Categories

Archives

Vous êtes ici. Là !

C’est peut-être le besoin de se rassurer, de s’assurer qu’on n’est pas seulement ici, mais bel et bien , qui fait se rencontrer le bout d’un doigt et la carte des stations.

Quand j’étais petit, et que Paris était une ville étrangère, ces zones arrachées m’indiquaient où j’étais : il suffisait de les repérer pour pouvoir ensuite s’orienter. Les traces d’usage collectif remplaçaient fort bien le “Vous êtes ici” accolé à certaines cartes. Crowdsourcing avant l’heure, objectivation d’une combinaison du volume de fréquentation de chaque station et de son caractère touristique. Aujourd’hui, dans la plupart des stations, les cartes sont protégées par un film plastique, qui empêche d’user trop vite la zone de la station.

En 1994, une artiste italienne, Paola di Bello, avait photographié, dans les 350 stations du métro, ces zones. Pour ensuite en reconstituer une grande carte du métro, sur lesquelles les stations étaient soumises à la disparition paradoxale. On trouve quelques explications de sa démarche sur le site de Paola di Bello.
Note : Ce billet est un effet secondaire de la lecture de Petite sociologie de la signalétique : Les coulisses des panneaux du métro.

L’indicateur d’un milieu

Les prénoms sont des indicateurs de la position sociale des parents. Ils ne font pas qu’assurer l’identification des individus, ils sont associés à des caractéristiques collectives.
Je vais analyser ici des données recueillies par Henry Ciesielski. La plupart des académies publient, sur internet, les résultats individuels au brevet des collèges, sous la forme suivante : Coulmont, Baptiste, Mention, (collège).
Il est possible de retrouver, pour chaque collège, sa composition sociale, sous une forme très agrégée, donnant la proportion d’enfant de 4 catégories (fav a = enfants de chefs d’entreprise, cadres et enseignants, fav b = enfants de professions intermédiaires, moy = enfants d’artisans, commerçants et employés, défav = enfants d’ouvriers, de retraités employés et ouvriers et d’inactifs). L’on sait aussi si le collège est un collège privé ou public.
Ces données se prêtent à une “analyse en composante principale”, qui va proposer, sur un plan, une représentation synthétique des proximités sociales.

[L’image ci-dessus n’est qu’un extrait. Cliquez pour le PDF]

J’ai restreint l’analyse aux prénoms les plus fréquents, ceux qui avaient été donnés à plus de 1000 enfants en 1994, 1995 ou 1996. Sur l’image précédente, la place de chaque prénom dans le plan dépend de la composition sociale du collège et de deux scores. Le premier est la proportion de personne portant tel prénom se trouvant dans un collège privé. Le deuxième est un score de succès liées aux mentions reçues par les porteurs de tel prénom.
Le graphique oppose clairement les porteurs de prénoms “anglo-saxons” ou “arabes” aux porteurs de prénoms “anciens” : Sabrina se retrouve à côté de Brandon et Myriam et fort loin d’Agathe, Victor et Juliette. Ces deux types de prénom se trouvent dans des collèges fort différents socialement (les uns dans des collèges où sont surreprésentés les enfants d’ouvriers, les autres dans des collèges où sont surreprésentés des enfants de cadres). Et ils s’opposent aux prénoms des classes qualifiées ici de moyennes : Romain, Romane, Rémy, Sylvain et Bastien…
Cette cartographie sociale ne va pas vraiment surprendre : le sens commun arrive très bien à classer les prénoms des uns et des autres. Mais elle pourrait surprendre, pourtant. Je n’ai pas ici utilisé uniquement des données portant directement sur les porteurs de prénoms (par exemple la catégorie sociale des parents), mais des données portant sur le collège dans lequel les personnes se trouvent, des données portant donc sur un milieu social, des données “écologiques”. Les Brandon, ici, ne sont pas nécessairement des enfants d’ouvriers ou d’inactifs, mais des enfants se trouvant scolarisés dans des collèges comprenant une surreprésentation d’enfants d’ouvriers ou d’inactifs. C’est, d’une certaine manière, la ségrégation scolaire qui apparaît, violemment.
 
