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De quoi “sociétal” est-il le nom ?

On ne pose pas ses coudes à table, on tient son couteau de la main droite… et on ne dit pas “sociétal”. C’est ainsi que l’on se montre comme sociologue civilisé. Et c’est un fait : le sociologue qui utilise “sociétal”, c’est simple, est un charlatan, par définition.
C’est du moins ce que l’on apprend très tôt. Sociétal dans une copie, c’est le zéro assuré. “Jargon”.
Mais c’est plus complexe : car “sociétal” est souvent utilisé (souvent par les mêmes qui utilisent “drastique”). Voici ce que montre google N-gram (je reprends une idée de Gérôme T*) :

Sur le corpus anglophone :
societal-en
Et sur le corpus francophone :
societal-fr
(On verrait la même évolution sur le corpus germanique).

Il faudrait pouvoir expliquer cette hausse. Mais avant cela, une archéologie du terme s’impose. L’on trouverait, aux marges de la sociologie, quelques usages dans le premier XXe siècle. Mais c’est surtout Talcott Parsons qui diffuse ce mot. Il semble l’utiliser dans les années 1950, puis, de manière croissante, dans les années 1960 : la “societal community” est ce qui assure l’intégration. Pour quelles raisons en est-il venu à utiliser “societal” plutôt que “social”. Probablement pour des raisons similaires au trio Maurice/Sellier/Silvestre, dans “Politique d’éducation et organisation industrielle en France et en Allemagne” (1982) qui trouvent ce mot utile dans le cadre d’une comparaison internationale entre systèmes d’éducation. Dans ce livre l’accent est mis sur les relations d’interdépendance, dans les deux pays, entre l’organisation de la formation professionnelle et générale et les comportements des entreprises. En gros les auteurs essaient de comparer des relations entre systèmes (systèmes d’éducation, entreprises, organisations, systèmes de qualification des travailleurs). Ils vont essayer de développer ce qu’ils appellent “l’analyse sociétale” qui s’intéresse aux relations entre grosses entités (systèmes) par différence avec le social (qui serait plutôt l’ensemble des interactions entre individus, si je me souviens bien). Le “sociétal”, c’est le niveau “méso”, ni micro, ni macro.
Il n’était probablement pas nécessaire d’utiliser ce mot.
Mais il a eu une résonance au delà de la sociologie : vers 1995 est fondée la revue “Sociétal”, qui est une sorte de lien entre syndicats patronaux et monde de l’expertise universitaire. Comme Futuribles, “Sociétal” se réfère à Bertrand de Jouvenel.

J’ai bien conscience de la rapidité des raccourcis dans ce billet. J’espère que mes collègues sauront m’indiquer où trouver d’autres pistes permettant de comprendre et l’échec “intra-sociologique” du terme sociétal et la réussite médiatique du même terme.

Mes conditions de travail (3)

Il y avait, dans Le Monde, un article sur les “campus cinq étoiles” de certaines universités américaines. C’est assez simple de faire un article sur les Etats-Unis… c’est apparemment plus compliqué de faire un article sur une université française. En tout cas, l’université dans laquelle je travaille n’a pas encore eu les mêmes honneurs. Mais un journaliste de France 24 s’est déplacé French university professors decry a failing system et en français ici. Le directeur du département de philosophie y décrit les “trois salles de classe défraîchies, dont deux sans fenêtres” qui sont affectées à l’enseignement en philo.
Pour aider d’autres journalistes, voici un petit état des lieux.
Commençons par l’organisation de la scolarité : nous bénéficions, dans l’université où je travaille, depuis plus de deux ans, d’un logiciel, “apogée”. Ce logiciel ne fonctionne pas. Pas du tout. Et l’organisme qui a créé ce logiciel, l’AMUE, le rend obsolète en cherchant à en créer un autre. Du coup : l’AMUE n’assure plus le suivi technique, à ce que j’ai compris (ce qui inquiète certains présidents d’université).
Donc, pour me répéter, mais certains ont du mal à l’entendre, Apogée ne fonctionne pas du tout. Un “pré-audit”, plus de deux ans après l’installation, est en cours. Sur twitter, l’un des membres du cabinet de la Présidence me demande d’être juste : deux “groupes de travail” ont été créés. Reste que, au quotidien, rien ne marche. Mais soyons juste : deux groupes de travail ont été créés.
Voici un document, qui, sur onze pages, décrit les problèmes dans un seul département, le département de sociologie.

Etat des lieux “apogée”, département de sociologie, novembre 2012 [pdf]

• Des jurys paralysés, réduits à naviguer à vue et à éponger les erreurs

– Impossibilité de tenir le jury en février 2011.
– Jurys paralysés en juin et septembre 2011 : président et membres mobilisés plusieurs jours jusqu’à 21h ; diplômes délivrés contenant de nombreuses erreurs
– Nouvelle impossibilité de tenir le jury en février 2012 en raison d’une modélisation non terminée.
– Jury de juin 2012 paralysé : 25 licences délivrées manuellement ; aucun passage traité.
– 242 mails d’étudiants entre fin juillet et mi novembre 2012 identifiant chacun entre 1 et 6 erreurs, soit autour de 750 problèmes à traiter manuellement, par le secrétariat, les responsables de formation, de jury et la cellule Apogée.
– Jury de septembre 2012 paralysé : voir « Liste non exhaustive des problèmes Apogée » ; production d’attestations de passage manuscrites.

