” de la mention en fonction du prénom. Le rétrospectif (“cette année, il y a eu X% des N qui ont eu la mention TB”) est transformé en prospectif (“Les N ont X% de chance d’obtenir de la mention TB”).

Caractère peu légitime, suite : Ecrire, comme c’est fait régulièrement,

« les enfants de cadres affichent le meilleur taux de réussite à l’examen (95,2%). En revanche, du côté des enfants d’ouvriers, 78,2% des candidats seulement décrochent leur brevet. [source]»

ne pose plus aucun problème de réception : ces choses sont connues, et en France les catégories socio-professionnelles jouent un rôle central — mais pour combien de temps encore — dans les descriptions savantes et profanes du monde social.
Mais écrire « en 2012, les Jennifer et les Samir ont beaucoup moins souvent la mention très bien que les Augustin et les Hortense » semble plus poser problème. L’on sait, pourtant, que les migrants des pays du Maghreb, ainsi que leurs enfants, sont plus souvent ouvriers et employés que cadres. L’on sait aussi qu’ouvriers et employés ont des choix de prénom parfois distincts de ceux des professions intermédiaires et des cadres.
Mais utiliser Alison plutôt qu’un des items de la nomenclature INSEE produit un effet d’étrange familiarité : étrangeté, car l’usage des prénoms n’est pas un usage habituel dans les études statistiques, familiarité car “tout le monde” fait un usage classificatoire des prénoms. Cela d’autant plus que toutes les Alison ne sont pas filles d’ouvriers : les professions et catégories socioprofessionnelles sont donc éclatées et recomposées différemment.
Y a-t-il un sens à faire des filles qui s’appellent “Alison” un groupe ayant quelque chose d’autre en commun que de s’appeler “Alison” ?

De plus, ce que le graphique fait apparaître — plus que d’autres présentations des mêmes résultats — c’est une forme de proximité entre prénoms : Jordan, Melissa et Cindy sont côtes à côtes, de même que Sandy et Sofiane, ou encore Anne-Laure et Victoire, ou, plus loin, Aude et Constance. Ce qui a intéressé, ce n’est pas seulement le “score” de son prénom ou de celui de ses enfants, c’est l’entourage de ce prénom.

Politique de la conversation

Les réactions sur mon site : Je n’ai jamais considéré mon blog comme un espace de libre expression. Il n’y a rien de pire, sur les sites des journaux, que la plupart des commentaires. Et la reprise du billet sur des sites d’extrême droite a amené des commentateurs aux idées bien arrêtées sur la place des uns et des autres. D’autres commentateurs m’imputaient des idées qu’ils avaient lu ailleurs que sur le blog, et n’ont pas manqué de faire savoir que je n’avais rien compris à rien — oubliant en même temps de lire ce que j’avais écrit.
Plus de la moitié des commentaires n’ont donc pas été publiés. Il a parfois été difficile de censurer : les critiques qui m’étaient adressées étaient valables, mais n’avaient que peu de choses à voir avec le sujet du billet. J’ai le plus souvent expliqué par mail les raisons des non-publications… parfois pour m’apercevoir que des commentateurs, dans leur grand courage, avaient indiqué une adresse fictive en plus d’un pseudonyme.

Poursuite de la discussion :

  1. chez David Monniaux
  2. chez Cyrille Rossant
  3. chez Laurent Haug

Qui se ressemble, s’assemble

De passage à la mairie du XIXe arrondissement, j’en ai profité pour photographier les bans de mariage. Comme le sens commun et la sociologie du couple nous l’apprend, qui se ressemble s’assemble, ou a tendance à s’assembler.
Ainsi le serveur épouse la serveuse, le cuisinier épouse la serveuse, l’enseignant la professeure, l’étudiant l’étudiante [j’ai cherché en vain le professeur épousant l’étudiante]. L’administrateur des finance épouse l’administratrice des finances, le conseiller commercial épouse la “Manager marketing”, et le serveur la traiteur.

On pourrait retourner tout cela, et faire comme Gribaudi dans un article célèbre : non pas dire “les mariés se ressemblent”, mais “les groupes sociaux des épousés se ressemblent”, et traiter comme “proches” des groupes sociaux qui, souvent, se retrouvent dans les professions des couples — pour proposer un découpage alternatif de l’espace social. Je me demande ce que cela donnerait, à partir d’une enquête sur les bans de mariage, aujourd’hui.