Et Ines me direz-vous ? que fait-elle, seule, à une place étrange sur ce graphique. C’est, vers 1995, un des rares prénoms donnés aussi bien aux filles d’ouvriers maghrébins qu’aux filles des bourgeois de la région parisienne (et apparemment peu donné en dehors de ces deux milieux). Sur le graphique, c’est donc un prénom en “tension” entre deux positions.
 
Voici la “roue des variables”.

Je remercie encore Henry de m’avoir transmis ces données (ses données) ainsi que l’idée du traitement statistique.

Mise à jour
Arthur C. me signale que le traitement suivant est plus juste. Voici donc une analyse des correspondances :

Lien vers le fichier PDF

Et là, avec la prise en compte de la mention, on voit apparaître le genre, sur le 2e axe (les filles en bas, avec des résultats meilleurs, et les garçons en haut).

Un réseau d’écrivains vers 1890

Comment devient-on un grand écrivain ? Probablement en étant apprécié par ses collègues écrivains.
On peut essayer de préciser cette intuition en regardant « qui cite qui » dans “L’Enquête sur l’évolution littéraire” de Jules Huret (1891). Dans cet ouvrage, l’auteur raconte ses entrevues avec de nombreux écrivains francophones. Et, parce qu’il s’intéressait au monde des écrivains, il cherchait à savoir ce que les écrivains pensaient de leurs collègues. La source est donc partielle/partiale : Huret a un programme et ne fait pas qu’enregistrer. Il cherche probablement à mettre en valeur certains écrivains. Gardons cela en tête. Et redevenons, immédiatement, positiviste.
Commençons par compter le nombre de citations.
Qui cite le plus ? Les 5 plus grands citants parmi les interviewés sont : “goncourt” “herediajosemaria” “kahngustave” “saint-pol-roux-le-magnifique” et “descaveslucien“.
Qui sont les écrivains plus cités : “zola” “goncourt” “flaubert” “bourgetpaul” “huysmans” “barresmaurice” “verlainepaul” “moreasjean” “mallarmestephane” “regnierhenry” et “hugo”.

Oh ? miracle ? : les Goncourt (OK, ils sont 2) sont de grands citants grands cités. Quand je fait ce travail de réduction du discours aux citations, je trahis peut-être les interviewés, mais par l’auteur. Jules Huret lui-même demande à ce que son ouvrage soit lu ainsi :

il y a un écart sensible entre l’importance réelle de certains auteurs et celle qu’ils ont prise dans mon enquête, importance dont on pourra se rendre compte en additionnant les “mentions” notées à l’Inde alphabétique de ce volume
Huret, Enquête…, p.XV

Mais qu’est-ce que “l’importance réelle” ? Certains des écrivains les plus cités, en effet, bien que marginaux pour le monde cultivé de la fin du XIXe siècle, étaient, pour le monde des écrivains, bien plus centraux.

C’est ainsi que M. Mallarmé, dont la haute personnalité littéraire ne se révèle que les mardis soirs à quelques personnes choisies, a pourtant groupé plus de nominations que Victor Hugo, la plus populaire des gloires de la France moderne.

Il semble étrange à Huret de voir apparaître Mallarmé à cette place. Mais ce poète-poète (ce poète pour poète) illisible était déjà tenu, par ses collègues, en haute estime.

Huret propose ensuite une description par chapelle littéraire (“les symbolistes”, les “parnassiens”, les “philosophes”, les “naturalistes”…). Il lui était difficile de faire autrement. Mais si l’on s’intéresse au réseau des citations, peut-être qu’autre chose apparaît.

Quelques indices nous donnent accès à la dimension “réticulaire” du métier d’écrivain. Aujourd’hui, on pourrait la mettre en évidence à partir de la participation aux jury des prix littéraires par exemple, ou à partir des collaborations scénariste/dessinateur dans la bande dessinée francophone ou des featurings dans le rap français des années 1990. Pour la fin du 19e siècle, l’Evolution littéraire de Huret est un matériau facilement accessible.