Une collègue, dans un autre département, s’est amusée à composer les “Œuvres complètes” d’apogée [pdf], à mettre bout à bout les mails reçus au sujet d’apogée. La lecture de ce document est aussi édifiante.
De fait se sont mis en place, dans toute l’université, des procédures parallèles à apogée, pour pouvoir assurer le suivi de la scolarité des étudiantes. C’est principalement en recourant à des “fichiers Excel” bricolés, département par département, que l’on arrive à travailler, c’est à dire — pour faire bref — pouvoir assurer à tel étudiant que oui (ou non) il est diplômé (ou ne l’est pas, pour telle ou telle raison).

Mais l’on me signale que deux groupes de travail ont été créés.

*

Je ne sais pas s’il y a un groupe de travail sur les toilettes universitaires (j’attends que l’on me renseigne sur ce point). Peut-être bien que l’achat ou la location de locaux dans “Paris intra muros” pour héberger le quartier-général du PRES-Paris-Lumière pourrait être doté d’un ordre de priorité plus élevé (mais je fais ici du mauvais esprit).

Historiquement, et surtout à partir du XIXe siècle, l’accès aux toilettes publiques et semi-publiques a été perçu comme un moyen de favoriser ou de restreindre les mouvements de certaines populations. Les résistances à la construction de toilettes publiques pour les femmes dans l’Angleterre victorienne sont bien connues (Wilson 1991). Combinées avec la montée de l’hygiénisme (qui conduit à rendre délictueux d’uriner ou de déféquer dans l’espace public), l’absence de toilettes publiques visait à restreindre l’accès des femmes à ce même espace public (Kogan 2010).
L’accès des travailleurs à des sanitaires permettant le respect de leur dignité fut aussi au centre de luttes aujourd’hui oubliées. Un seul exemple, le transport des migrants au début du XXe sicècle (Douki 2011) : l’un des combats de mouvements de défense des migrants étaient que ces populations pauvres et migrantes puissent bénéficier de meilleures conditions de transport pendant leur long voyage en bateau vers l’Amérique; évidemment la question des toilettes décentes et nombreuses étaient déjà posée, comme un moyen élémentaire pour rendre le transport plus sûr (faire baisser les risques de contagion) et aussi pour « humaniser » les conditions de transport.

Se joue-t-il quelque chose du même ordre dans l’université dans laquelle je travaille ?

Aujourd’hui, malgré leur mobilisation, les ouvriers de la “cellule logistique”, du “service technique immobilier” ou de l’entretien ne peuvent plus assurer le bon fonctionnement de ces toilettes. Ils ne sont pas assez nombreux, et ils se retrouvent face à une situation qui dégénère plus vite qu’il n’est possible de l’améliorer.

Un exemple : le bidouillage de verrous (dans les toilettes du bâtiment C)

Une conséquence néfaste de cela, c’est la privatisation des toilettes. Un peu comme dans le monde capitaliste, où se déploient des modes privés d’appropriation du profit, la lutte des classes se déploie, dans mon université, autour de l’appropriation de l’hygiène (un bien commun, produit collectif, mais disponible pour certains seulement). Celles et ceux qui le peuvent installent donc des verrous, des panneaux, des interdits. [Ceci dit, l’appropriation de l’espace collectif semble être, localement, une forme ancienne : Gérard G*, “l’homme au slip”, monopolise une salle de cours à lui seul.]

toilettes-privees-b2
Cette privatisation a pour effet de faire “refluer” les étudiants et étudiantes vers les quelques toilettes encore disponibles… qui se retrouvent sur-exploitées et qui ne peuvent visiblement pas gérer de tels “flux”.
Ces difficultés ne touchent pas que les toilettes en elles-mêmes : il semble que la surexploitation conduise à la destruction des plomberies-mêmes.

Nous recevions ainsi, le 1er octobre 2012, le mail suivant, adressé à “allp8”, qui indique la gravité de la situation :

Madame, Monsieur,
Suite à un incident technique sur les évacuations des sanitaires au bâtiment A (sous-sol), et afin de permettre une intervention rapide et dans de bonnes conditions d’hygiène, nous sommes dans l’obligation de fermer les toilettes du bâtiment A (plots B/C/D) pendant toute la journée du 2 octobre.
Les sanitaires qui restent en fonctionnement sont les suivants :
sanitaires côté Animathèque,
côté l’UFR Arts du rez-de-chaussée au 2ème,
les toilettes SPTE, Recherche,
les toilettes côté Arts Plastiques, MITSIC, ATI,
ainsi que le bâtiment G et L (amphi X/Y).
Merci de votre compréhension.
Le service technique immobilier

Cela conduit, parfois, à déboulonner les urinoirs, pour éviter qu’ils ne soient bouchés en permanence. Le principe (capitaliste?) “Pas de bras, pas de chocolat” s’appliquant ici à autre chose.

J’aimerais bien pouvoir écrire au CHSCT (le comité hygiène, sécurité et conditions de travail) de mon université, mais impossible de trouver, sur le site internet de l’université, sa composition ou son adresse.
Ces conditions de travail difficiles rendent d’autant plus agréable la collégialité: malgré l’absence de toilettes dignes, malgré l’absence de logiciel permettant d’organiser les études… il n’est pas désagréable d’y travailler.

Bibliographie :
Douki, Caroline. 2011. « Protection sociale et mobilité transatlantique : les migrants italiens au début du XXe siècle ». Annales. Histoire, Sciences Sociales 66(2):375-410.
Kogan, Terry S. 2010. « Sex Separation. The Cure-All for Victorian Social Anxiety ». P. 145-164 in Toilet. Public Restroom and the Politics of Sharing. New York (Etats-Unis): New York University Press.
Wilson, Elizabeth. 1991. The Sphinx in the City: Urban Life, The control of Disorder, and Women. Berkeley (Californie): University of California Press.