En public

En quelques jours, à la fois suite à un article mentionnant mes recherches dans Le Monde (24 avril) et à la sortie d’un film (Le Prénom), ma personne et mon dernier livre — Sociologie des prénoms — ont retrouvé une actualité. J’ai cité à plusieurs reprises la boutade de Boltanski, qui s’amuse de voir le sociologue spécialiste des kinésithérapeutes intervenir à la radio à chaque fois qu’un kiné est assassiné. Me voici dans la position de celui qu’on invite quand un prénom (ou le bon goût) est assassiné.
Cela ne me dérange pas, bien au contraire. J’essaie de faire passer deux ou trois choses quand j’interviens : 1- le prénom est affaire d’État (il y a une socio-histoire du prénom, il y a un encadrement juridique, même libéralisé), 2- les prénoms peuvent être des indicateurs (plus ou moins flou) de différentes caractéristiques sociales collectives (le sexe, la génération, une origine sociale…) et 3- les usages du prénom (manière de choisir, de les utiliser…) sont variés, et peuvent relever d’une approche sociologique.
Règle du jeu radiophonique ou télévisé, il faut que l’idée passe, en 30 secondes, avec un exemple “vivant”.
Interviews filmées récentes :

Les autres interventions enregistrées ou filmées sont disponibles sur une page dédiée.

Réseaux de sociologues : l’état actuel de la sociologie française

Plusieurs articles récents viennent éclairer l’état actuel de la sociologie française. Un article de Demazière, un autre de Stéphane Beaud. Je voulais apporter ma contribution au débat. Beaud et Demazières diagnostiquent la sociologie française depuis leur position, et les méchantes langues disent que ces articles reflètent moins l’état actuel de la sociologie française que l’état actuel de Beaud et Demazière. Mon approche est différente : de par mes fonctions au CNU, et intéressé par l’objectivation statistique de la discipline, j’ai recueilli le jury de soutenance de tous les candidats à la qualification en section 19 cette année (un peu plus de 500) [ce qui vient compléter l’étude de la proximité entre sections du CNU et permettra de mieux rédiger le rapport annuel de la section].
On sait, par les travaux de Godechot notamment [un exemple ici], que les jurys de soutenance permettent d’établir d’intéressants constats. Beaud, par exemple, à la fois par sa position institutionnelle, ses intérêts scientifiques, sa connaissance du comportement des collègues… n’invite pas n’importe qui aux soutenances de ses doctorantes. Et c’est la même chose pour tous les autres.
Ces invitations et co-participations permettent de dresser une sorte de carte de la sociologie française, en utilisant un algorithme qui rapproche les personnes qui s’invitent les unes les autres aux jurys de thèse.

Cliquez pour télécharger un fichier PDF zoomable (mais pas toujours très lisible)

Sur ce graphe présentant une sélection des données [1] vous constaterez qu’au Nord se trouve une certaine sociologie économique (autour de Flichy, Cochoy, Paradeise, Vatin, Grossetti, Segrestin, Licoppe) Weber et Steiner se trouvent un peu plus au sud de ces personnes.
Au Sud-Sud commence l’empire du STAPS, avec During, qui se poursuit au Sud-Est où se trouve plusieurs représentant de la sociologie/anthropologie du corps, ou ce qu’on appelle les “STAPS” : Andrieu, Héas, Le Breton, Bodin, Duret. Dans la même zone se trouve aussi plusieurs représentants de la sociologie du travail (Bercot, Lallemand, Demazière, Gadéa) : une représentation n’utilisant que deux dimension fait se superposer des personnes ayant peu de liens.
A l’Ouest se trouve les islamisants ou les spécialistes des relations interethniques Roy, Fregosi, Khosrokhavar, Gole, Streiff-fenart.
Au coeur de la constellation vont se trouver les politistes (Spire, Deloye, Gaiti, Offerlé, Sommier) et un groupe où je retiens les noms de Beaud, Mauger, Schwartz, Lagrave Marry, Carricaburu, Fabiani, Sapiro…
Au total, les liens multiples engendrés par les jurys de soutenances ne dessinent pas un monde fragmenté, où une faction serait ostracisée par toutes les autres. Au contraire, des liens multiples relient tout le monde avec tout le monde.
Certes la méthode ici utilisée a ses nombreuses limites : il faudrait, sur une période plus longue, mettre en valeur les liens répétés, ou les invitations rendues. Pour l’instant, mes données permettent de repérer certains liens habituels (qui sont épais, sur le graphe), mais ces liens sont peu nombreux (et tendraient à faire ressortir les politistes). Rendez-vous l’année prochaine pour une étude sur deux ans.
 
Notes : [1] n’ont été retenues que les individus invitées au moins 2 fois ou ayant été directeures d’au moins une thèse.