A partir de l’ensemble des citations, il est possible d’identifier des “communautés” de personnes plus reliées que d’autres. [Dans R, avec le package “igraph”, grâce à l’instruction “walktrap.community”]

lien vers le graphe en PDF

Il me semble voir, mais je ne suis pas un spécialiste, un groupe plutôt “romancier / réaliste” et un groupe plutôt “poète / symboliste” (Maurice Barrès, dans les années 1880, était proche des symbolistes, Huret le classe parmi les “psychologues”.)

Une étudiante, qui voudrait, par exemple dans le cadre d’un master de sociologie, aller plus loin, devrait bien entendu s’intéresser au contexte des mentions/nominations : est-ce comme exemple, ou comme exemple à ne pas suivre que les uns mentionnent les autres ? Elle pourrait, cette étudiante, ajouter aux personnes des qualités (âge, origine géographique et sociale…) pour voir si les caractéristiques sociales ont quelque chose à voir avec la structure des citations. Cette étudiante trouverait au CRESPPA et au département de sociologie de Paris 8 un encadrement de valeur.

Twitter et le réseau

Je voulais réussir à savoir qui “followe” qui, parmi les personnes que je “followe” sur twitter, notamment afin de savoir s’il existe des personnes qui, suivies par nombre des personnes dont je lis la prose, pourraient m’intéresser.
A la fin de ma réflexion, pour l’instant parcellaire, voici ce que j’arrive à produire :

Pour produire cela, le code est assez simple (mais pas vraiment, en fait). Je le reproduis ci-dessous. Le principal problème est lié au fait que les comptes “privés” causent une erreur (« Erreur dans twFromJSON(out) : Error: Not authorized »). Et R ne gère pas encore le protocole utilisé par twitter pour se connecter, OAuth…

Dans le code suivant :
1- je charge les “bibliothèques” nécessaires (twitteR, plyr, igraph)
2- je télécharge la liste de mes “amis” (les personnes que je suis, sur twitter)
3- pour chaque “amis” je télécharge la liste de 20 “amis”, et j’installe tout cela dans un tableau de la forme “NomDeLAmi | NomDeSonAmi”. Pourquoi seulement 20 amis : pour que ça aille plus vite, je n’ai pas besoin, à l’heure actuelle, de la totalité des amis d’amis.
4- je transforme cela en graphe, et je dessine le graphe

library(twitteR)
library(plyr)
library(igraph)
f<-userFriends('coulmont', n=100)
friends<-ldply(f,screenName)
fff<-table(NA,NA)
for (i in 1:nrow(friends))
{
f<-userFriends(friends[i,], n=20)
ff<-ldply(f,screenName)
fff<-rbind(fff,cbind(rep(friends[i,],nrow(ff)),ff))
}
ats.g <- graph.data.frame(fff, directed=T)
coords <- layout.fruchterman.reingold(ats.g, dim=3)
V(ats.g)$label <- V(ats.g)$name
plot(ats.g, layout=coords,vertex.size=.5*degree(ats.g),vertex.label.cex=.3*log((degree(ats.g)+.1)),edge.arrow.size=0.1)

Created by Pretty R at inside-R.org

Pour produire cela, je me suis appuyé sur divers billets de blog : Cornelius Puschmann : générer des graphes de retweet, une question sur stackoverflow, R-chart, analyser des données de twitter avec R

 
L’image ci-dessous a été réalisée en prenant les 200 “amis” que suivent une trentaine de mes “amis”, puis en ne gardant du graphe que ceux qui étaient suivis plus de 4 fois dans le graphe.