L’individualisation du social… vraiment ?

Au cours du XXe siècle, nous — Français — nous sommes mis à utiliser le prénom en dehors de l’intimité la plus intime. Dans La Comédie humaine, les prénoms ne sont utilisés que de manière très stratégique. Ainsi, dans Le contrat de mariage (Pléiade, Tome 3, p.567) trouve-t-on un couple qui se connaît depuis au moins six mois. Pour faire signer un contrat, la future Nathalie de Manerville est chargée par sa mère d’être très gentille. Elle va donc s’adresser à son fiancé de cette manière : « Paul, lui dit-elle à voix basse, et elle le nomma ainsi pour la première fois… »
Rien de tel aujourd’hui, où le prénom est d’usage courant. Mais il est toujours utilisé de manière aussi stratégique, par celles et ceux qui cherchent à nous séduire. Mais moins comme terme d’appel que pour sa fonction connotative.
Voici une série de publicités repérées dans le métro au cours des derniers mois.


Le prénom indique l’âge.

Certains prénoms, associés à d’autres indices, peuvent connoter parfois la religion.




Il y a des “Léa” dans plusieurs publicités (au moins deux).


Mais à quoi donc servent les prénoms dans ces publicités ? Effet de réalité : “Lou” existe vraiment, et elle aime vraiment le yaourt ou le fromage de chèvre.

A ne pas utiliser les prénoms, que faudrait-il indiquer pour donner à voir ces caractéristiques sociales collectives (nationalité, âge, genre, religion, origine sociale…) ? Les vieilles publicités fonctionnant sur le principe du témoignage (par exemple, les publicités pour les “Croix Vitafor” et autres fétiches) dans les années soixante / soixante-dix, utilisaient “Mme S* de Cambrai”, “Monsieur T* de Auch”…



Le prénom individualise, certes, surtout qu’il est toujours associé, dans les publicités, à une photographie du visage du porteur de prénom. Mais c’est une individualisation paradoxale : le prénom, ici, ne sert pas à identifier (ce n’est pas sa fonction dénotative qui est recherchée), il sert à classifier. “Léa”, c’est aussi Camille, Lucie et Chloé, et plus largement l’ensemble des jeunes femmes nées entre 1985 et 2000 (mais qui est ainsi exclu quand un tel prénom est choisi ?).

Classes et réseaux

Max Weber commence par définir ce qu’il appelle une “situation de classe”, qui est associée à une “chance typique” résultant de l’accès à des biens et services permettant de se procurer des rentes ou des revenus. Puis il définit la classe sociale comme “l’ensemble de ces situations de classe à l’intérieur duquel un changement est aisément possible, pour une personne donnée, dans la succession des générations” [Economie et Société, Tome 1, Paris, Plon, 1995, coll. Pocket, p.391].
La traduction n’est pas simple, et je ne sais pas ce que Weber écrit dans la version originale. Mais il me semble que l’idée est ici de définir la classe sociale à partir de la mobilité des personnes entre “situations de classe”. C’est le flux entre situations, qui fait se rassembler les situations (et c’est ce rassemblement qui forme des “classes”) : une classe est ici un ensemble d’éléments presque équivalents du point de vue de la mobilité.
Le graphique suivant illustre ce que j’ai cru comprendre. Les points représentent des situations de classe (à partir d’une profession) et les flèches des passages intergénérationnels entre ces situations de classe. Plus le trait est épais, plus ces passages sont fréquents.

On peut tester l’idée à partir de nombreuses bases. Parce que j’avais l’enquête TRA sous la main (déjà explorée ici), voici ce qu’une exploration donne, pour le XIXe siècle. Les flèches indiquent que “les pères de telle profession ont souvent des fils de telle profession”. Les couleurs indiquent l’appartenance à une “communauté”, repérée par un algorithme (“walktrap.community”, avec igraph, dans R). [D’autres algorithmes auraient été possibles, mais je ne cherche pas ici à repérer le meilleur découpage.]

On repère bien, en violet, un gros groupe composé de domestiques, de journaliers, manoeuvres, sabotiers et bergers… Un deuxième groupe travaille la terre (fermiers, ouvrier agricole, laboureur) ou les frontières (marins, douaniers)… Les deux groupes verts regroupent des professions “mobiles” mais liées au travail agricole : l’occupation centrale étant “cultivateur” (CVR); et des professions plutôt commerciales immédiatement dérivées du travail de la terre (meunier, maréchal ferrant….) Le groupe bleu est doublement séparé du travail agricole (les professions fournissent des “outils d’outils” : tailleurs, marchand, menuisier, cordonnier, tonnelier) et contiennent des professions “nouvelles” (au XIXe) comme instituteur et employé. Un dernier groupe, en rose, contient les professions financières (rentiers, employés de commerce et négociants), qui fournissent les outils des outils des outils ?
La description n’est pas inutile… reste à savoir si ces “communautés” peuvent sérieusement être considérées comme des “classes”, ne serait-ce qu’au sens wébérien.
Pour aller plus loin, je recommande la lecture des billets de Pierre Mercklé, Réseaux sociaux contre classes sociales ou Les réseaux sociaux contre les classes sociales ? Pour en savoir un peu plus