Proximités disciplinaires

Comment, en France, est organisée la proximité entre disciplines universitaires? Est-ce que la psychologie et la sociologie sont proches ? Est-ce que la géophysique et la géographie partagent beaucoup ?
On pourrait regarder “qui cite qui” dans les articles académiques. On peut aussi estimer la proximité à partir du travail du Conseil national des universités. Pour devenir Maître de conférences, en France, il faut être “qualifié” par une section du CNU au moins. On peut l’être dans deux sections ou plus. Et certaines sections partagent des qualifiés. La 04 (science politique) et la 19 (sociologie, démographie) partagent des qualifiés. La 25 et la 26 (mathématiques) aussi.
Et au niveau global ?

Au niveau global [lien vers le PDF], il apparaît deux groupements bien séparés. Avec des intermédiaires, comme l’économie, la gestion, les STAPS, la psychologie, avec un pied dans les lettres, un pied vers les maths ou la médecine.
Je me suis servi ici, outre du package igraph de R, de données qui ne concernent que les doubles qualifs MCF.

Origine des données : Thomas (Loic) et Rossi (Pasquin) “Etude de la promotion 2011 des qualifiés aux fonctions de maître de conférences et de professeur des universités“. Ministère de l’enseignement supérieur et de la Recherche, DGRH A1-1

Carrières de députés

Il s’agit ici d’explorer un peu qui sont nos députés (et il s’agit de le faire aujourd’hui en accompagnement du congrès de l’AFSP). J’ai proposé à une collègue, Catherine Achin (qui avait commencé à le faire), de récupérer, sur le site de l’Assemblée nationale, des informations biographiques sur les 577 députés. Le site de l’A.N. est suffisamment bien fait pour que, avec le package XML, on puisse demander à R d’aspirer tout seul certaines informations. (Encore merci à François Guillem d’avoir mis en ligne son tutoriel et répondu à mes questions).
Professeure Achin ne s’intéressait pas seulement aux caractéristiques actuelles des députés, mais à leur carrière. Comment sont-ils arrivés où ils en sont aujourd’hui ? Car l’on devient député à un âge fort avancé : l’âge à la première élection réussie est de 46 ans en moyenne. Ils ont du faire autre chose avant, mais quoi donc ?
Plus de 95% des députés au moment de leur élection, avaient déjà été détenteurs d’un mandat local : ce sont visiblement des professionnels de la politique. Les 5% restants, qui n’indiquent pas, sur le site de l’assemblée nationale, avoir déjà été élus, sont en partie des petits cachottiers, comme Edwige Antier (élue dès 1977 en Nouvelle Calédonie, puis en 2001 à Paris). Dans les paragraphes qui suivent, je n’étudie pas le cumul des mandats, mais la présence, ou non, avant dans la carrière, d’autres mandats (qui sont peut-être terminés).

Voici les séquences de carrière les plus fréquentes
C-M-G-D (d’abord conseiller municipal, puis maire, puis conseiller général, puis député) : 58 députés
C-D : de conseiller municipal à député : 49 députés
C-M-D de conseiller municipal à maire, à député : 43 députés

Toutes les carrières ne se terminent pas par “D” (Députés), certains se lançant aussi dans des carrières locales après la députation. R, ici, signifie membre d’un conseil régional.

Ne se trouvent, dessous, que les successions de mandats les plus fréquentes, car avec les permutations possibles G-D-R-M et autres… il y a une centaine de séquences possibles

C-M-G-D	58
C-D     49
C-M-D   43
D       29
C-G-D	26
C-G-M-D	22
C-R-D	22
G-C-M-D	20
C-M-R-D	19
G-C-D	14
C-M-G-R-D 12
R-D	12
C-D-M	11
D-C-M	9
D-R	8

… etc…

Voici une autre représentation. Les députés (chaque ligne correspond à un°e député°e) sont classés en fonction de l’année de leur premier mandat électif. Nous n’étudions ici que les mandats municipaux (conseillers, ici M, et maires, ici MA). Les carrières “toutes vertes” (uniquement député) sont rares : ceux qui commencent députés acquièrent rapidement un mandat municipal. Un député, ici, finit “bleu” ou “marron” (il a, à un moment de sa carrière, un mandat municipal), et commence “jaune” ou “rouge” (conseiller municipal ou maire).

Une conclusion ? La carrière locale est toujours bien intéressante. Et les députés hostiles au cumul des mandats, quand un mandat local s’ouvre à eux, ne résistent pas souvent.

L’idée que j’avais au départ, avec toutes ces données, était de faire de l'”analyse de séquence” (pour en savoir encore plus il existe cet article par Laurent Lesnard et Thibaut de Saint Pol, Introduction aux méthodes d’appariement optimal (Optimal Matching Analysis). J’ai d’ailleurs utilisé, avec R, le package TraMineR. Mais cela n’a d’intérêt que pour un connaisseur de la vie politique française et, surtout, les données “brutes” extraites directement du site de l’A.N. nécessitent un nettoyage. Je reviendrai peut-être sur ces données un jour. [d’ici là, les voici deputes-20110831.zip]

Suis-je normal ?