L’attraction pour les chiffres ronds

Dire « l’âge est une construction sociale » est parfois mal compris. « Mais non, on a tous un âge. »… s’il y a bien une donnée biologique qui échappe à la construction sociale, ce serait bien celle-là. Et pourtant, il est assez simple de montrer que, plus l’on s’éloigne de l’emprise de l’Etat, moins les gens ont un âge.
Au Maroc, dans les années soixante, voilà à quoi ressemblait la pyramide des âges :

[graphique extrait de Pison, Gilles. “Age déclaré et âge réel : une mesure des erreurs sur l’âge en l’absence d’état civil.” Population 34.3 (1979): 637-648.]
Une telle pyramide des âges montre que, personne ne connaissant précisément son âge, les agents recenseurs “arrondissent” autour des âges en “5” et en “0”. Il n’y a d’âge que parce qu’il y a un Etat : l’âge, en années, n’est pas une donnée qui fait sens en dehors de l’emprise de l’Etat.
Aujourd’hui, en France, le travail de liaison entre l’âge et la personne est suffisamment ancien pour que tout le monde (ou presque) ait un âge. Mais si l’on a appris à compter son âge, tout ne se compte pas aussi facilement.
Par exemple, à une question sur le nombre de partenaires sexuels, les enquêtés ont tendance à arrondir. Le graphique suivant s’intéresse à la distribution des “9 partenaires et plus”.

[graphique extrait de Bozon et Bajos, Enquête sur la sexualité des français.]
Il y a un pic à “10”, puis à “12” (une douzaine), à “15”, “20”, “30”, “40”… Entre ces pics, peu de réponses : les enquêtés aiment les chiffres ronds.

Sociologie statistique de la religion

Après avoir, depuis deux ans et demi, recueilli quelques 150 affiches différentes présentant des “Grandes croisades” évangéliques organisées par des pasteurs noirs, en région parisienne, me voici avec une base de données amusante à manipuler.
Les personnes photographiées ou mentionnées sur les affiches revendiquent des titres (“pasteur”, “bishop”, “maman”…). Ces titres sont associés à des caractéristiques qui ne sont pas aléatoirement distribuées : les femmes, par exemple, sont plus souvent “invisibles” (mentionnées mais pas photographiées). Certains titres sont associés de manière intense avec “tenir une bible dans la main” ou avec “tenir un micro”.
J’ai en tête que ces représentations peuvent, indirectement, être liées à une hiérarchisation interne du monde des “églises africaines”.
Une petite “analyse par clusters” donne ceci :

Apparemment, les détenteurs (et détentrices) d’un titre indiquant une position cléricale (de “évangéliste” à “pasteur”) sont relativement proches entre eux. Un groupe féminin et laïque (maman… servante) se différencie du premier. J’avais cru voir, sur les affiches, les “mamans” en position dominante (mais il s’avère qu’elles sont moins souvent visibles, qu’elles n’ont ni bible, ni micro)…

Et une analyse en composante principale donnerait ceci :

J’ai bien envie de conclure que ces affiches permettent assez bien de comprendre certains des principes de hiérarchisation d’un monde, celui des églises évangéliques et pentecôtistes dirigées par des pasteurs noirs, qui se présente avant tout comme un monde de petits entrepreneurs religieux individuels.

Obésité et sexualité en France

L’enquête CSF (Contexte de la sexualité en France) produit d’intéressants résultats. Nathalie Bajos et son équipe viennent de publier un article lui aussi intéressant dans une revue de médecine Sexuality and obesity, a gender perspective: results from French national random probability survey of sexual behaviours.

L’on a probablement tous une petite idée du rôle du poids dans la séduction et la vie sexuelle. Cet article pourra confirmer — ou infirmer — certaines idées. L’on voit, surtout, que le poids ne joue pas le même rôle pour les hommes et pour les femmes.

Je me permets ici de reproduire deux des tableaux proposés dans l’article. Le premier s’intéresse à la distribution des partenaires en fonction du sexe et du poids :

Pour synthétiser très rapidement, les femmes en surpoids ou obèses ont surtout des relations sexuelles (stables) avec des hommes en surpoids ou obèses. Mais les hommes en surpoids ou obèses, eux, ont surtout des relations avec des femmes “normales” (dont l’indice de masse corporelle est considéré comme normal). On pourrait dire ces mêmes choses très vulgairement.