La rentrée à Paris 8, édition 2012

Rarement rentrée universitaire aura été aussi catastrophique. A Paris8, depuis deux ans, un logiciel est censé géré toute la scolarité des étudiants, mais il n’est pas fonctionnel. « Apogée » — le nom de ce machin — a été mis en place aux forceps, sans période d’adaptation, et depuis deux ans, des problèmes, qui n’avaient pas été réglés en septembre 2010, s’accumulent, se multiplient, d’ajoutent, se diffractent, forment des rhizomes…
Un exemple : l’année dernière, un bon étudiant avait accumulé suffisamment de crédits pour être inscrit en 3e année de licence… Mais « apogée » n’arrivait pas à additionner ses crédits. Donc : pour apogée, l’étudiant ne pouvait pas être en L3, mais pour le département de sociologie, cet étudiant avait bien la possibilité de suivre les cours, de passer les examens, etc… Cet étudiant a donc obtenu sa licence (selon le jury), mais comme le logiciel ne lui permettait pas l’inscription administrative en 3e année de licence, l’étudiant devrait se réinscrire cette année pour qu’apogée puisse faire l’addition de ses crédits.
Des problèmes comme celui-là, 175 étudiants les ont signalés, par écrit, au secrétariat de la licence de sociologie. Ces 175 problèmes généraux forment plus de 500 problèmes “atomiques” : question de note non entrée, de notes “qui ne remontent pas”, de crédits non pris en compte etc… Mes collègues ont résumé cela sur le site du département de sociologie.

Parce qu’apogee ne fonctionne pas, depuis deux ans les différents départements ont du développer en interne des solutions leur permettant d’assurer le suivi de la scolarité et des études des étudiants. Tel département a mis en place un fichier Excel relié tant bien que mal à apogee, tel autre gère l’entièreté des crédits “à la main” (dans des fichiers papiers), tel autre a choisi de ne se fier qu’à Apogee (vaille que vaille)… Et parfois, d’une année sur l’autre, les solutions imaginées ont du être modifiées, parce qu’elles ne permettaient plus de gérer la complexité.

Voici comment un collègue me résume la situation dans un autre département :

J’ai parlé vendredi avec le malheureux maître de conf qui en […] s’occupe d’Apogée. Ils n’utilisent pas Apogée, font tout sur excel et introduisent seulement les moyennes globales au niveau du L 1, du L 2 puis du L 3. Quand aux étudiants d’autres disciplines, ils leurs donnent des bouts de papier…

Comprenez bien ceci : les étudiants de ce département ont donc bien leurs crédits, et leur diplôme, mais plus aucune trace des cours individuels qu’ils ont pu suivre. Pour l’instant, ça marche, les diplômes sont délivrés. Mais dans 5 ans, 10 ans ou 15 ans cela posera problème.

Dans n’importe quelle organisation, face à ces bricolages, des discussions auraient eu lieu, des personnes embauchées pour aider les départements à faire la transition d’un logiciel vers un autre. Mais pas à Paris 8.

Il y a plus de six mois maintenant, un collègue adressait une lettre au président de l’université, dont voici un extrait :

” (…) la seule inscription, manuelle, des étudiants aux cours de sociologie dans Apogée aura mobilisé 5 personnes (3 secrétaires et 2 enseignants-chercheurs) à plein temps sur 10 jours, et ce sans tenir compte des situations problématiques et du temps nécessaire à leur résolution. Une telle procédure, extrêmement consommatrice en temps, demandant d’attendre la fin du semestre et nécessitant une très grande vigilance ainsi que la mobilisation intense des enseignants-chercheurs, n’est pas envisageable comme procédure habituelle. C’est un mode de gestion ponctuel d’une situation de crise (…)
Pendant ces dix jours, deux tutrices, de 9 heures jusque 21 heures ont porté à bout de bras cette procédure. La survie de notre licence ne repose que sur l’investissement quotidien, de bonne foi et à plein temps de ses deux responsables, au détriment de toute autre tâche, qu’elle soit d’enseignement ou de recherche, ainsi que sur la bonne volonté de deux tutrices dont ce n’est assurément pas le rôle. A ce stade, je peux témoigner de l’état d’épuisement des troupes et de ma grande inquiétude “

Ce collègue n’aura pas été entendu : il lui a été dit que tout allait bien dans le reste de l’université… alors que d’autres départements, un peu avant ou un peu après, faisaient le même signalement. Il ne faut pas me croire sur parole : mais lisez simplement la profession de foi d’un candidat à la vice-présidence du CEVU de Paris8, anciennement membre du Conseil d’administration, qui ne mentionne à aucun moment les problèmes liés à ce logiciel… alors que le CEVU est spécifiquement en charge de la “vie étudiante”. [Notons qu’il ne mentionne pas non plus la situation des toilettes, mais qu’il met en avant la politique d’excellence du “PRES”. Signe d’un changement, peut-être, ce candidat n’a pas été élu…]

Au département de science politique, mes collègues ont rendu publique une déclaration au sujet d’apogée : après avoir « procéd[é] manuellement à l’inscription pédagogique des étudiant-e-s. Nous réitérons notre demande que soient prises des mesures permettant d’arriver à une solution rapide et définitive de ces problèmes »

Comment comprendre l’absence de prise considération de ces demandes anciennes ? Dès décembre 2011 sur le bondyblog des étudiants rendent compte de leurs problèmes. Et lors de cette rentrée, plusieurs sites internet en parlent :
http://yahoo.bondyblog.fr/201209140217/fac-de-paris-8-un-passage-en-annee-superieure-compromis-par-un-logiciel/http://yahoo.bondyblog.fr/201209181356/les-deboires-dun-etudiant-pour-se-reinscrire-a-la-fac-de-saint-denis/http://mcetv.fr/mon-mag/1909-la-reinscription-a-luniversite-paris-8-ou-la-desillusion-des-etudiantshttp://www.mediaetudiant.fr/vie-etudiante/logiel-complique-inscription-etudiants-paris8-11896.php

Il se murmure maintenant que la nouvelle direction de l’université accepterait un “audit”… mais l’on murmure aussi que cela risque d’être un audit “interne”.