La simple présentation de statistiques dans un billet sur les prénoms français suscite ce genre de questions :

J’ai plusieurs amis de moins de 30 ans qui portent des prénoms retirés de la liste (Perrine, Mariette, Gwenaelle, Coline, Hermine, Valentine, Elie, Manuel, Stanislas, Laetitia). J’en déduis quoi sur mon milieu social ? J’en déduis quoi sur le regard que porteraient les fonctionnaires en question sur mon milieu social ?

Dans The Averaged American Sarah E. Igo étudie cette conséquence sociale des statistiques, leur réception par les individus, qui cherchent à s’y lire. L’effet performatif des statistiques (« Tu es ceci, à 75% ») est assez régulièrement souligné par les sociologues (disons ceux de la galaxie Desrosières). Mais pas traité comme central. Il fallait sans doute une historienne pour le faire. (Ou il fallait Emmanuel Didier, mais je n’ai pas lu son livre.)
Comment comprendre cette idée ? C’est sans doute évident au travers des conséquences des enquêtes de Kinsey sur la sexualité des Américain°e°s. Ces enquêtes — aux fondements statistiques peu solides, mais recourant à la “magie des grands N” — ont été publiées en 1948 (concernant les hommes) et dans les années cinquante (concernant les femmes).
Il y eu de nombreuses réactions, critiquant ces graphiques comme une forme de pornographie démoralisatrice. Il y eu aussi des lectures collectives : les premières associations “homophiles” utilisèrent comme justification les “10%” d’hommes ayant déclaré des relations sexuelles avec des personnes du même sexe. Il y eu aussi des lectures individualistes paradoxales, qui cherchaient l’individuel dans la statistique collective. « There is much evidence to suggest that individuals were using Kinsey’s data as a new, more forgiving, standard by which to clasify their own behavior » (Igo, 264). Kinsey recevait des milliers de lettres, sous la forme à la fois de confessions et de demandes de statistiques spécifiques. Et certaines personnes firent des compte-rendus de leur lecture statistique :

I learned quickly that as a social science researcher with a college degree, I had a sex life not unlike upper class women of any color. According to Dr. Kinsey, I and these women got more mental satisfaction and less physical gratification from sexual intercourse than persons with lower class standards
Trad : j’ai rapidement appris qu’en tant que chercheuse en sciences sociales diplômée du supérieur, j’avais une vie sexuelle peu différente de celle des femmes des classes supérieures, quelle que soit leur couleur de peau. D’après le Docteur Kinsey, ces femmes et moi tirons des satisfactions plus mentales que physiques des rapports sexuels, par comparaison avec les femmes des classes populaires.
[citation dans Igo, 266, reprenant un texte d’une femme Africaine-Américaine faisant dans le magazine Ebony le compte-rendu de sa rencontre avec Kinsey]

C’est la comparaison de sa pratique avec la moyenne d’un groupe qui fait sens ici.

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Aujourd’hui encore, ces lectures existent. Et se trouvent parfois sollicitées par la présentation des données. Prenons une enquête récente, réalisée aux Etats-Unis et portant sur quelques 5000 personnes. Voici comment un tableau concernant des pratiques est présenté. On y lit, pour chaque catégorie de personnes (Homme / Femmes ; Célibataire / en couple / marié ; 18-24, 25-29 … 70+) et pour trois type de pratiques (masturbation, “vaginal intercourse” et “anal intercourse”) une moyenne des réponses. Ainsi 23% des hommes, célibataires, âgés de 40 à 49 ans ont déclaré se masturber plus de 4 fois par semaine (en vert sur le tableau suivant) :

Lien vers la totalité du tableau masculin (PDF)
La réception des statistiques n’est donc pas toujours une réception bêtement critique (« Ca vaut rien, ces chiffres ») ni purement individualiste (« J’ai pas appelé mon fils Léo, je ne suis donc pas dans la masse, je l’ai appelé Nicolas. Mon individualité est irréductible à vos tendances. »). Les statistiques sont utilisées comme “jauge”, comme standard pour donner un sens à une situation : il y en a d’autres comme moi.
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Sources :
Michael Reece, Debby Herbenick, Vanessa Schick, Stephanie A. Sanders, Brian Dodge, and J. Dennis Fortenberry “Sexual Behaviors, Relationships, and Perceived Health Among Adult Men in the United States: Results from a National Probability Sample” J Sex Med 2010;7(suppl 5):291–304, DOI: 10.1111/j.1743-6109.2010.02009.x
Igo, Sarah E., The Averaged American, Harvard University Press, 2008 (ISBN : 978-0674027428)