Le deuxième tableau est difficile à lire, trop petit, je sais. Mais l’article est en ligne, donc allez-y le lire.
Ce que je repère ici, c’est la position spécifique des hommes maigres, six fois plus nombreux que les autres catégories d’hommes à déclarer des relations homosexuelles. [Notons, tout de suite, le petit nombre, 72, d’hommes en souspoids pris en compte ici : ne tirons pas trop de conclusions]. Ils déclarent plus fréquemment n’avoir eu aucun-e partenaire sexuel (22,5% contre, en gros, 10%) au cours des 12 derniers mois, ne pas avoir eu de relation au cours de la dernière année (34%), et ils déclarent, quand ils ont un-e partenaire, une fréquence mensuelle moindre.
Peut-on parler de pauvres maigres ? Si l’on assimile la fréquence et le nombre à une forme de “richesse”, alors, oui, pauvres hommes maigres… (les femmes maigres apparaissant ici relativement plus riches, donc).

Je n’ai fait qu’effleurer, par manque de temps, cet article, qui contient beaucoup plus. Vous pouvez le lire il est en “open access” : Sexuality and obesity, a gender perspective: results from French national random probability survey of sexual behaviours.

Sociologie économique

Je présente mercredi 19 mai 2010, dans quelques jours, un travail intitulé “Sociologie policière de l’échange commercial : « l’outrage aux bonnes mœurs » comme objectivation d’un marché” dans le cadre du Séminaire de sociologie économique organisé par Anne Jourdain (Université d’Amiens – CURAPP) et Sidonie Naulin (Université Paris IV – GEMAS).
Voici un résumé de mon papier :

À la fin des années soixante, pour constater un « outrage aux bonnes moeurs », les policiers avaient besoin de considérer certaines relations sociales sous l’angle du marché.
Extrait de l’article 283 du code pénal : « Sera puni d’un emprisonnement d’un mois à deux ans et d’une amende de 360 F à 30.000 F quiconque aura : Fabriqué ou détenu en vue d’en faire commerce, distribution, location, affichage ou exposition (…) Vendu, loué, mis en vente ou en location, même non publiquement » (je souligne)
On peut donc relire — c’est du moins ma perspective — leur action comme celle de personnes cherchant les indices d’un marché, mais aussi comme celle de personnes donnant une structure à un marché (ne serait-ce que parce que les personnes surveillées ou inculpées résistent à la définition policière de leurs actions).
Sources : Dossiers de procédure pour “outrage aux bonnes moeurs”, Archives de Paris, en gros entre 1967 et 1972

Comme je ne connais pas grand chose à la sociologie économique, que c’est un séminaire de spécialistes et que le discutant est Pierre François auteur de Sociologie des marchés, je vais sans doute pouvoir profiter de la discussion pour la suite de mon travail.

Cela se passera de 17h à 19h en salle 421 à la Maison de la Recherche de Paris IV (28 rue Serpente, 75006 Paris).
Plus d’informations en écrivant à seminaire.socio.eco@gmail.com

L’art de ne pas être gouverné

[Petit hommage à moitié ironique à James C. Scott via Daniel Little]
 
L’amphithéâtre est un espace social politique. Il suffit d’en avoir fréquenté pour savoir que les people of the hills, ceux qui s’assoient tout en haut, sont rétifs à l’étatisation représentée par le professeur. Le discours enseignant classique leur a donné une nature propre, presque une ethnicité : ils seraient les étudiants potentiels non civilisés, ils représenteraient in vivo une condition pré-étudiante ancestrale. Leur destin serait de descendre, petit à petit, de la “zomia” (cette zone haute peu accessible au pouvoir étatique en raison de la “friction” du terrain) pour se rapprocher du centre étatisé.
Mais une autre tradition de recherche comprend ces rebelles comme ayant été générés par l’étatisation : on peut comprendre toute leur organisation sociale comme une réponse rationnelle à la pression étatique. Egalitarisme des relations sociales, agriculture non sédentaire…

La rebellion estudiantine ne s’objective pas dans des raids esclavagistes, mais dans l’absentéisme ou diverses formes de grèves du zèle. Un indicateur archéologique existe cependant — archéologique au sens où il persiste dans le temps : le graffi-table (graffiti sur table).