*

Arrivés ici, vous, lectrices habituées de ce blog, ne comprenez pas pourquoi cette rentrée serait catastrophique. C’est que la situation, cette année, est différente des années précédentes. Depuis 2009, à Paris8 (comme dans les autres universités françaises), nous bénéficions du “plan licence”, qui nous a permis d’accueillir dans des conditions minimales des étudiants de plus en plus nombreux — dont les détenteurs d’un bac professionnel. Cette année, comme l’écrit Camille Peugny, ce plan est supprimé :

Pire, cette année, à Paris comme ailleurs, plus de plan licence. Nous devons donc fonctionner avec vingt charges de cours de moins que l’année dernière, mais autant d’étudiants. Message nous est transmis que nous avons vécu « au-dessus de nos moyens » artificiellement pendant les trois années du Plan licence et qu’il faut redevenir raisonnable. Des cours en amphi sont ainsi rétablis dès le premier semestre de la première année de la licence, mais des cours en amphis sans amphis : les étudiants seront parfois 80 ou 90 dans des salles pouvant accueillir 35 personnes. Pour faire face, on nous incite alors à faire des démarches intensives pour récolter de la taxe d’apprentissage qui désormais devra financer les charges de cours supplémentaires (en plus du service des titulaires). Mais évidemment, cette dernière ne suffira pas. Le message, au final, visiblement assumé par mon université, est le suivant : il faut diminuer les capacités d’accueil. En clair, ne plus accueillir tous les étudiants qui veulent s’inscrire dans notre formation. Un pas supplémentaire est donc franchi : nous ne pouvons plus accueillir tout le monde, et nous accueillons mal ceux que nous accueillons. Voilà où en est la France de 2012 : incapable de former tous les jeunes qui le souhaiteraient.

Pour cette raison, la rentrée sera catastrophique : pas d’outil de suivi de la scolarité et perte de vingt cours (l’équivalent de 800 heures de cours supprimées, rien qu’en licence de sociologie) dans un contexte d’augmentation du nombre d’étudiants.

*

On ne peut même pas terminer sur une note heureuse : Quand Paris 8 est mentionnée sur arte-radio, c’est pour faire l’histoire d’un ancien enseignant, devenu fou, qui habite maintenant dans une salle de cours et qui ère dans l’université. Ceci dit, je vous recommande ce reportage-documentaire.
*

Allez, une note d’humour. Cette photo a été prise par une twitteuse de Paris8. J’y ajoute mon petit commentaire :

De l’impossibilité de travailler

Aujourd’hui s’est tenu — sans pouvoir se tenir — le jury de la licence de sociologie, à l’université Paris 8. Le jury n’a pu se tenir parce que le logiciel “Apogée”, installé en septembre 2010 (il y a donc deux ans), n’est toujours pas opérationnel.
Quatre enseignants-chercheurs se sont réunis, pendant plus de six heures, pour délivrer des licences et permettre aux étudiants de passer à l’année supérieure. Mais il n’y a plus de suivi informatisé des étudiants. Certaines notes disparaissent, les règles de calcul des moyennes sont étranges (par exemple, les notes reçues en seconde session ne sont pas prises en compte)… Quelques étudiants semblent avoir “disparu” pendant un an.
Ce problème dure depuis plus d’un an. J’en avais parlé en février 2011 par exemple. Et il suffit de consulter les archives du site du département de sociologie pour s’apercevoir, par exemple, qu’en juillet 2011 il a fallu délivrer des “attestations formulaires” parce qu’il n’était pas possible de connaître les notes des étudiants. Cette année — plus d’un an après le jury de juillet 2011 — le problème n’est pas réglé, et il a fallu mettre en place une adresse mail spécifiquement destinée aux problèmes de “non-remontée” des notes sur Apogée… et demander aux étudiants de s’inscrire aux cours avec “doodle”. Certains étudiants commencent à porter ces problèmes sur la place publique.
Les responsables des jurys, les secrétariats, les responsables des cursus, non seulement s’arrachent les cheveux, mais doivent consacrer des heures, des jours, des semaines pour rattraper tous les cas individuels rattrapables, en retrouvant une note de seconde session “mal remontée”, en découvrant telle règle de compensation…
Voici, par exemple, une liste d’étudiants ayant fait un signalement précis des problèmes qu’ils ont rencontré (notes “disparues”, erreurs dans la “remontée”, non prise en compte de certaines notes…)

Et ce ne sont là que les étudiants et étudiantes ayant pris le temps de rédiger une lettre de demande, qui ont réussi à identifier le problème les concernant. Nous allons devoir, tout au long de l’année, organiser des permanences pour essayer de comprendre les situations individuelles, identifier la source des problèmes, etc…

Et parce que de nombreux départements, à Paris 8, sont dans cette situation depuis plus d’un an, les problèmes s’accumulent et se multiplient. L’année dernière, seule “une promotion” était concernée, cette année, ce sont “deux promotions”. Les problèmes rencontrés par le département A se répercutent sur les étudiants du département B qui ont suivi des cours dans le département A (par exemple des cours de langue, ou une mineure).
 
En bref : il n’est plus possible de travailler (et ne pensez pas aller aux toilettes).
 