Proposons un plan d’un petit amphi universitaire (à peine six rangées). Il est probable que l’on puisse observer ceci, où l’intensité des graffitis à un endroit donné (i) est fonction du carré de la distance au professeur (d) :

i=ƒ(d²)

et — de manière plus qualitative — où, à des rangées particulières, sont associés des types de graffitis particuliers.
Un espace sans graffitable a été repéré dans plusieurs amphithéâtres. Les versions professorales y voient une objectivation de l’espace du charisme personnel — ou du charisme d’institution — reconnu au professeur. D’autres y voient l’espace dit des postillons, une zone trop proche de l’État pour que des étudiants s’y installent.

 


 
En bon empiriste positiviste, il me fallait vérifier cela. Ce fut fait lors d’une surveillance d’examen.

Pour en savoir plus : Une longue tradition d’enquête sur graffitis existe, dont je ne donnerai que quelques exemples : 1, 2, 3

Cabines de sex-shops et impôts

Un petit article paru dans la Voix du Nord a attiré mon attention : il parlait de masturbation payante et de nettoyage de cabines. Je me permets de le reproduire en grande partie.

La patronne de sex-shop, les impôts et la pompe à fric
samedi 16.01.2010, 05:05 – La Voix du Nord
(…)
Chacun connaît l’une des méthodes employées pour contrôler un restaurant. On compte le nombre de dosettes individuelles de sucre. Cela offre une idée de la masse de cafés consommés dans l’établissement et donc de repas servis. Et pour un sex-shop, quel mètre étalon ? (…)

Dans la ligne de mire de la direction des services fiscaux du Nord, une dame de 46 ans, patronne, entre autres, d’une société gérant un sex-shop à Rouen et un autre dans le centre de Lille… Le fisc s’interroge sur des déclarations allant du 1er décembre 2003 au 31 décembre 2005. Les contrôleurs finiront par faire preuve – comment dire ? – d’une certaine dextérité.

Preuve par l’essuie-tout

À Lille, la maison propose le confort de seize cabines et salon consacrés au visionnage de films X. Rouen ? Douze cabines et un salon… Rigoureux, les polyvalents se penchent… sur les chiffres présentés. Une comptabilité trop raide à leurs yeux. Selon les observations des agents du fisc, les cahiers présentés laissent figurer une fréquentation d’un client par jour et par cabine. Or, d’après des repérages – un testing ? – réalisés par les fonctionnaires, les lieux sont régulièrement pleins. « On fait même la queue », précise, presque sans sourire, un fin connaisseur du dossier. Qui, ici, jouera le rôle du sucre ? L’idée jaillira très vite. L’essuie-tout fourni au client, pardi ! Résultat : au regard des sommes présentées par la patronne, la consommation par client égale… neuf mètres de papier tendre.

Pour redresser la commerçante, défendue par Gérard Frézal, du barreau de Rouen, le fisc, représenté par l’avocat parisien Jean-Marie Bouquet, se placera, lui, sur une base de deux mètres par client et réclamera plus de 120 000 € d’arriérés. Deux mètres par client ? Les impôts ne sont pas les seuls experts en redressement… Décision le 29 janvier. •

LAKHDAR BELAÏD

L’autre quotidien du Nord, Nord-Eclair a quelques autres informations :

Quand le fisc s’intéresse au sexe, Publié le samedi 16 janvier 2010 à 06h00

Aurélia C., 47 ans, s’occupe, comme le dit le président Jean-Marc Défossez, d’un « commerce de détail d’articles spécialisés dans le sexe ». L’établissement, vaste et bien connu des juristes puisqu’il jouxte une célèbre salle de ventes aux enchères, est établi rue des Jardins à Lille.
Un autre établissement similaire est établi à Rouen et une succursale existait, au moment des faits, à Tourcoing. Mais elle a fermé : « Dans cette ville, un sex-shop, ça ne marche pas » souligne Aurélia C.