Ou si alors vous décidez d’y aller, ce sera à vos risques et périls. C’est un problème récurrent (voir ces archives). Voici une photographie d’un urinoir pris en photo ce jour, à Paris 8, urinoir non-fonctionnel, dont la réparation a été demandée en juillet dernier — par la procédure officielle, “par intranet, sinon cela ne sera pas pris en compte”. Après signalement, le 2 juillet, j’ai reçu ce mail du service concerné par la réparation : “Votre demande de travaux concernant l’urinoir bouché va être traitée par notre service”… Nous sommes le 18 septembre, je vais devoir refaire une demande de travaux. La photo ne rend pas bien compte de la réalité : l’odeur pestilentielle (imaginez, de l’urine macérant depuis plus de deux mois) est insupportable, même dans les couloirs… et l’hygiène est loin d’être respectée. C’est la rentrée, et voici donc ce que les étudiants découvrent à leur arrivée à l’université… des toilettes bouchées depuis plusieurs mois.

 
Mise à jour du 27 septembre 2012 : Neuf jours après la publication de ce billet, cet urinoir a été débouché. Il aura donc fallu exposer publiquement des toilettes bouchées pour obtenir une réparation, plus de deux mois après un premier signalement.

Le rapport de la 19e section du CNU (sociologie, démographie), édition 2012

La 19 section du Conseil national des universités vient de rendre public son rapport annuel, qui concerne les sessions de qualification (février 2012) et de promotion (mai 2012). Ce rapport sera en ligne sur le site de la section.
Rapport 2012 de la section 19 du CNU (pdf)

Les doctorantes et les docteures candidates à la qualification y trouveront des éléments d’orientation très importants.

La 19e section a, par exemple, cette année, produit des statistiques comparant les taux de succès en fonction des statuts des candidats. Ainsi, avoir obtenu une allocation de thèse modifie profondément les chances :

51% des candidats “allocataires” ont été qualifiés, ce n’est le cas que de 37% des candidats non-allocataires. [Le tableau permet aussi de remarquer que les candidatures des non-allocataires sont plus souvent “non recevables” ou “non reçues”]. Avoir été ATER, avoir été moniteur… augmente aussi les taux de succès.
Je ne peux que vivement encourager celles et ceux qui ont soutenu ou vont soutenir prochainement — et qui souhaitent obtenir une qualification en sociologie ou en démographie — à lire ce rapport, qui contient aussi des conseils pour la rédaction du dossier de candidature.

Retour sur… une étrange expérience

Une chose étrange a eu lieu au cours des derniers jours. Un petit travail réalisé sur les prénoms et la mention “très bien” au bac — réalisé dans le cadre de mes “loisirs sérieux” autour de la sociologie des prénoms — a connu un important retentissement, sans commune mesure avec le temps de travail nécessaire pour produire le graphique. Parce que cela ne m’était pas arrivé en un peu plus de 8 ans de blog — et 17 ans de site internet — j’ai pris le temps de rédiger quelques notes.
Tout commence dimanche 8 juillet un peu avant 17h quand je publie le billet Prénoms et mentions au bac, édition 2012. La veille (samedi 7), @freakonometrics, sur twitter, avait mentionné l’étude que j’avais réalisée en 2011,

https://twitter.com/freakonometrics/status/221460137276219394

et cela avait été “retwitté” et commenté par plusieurs personnes [une vingtaine]. J’en préviens certains de la mise à jour, notamment @phwatrelot, journaliste, qui rediffuse l’information. @SH_lelabo (Xavier Molénat, de Sciences humaines, qui fait un travail de veille minutieuse) twitte “Au bac 2012, plus de 25% des Irene ont eu mention TB (contre 5 Mohamed sur 400)” (qui est retwitté plus d’une vingtaine de fois).

Trois heures après je reçois un mail d’une journaliste du Monde spécialisée dans les questions d’éducation, qui souhaite faire une interview. Ce sera le premier signe d’intérêt au delà de twitter [mais elle a peut-être eu connaissance de mon billet par twitter : @marylinebaumard “followe” en effet @phwatrelot]. L’interview se fait lundi matin (le 9, vers 9h30), par téléphone.

À peu près au moment de l’interview, face à quelques commentaires sur twitter,


je commence à préciser ceci : “attention, le prénom lui-même n’a aucune influence, il est le reflet indirect de l’origine sociale des parents”.

Vers 13h lundi 9 juillet je commence à comprendre que ce qui se passe est un peu différent de ce que j’ai pu connaître auparavant. Camille Peugny, avec qui je partage mon bureau, dit que j’ai souvent été mentionné sur facebook.
Le magazine “Slate” a déjà publié — en début de matinée ? — un article qui synthétise ce que j’ai fait en 2011 et 2012, sous le titre “La liste des prénoms pour avoir mention «Très Bien» au bac”. D’autres sites ont aussi fait de même.

@Duncan_rdvav écrit “La reprise importante du billet de @coulmont sur les prénoms est un test à grande échelle pour vérifier qui confond causalité et corrélation

À 14h53, le compte twitter de @humourdedroite (suivi par plus de 130 000 personnes) diffuse un lien vers mon site.

Au début de l’enchaînement des citations, les utilisateurs de twitter renvoient leurs lecteurs directement vers mon site. J’ai pu collecter une partie des citations, synthétisées ci-dessous :

La conséquence est visible sur l’image ci-dessous (qui représente le volume de trafic internet sur mon site) :

Ensuite, les utilisateurs de twitter ou de facebook citeront directement les articles parus sur d’autres sites internet (et mon site ne sera visité qu’en deuxième lieu, quand ces articles indiqueront par un lien l’URL coulmont.com). Il est beaucoup moins facile alors de suivre les tweets.

À 15h, une journaliste du Figaro.fr me téléphone. L’article sera mis en ligne à 19h. Deux étudiantes en journalisme (Marion D* et Dora C*) de l’Institut Pratique du Journalisme (Paris 9) me demandent une interview filmée pour l’un de leur cours [j’accepte, l’interview aura lieu le mardi 10 à 9h du matin]. En fin d’après-midi, le site amazon.fr indique que Sociologie des prénoms est en “rupture de stock” : la quinzaine d’exemplaires dont ils disposaient a été vendue.

Dans la nuit, la relation mention/prénom fait l’objet d’une chronique de la chaîne LCI :

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Le lendemain matin (mardi 10), le quotidien 20 minutes publie un article (qui se retrouvera dans de nombreuses éditions locales du quotidien). Je n’ai pas été contacté, et le titre malheureux est : “les prénoms qui favorisent les mentions au bac“.

Ce même mardi, de nombreux journalistes (une petite dizaine ?, je n’ai pas gardé trace de tous) me téléphonent, dont :
– Ca m’intéresse (pour un papier plus général)
– Radio Classique
– L’étudiant
– Le Point
– Huffington Post (mais ils me demandaient de rédiger un texte, je n’ai pas donné suite)
– RMC
– i>Télé (vers 17h30, impossible de donner suite)

Le déclencheur de tous ces appels semble être la publication dans Le Monde de l’article pour lequel j’avais été interviewé la veille (publié mardi en fin de matinée, daté du mercredi) et, en même temps, d’une dépêche de l’AFP (un peu après 12h).

Le soir, vers 19h30, le sujet est abordé dans le “Grand journal”, sur Canal+

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Comme on le constatera sur la vidéo, le public semble sceptique (et @vincentglad a sans doute voulu dire trop de choses en 2 minutes).

Le lendemain matin, mercredi 11 juillet, Le Monde met en ligne l’article publié la veille dans la version papier. Ce sera un article très “partagé”. Plusieurs quotidiens publient des versions plus ou moins courtes de la dépêche de l’AFP.
Dans la matinée, je suis contacté par Europe 1 pour une interview, qui aura lieu à 18h30.

Les choses se calment à partir du jeudi 12 juillet, et cela se repère sur le volume des visites sur mon site :

[On repère le “pic” de la fin de la journée, le 10, correspondant à la chronique du “Grand journal”.]

Que retenir de cela ?

D’abord qu’il y eu de la variété dans la réception. Je ne citerai que ce tweet, qui m’a fait sourire :

Aïsha Bah ‏@_Shishaa :
@KarenNoirteCMoi je ne vois pas en plus sur quoi est basé son “étude sociologique” étant donné que les copies sont anonymes
source

… et je ne parlerai pas de la reprise du billet sur les nombreux sites fascisants, antisémites ou d’extrême-droite.

Ensuite :

Comment comprendre l’intérêt pour les proportions différentielles de mentions associées aux groupes-prénoms, cette année et pas l’année dernière (alors que j’avais fait la même chose l’année dernière) ? C’est peut-être la répétition, deux ans de suite, de la même étude, qui a aidé. Dès le 7 juillet (lendemain du jour de publication des résultats du bac), le tweet de @freakonometrics prépare le terrain (rétrospectivement). Le 8 juillet, une partie de ceux qui ont été intéressés par les résultats de 2011 vont diffuser mon billet “édition 2012”. La répétition fut d’ailleurs l’accroche de certains articles : “Depuis plusieurs années le sociologue…”.

Une catégorie encore peu légitime

Le caractère peu légitime de l’objet “prénom” m’apparaît plus pleinement après cette expérience.
Parce que je baigne dans les études d’histoire, d’économie, de sociologie… ayant pris pour objet les prénoms, je n’ai plus conscience de son caractère encore peu légitime, quand ils sont considérés comme des variables. Et pourtant, il faut que j’en reste conscient… Certains journaux et sites internet ont classé l’information dans la rubrique “insolite”. @vincentglad, sur Canal+, introduit sa chronique en parlant d’ “études à la con” — pour dire, de suite, que la mienne est très sérieuse, malgré l’objet “prénom”. Le caractère insolite a certainement été renforcé par les lectures causalisantes, du type “le prénom détermine le succès”, qui transforme le prénom en baguette magique; ou par des lectures probabilistes, qui parlent de “chances d’obtention” de la mention en fonction du prénom. Le rétrospectif (“cette année, il y a eu X% des N qui ont eu la mention TB”) est transformé en prospectif (“Les N ont X% de chance d’obtenir de la mention TB”).

Caractère peu légitime, suite : Ecrire, comme c’est fait régulièrement,

« les enfants de cadres affichent le meilleur taux de réussite à l’examen (95,2%). En revanche, du côté des enfants d’ouvriers, 78,2% des candidats seulement décrochent leur brevet. [source]»

ne pose plus aucun problème de réception : ces choses sont connues, et en France les catégories socio-professionnelles jouent un rôle central — mais pour combien de temps encore — dans les descriptions savantes et profanes du monde social.
Mais écrire « en 2012, les Jennifer et les Samir ont beaucoup moins souvent la mention très bien que les Augustin et les Hortense » semble plus poser problème. L’on sait, pourtant, que les migrants des pays du Maghreb, ainsi que leurs enfants, sont plus souvent ouvriers et employés que cadres. L’on sait aussi qu’ouvriers et employés ont des choix de prénom parfois distincts de ceux des professions intermédiaires et des cadres.
Mais utiliser Alison plutôt qu’un des items de la nomenclature INSEE produit un effet d’étrange familiarité : étrangeté, car l’usage des prénoms n’est pas un usage habituel dans les études statistiques, familiarité car “tout le monde” fait un usage classificatoire des prénoms. Cela d’autant plus que toutes les Alison ne sont pas filles d’ouvriers : les professions et catégories socioprofessionnelles sont donc éclatées et recomposées différemment.
Y a-t-il un sens à faire des filles qui s’appellent “Alison” un groupe ayant quelque chose d’autre en commun que de s’appeler “Alison” ?