Curieuses recettes des cabines

Bref, la société « Carré Blanc », gérée par Aurélia C., son mari et son fils, se retrouve dans le collimateur de l’administration des impôts. Ce ne sont pas tellement les objets revendus qui posent problème mais plutôt une TVA trafiquée – c’est du moins la thèse de l’accusation – et les recettes curieuses des cabines où l’on peut visionner des films pornos.
À Lille, par exemple, il existe 12 cabines pour les spectateurs isolés et un salon où l’on peut regarder les films de façon plus conviviale avec une amie.
« L’administration, en divisant les recettes officielles par le nombre de jours ouvrables, a eu l’impression qu’on ne visionnait qu’un ou deux films par jour » résume le président Défossez. Comme le dit l’administration des impôts : « Le service a évalué les prestations d’après les quantités d’essuie-tout achetées et consommées ». Et là, la comptabilité des sex-shops de Lille et Rouen capote : 21 262 mètres d’essuie-tout ont été consommés en 2007, 28 350 en 2006, 21 262 en 2005.
Bref, même à raison de 2 m d’essuie-tout par visionnage de film, base très large retenue par l’administration, on arrive à des totaux de films visionnés et payés bien plus importants que le nombre officiel. « Le vérificateur des impôts estime à 18 mètres la longueur d’essuie-tout utilisée en moyenne chaque jour » souligne le président. « Il faut tout de même prendre en compte les besoins du personnel qui utilise aussi ces torchons en papier » objecte la prévenue.
Il n’empêche que la société est redressée singulièrement. La face cachée de la comptabilité est estimée à 67 000 euros et à 47 000 euros. Ce sont en tout cas les sommes exigées par Me Bouquet pour le fisc. Les magistrats ajoutent que, déjà en 2002, la même société a fait l’objet de récriminations similaires.
Le procureur Didier Cocquio n’y va pas de main morte en réclamant 10 mois de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende. Me Frézal, du barreau de Rouen, conteste les prétentions de l’administration. Prononcé du jugement dans quelques semaines.
DIDIER SPECQ

Les services des impôts ont donc mesuré la longueur totale des essuie-tout achetés par le sex-shop et estimé ensuite un nombre de clients annuels. Des sociologues verraient dans ces rouleaux de sopalin un “indicateur” — l’objectivation n’est pas leur monopole.
Une chose n’est pas précisée dans les articles nordistes : à quoi servent ces feuilles d’essuie-tout ? Les cabines, dans lesquelles sont diffusées des films pornographiques, sont des lieux de masturbation et doivent être nettoyées régulièrement. Comme le disait une employée de sex-shop interrogée par Irene Roca Ortiz, “les hommes des fois, ben, ils sont maladroits, et ils visent pas là où ils devraient viser“.

Mais ces cabines sont aussi des lieux honteux : personne ne protestera en ne recevant pas de ticket ou de reçu, ce qui permet assez facilement aux sex-shops de sous-estimer les recettes engendrées par ces dispositifs. Divers procès ont rappelé que la délivrance d’un ticket était obligatoire ou fortement souhaitée (voir aussi ce procès ou encore celui-ci)… et que, sans cette trace, il fallait pouvoir estimer le nombre de clients :

pour reconstituer le chiffre d’affaires et le montant du bénéfice réalisé par la société MARATHON à raison de son activité de projection de films à caractère pornographique, le vérificateur s’est fondé sur la consommation électrique de l’établissement ; qu’il a déduit la consommation électrique liée à l’éclairage, au chauffage et aux travaux réalisés dans les locaux ; que le montant des recettes a été obtenu en déterminant, en fonction de la consommation électrique horaire de chaque cabine et du prix moyen horaire d’une projection, le nombre total annuel de projections

source

Mais je n’avais jamais entendu parler de l’objectivation par l’essuie-tout.