De plus, ce que le graphique fait apparaître — plus que d’autres présentations des mêmes résultats — c’est une forme de proximité entre prénoms : Jordan, Melissa et Cindy sont côtes à côtes, de même que Sandy et Sofiane, ou encore Anne-Laure et Victoire, ou, plus loin, Aude et Constance. Ce qui a intéressé, ce n’est pas seulement le “score” de son prénom ou de celui de ses enfants, c’est l’entourage de ce prénom.

Politique de la conversation

Les réactions sur mon site : Je n’ai jamais considéré mon blog comme un espace de libre expression. Il n’y a rien de pire, sur les sites des journaux, que la plupart des commentaires. Et la reprise du billet sur des sites d’extrême droite a amené des commentateurs aux idées bien arrêtées sur la place des uns et des autres. D’autres commentateurs m’imputaient des idées qu’ils avaient lu ailleurs que sur le blog, et n’ont pas manqué de faire savoir que je n’avais rien compris à rien — oubliant en même temps de lire ce que j’avais écrit.
Plus de la moitié des commentaires n’ont donc pas été publiés. Il a parfois été difficile de censurer : les critiques qui m’étaient adressées étaient valables, mais n’avaient que peu de choses à voir avec le sujet du billet. J’ai le plus souvent expliqué par mail les raisons des non-publications… parfois pour m’apercevoir que des commentateurs, dans leur grand courage, avaient indiqué une adresse fictive en plus d’un pseudonyme.

Poursuite de la discussion :

  1. chez David Monniaux
  2. chez Cyrille Rossant
  3. chez Laurent Haug

Prénoms et mentions au bac, édition 2012

Mise à jour
Le “Projet mentions” vous permet d’avoir accès aux statistiques, à la répartition des notes des personnes portant le même prénom que vous, et à une comparaison des résultats du “groupe-prénom” avec la moyenne des candidats.
 

 

Cette année [voir ici pour 2011], plus de 25% des Madeleine, Irene, Come et Ariane qui ont passé le bac ont reçu mention “très bien”. Plus d’une Marie-Anne, d’une Anne-Claire et d’un Gaspard sur cinq ont reçu cette mention. Même mention pour 15% et plus des Violette, Apolline, Iris, Beatrice, Judith, Domitille, Hortense, Fleur, Daphne, Noe, Lara, Henri, Adele, Rose, Augustin, Astrid et Eleonore.
À ces prénoms sont associés relativement peu d’échecs au bac, repérés ici par l’indication “Passe second groupe” (ce qui signifie rattrapage à l’oral, je pense). Seules 3% des Madeleine sont dans ce cas.
À l’opposé de cette dimension de l’espace social : aucun des quelques 125 Youssef et 105 Nabil n’ont obtenu de mention “TB”. Mais plus de 30% d’entre eux sont dans la situation de passer l’oral de rattrapage. Seules une ou deux Sandy, Alison ou Sofiane décrochent la mention TB. 4 Christopher (sur 300) et 5 Mohamed (sur 400). 8 Cassandra et 8 Sabrina sur 470. Plus d’un tiers des 140 Yacine et Linda devront passer les épreuves de rattrapage.

Cliquez pour rendre plus lisible ce graphique

La différence entre la proportion de personnes ayant reçu la mention TB et la proportion de personnes devant passer en second groupe) nous renseigne indirectement sur l’uniformité de la population. Certains prénoms semblent beaucoup plus concentrés sur l’une ou l’autre option. Pour Come, Ariane et Madeleine, la différence est de 20 points ou plus. Pour d’autres prénoms, le contraire se remarque: les Aude et les Hippolyte sont 15% à recevoir la mention TB, ils sont aussi 15% à passer au rattrapage, signalant que ces “Aude” et ces “Hippolyte” ont des origines sociales variées. [Il faudrait calculer un indice de dissimilarité/concentration pour chaque prénom]
 
Note : Pour repérer ces associations entre prénom et mention, j’ai “aspiré” sur un site internet les résultats nominatifs de plus de 340 000 personnes ayant passé le bac en 2012. Cette méthode souffre de certains biais : je pense que certains candidats n’autorisent pas la diffusion de leurs résultats. [mise à jour] Il y a eu, en 2012, plus de 700 000 candidats, dont 220 000 candidats au bac pro (que je n’ai pas étudié). Ce sont donc [corrigé] 480 000 candidats au départ, et mes données portent sur un peu moins de 350 000 personnes ayant eu une moyenne de 8 ou plus ET n’ayant pas refusé que leurs résultats soient diffusés.[fin de la mise à jour]

Quelques flux de mobilité

Je continue l’exploration commencée dans le billet précédent. Je regarde ici, à partir de quelques dizaines de millier d’actes de mariage au XIXe siècle, les professions de l’époux, du père de l’époux et du père de l’épouse. Ceci pour prendre en compte non pas seulement la mobilité “père–>fils”, mais aussi la mobilité “beau-père–>beau-fils”.
Les “flux” ne sont pas les mêmes.
Ainsi “l’employé aux chemin de fer”, plus que de raison, épouse une fille d’employé, mais il est lui-même fils de mécanicien. L'”avoué” est fils de “propriétaire”, mais il épouse une fille de “rentier”. Le garçon boucher est fils de boucher, il épouse la fille d’un marchand. Les serruriers “donnent” leurs filles à leurs partenaires de travail : aux mécaniciens et aux menuisiers. Les filles de terrassiers et de peintres choisissent des maçons.
Explorez le graphe en haute résolution