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Archives de la catégorie : 'General'

Une liste

Mes journées étant bien occupées en ce moment par l’oral d’entrée à l’ENS (et, avant, par la fin de l’année universitaire), je limiterai ce billet à une liste :

Réseaux musicaux

A quoi est dû le succès ? Aux qualités intrinsèques de l’oeuvre ? D’autres caractéristiques ne joueraient-elles pas ?
Cette question ne trouvera pas facilement de réponse : avant tout parce que mes collègues sociologues rechignent à étudier de trop près les goûts populaires. Combien de thèses sur des acteurs comme Bernard Ménez (par comparaison avec Jean Vilar) ? Sur des chanteuses comme Catherine Lara ? Et combien sur le théâtre de boulevard ? Combien de thèses sur la variété populaire utilisant les mêmes outils que ceux que Bourdieu utilisait dans Homo Academicus ? Il y a de bons articles sur la bande-dessinée (Boltanski). Sur le Rap, le Jazz, et d’autres styles aptes à l’élévation distinctive… Mais je n’en connais pas sur la variété, sur les artistes invités par Drucker à la grande époque de Champs Elysées [car il y eu une grande époque…]
C’est probablement parce que la hiérarchie sociale dicte en partie les intérêts sociologiques (on me souffle qu’une thèse est en préparation qui s’intéresse aux carrières de Bourdieu, Derrida et Foucault…) C’est aussi que la popularité de la variété ne se prête pas facilement à l’objectivation. Il n’y a pas d’académie (ni de chanteurs de variété à l’Académie française, à part Giscard). Pas d’intellectuels organiques (sauf Drucker ?). Pas même d’association des artistes de variété (la SACEM a un autre but, je crois). Il est en fait difficile de mesurer la popularité, quoi qu’on en dise. Qui croit sérieusement que les chiffres de vente annoncés reflêtent les ventes réelles ? Et qui a la base de données exhaustive de ces ventes ?

Prenons donc un chemin de traverse.
Le concours de l’Eurovision nous donne accès — via wikipedia — à une base de données. En cherchant un peu, il serait possible de comparer le succès que remporte un “groupe” par rapport à une personne toutes choses égales par ailleurs, de repérer l’effet de la langue ou du sexe, ou encore de l’ancienneté du pays dans le concours.
L’intérêt des données de l’Eurovision, écrivait perfidement Kieran Healy il y a quelques années, c’est l’absence de qualité intrinsèque de toutes les chansons : la popularité n’est donc ici pas “polluée” par la qualité. Il n’y a que de la merde, plus ou moins populaire. [Je mets ABBA de côté, ils jouaient dans une autre ligue.]
Je vais m’intéresser ici à la composition des votes lors de la dernière épreuve, samedi dernier, parce que je ne peux pas tout faire, non plus. Que voit-on ?
Une toile d’araignée, certes, mais que l’algorithme Kamada-Kawai construit d’une certaine manière. Les votes, en fait, rapprochent certains pays et éloignent d’autres pays. La RFA (ou Allemagne, mais j’en suis resté à la Grande Epoque du Mur) est au centre : sa chanteuse a remporté le concours. Les perdants sont sur la frange extérieure : ils n’ont reçu aucun vote, ou presque.

On peut essayer de mettre un peu de sens dans ce graphique. J’ai donc simplifié le précédent, en ne représentant que les votes de “twelve points” et “ten points” (mais les autres votes sont pris en compte dans la construction du réseau). Les rapprochements semblent avoir une base géopolitique :


Les patatoïdes permettent de se rendre compte que l’Eurovision n’est que la continuation de la diplomatie par d’autres moyens [si je pouvais placer une référence aux deux corps du Roi je le ferai ici]. Le bloc russe [je suis gaulliste sur ce point là, l’URSS n’étant que le corps mortel de l’immortelle corps russe], bien que scindé, plissé et morcelé, a des pratiques de votes similaires. Le monde balkanique se recompose dans la variété. L’Europe des démocraties libérales est unitaire (ce qui montre bien, s’il le fallait encore, que ce que raconte Esping-Andersen est un peu fumeux).

Je ne fais ici que reprendre l’analyse proposée il y a déjà six ans par Kieran Healy, qui, malheureusement, avait écrasé ses données en voulant constituer une base de grande ampleur (1975-1999). En effet, des périodes plus courtes sont nécessaires pour saisir les conséquences de l’éclatement de l’URSS (en créant plein de petits pays avec droit de vote).

Précisions : Vous venez de lire un billet ironique. Mais rien n’empêche d’étudier statistiquement l’Eurovision, ses principes de votes, les conditions du succès… Il devrait être possible, à mon avis, d’élaborer ainsi une stratégie gagnante pour la France, qui, souvenez-vous n’a gagné qu’une seule fois. Non les carottes, ne sont pas cuites. Rendez-nous vite, Marie Myriam!

Période chargée

La période est chargée et m’empêche d’écrire ici. Mais voici quelques liens qui pourraient vous intéresser :

  • Le wiki auditions en sociologie est presque à jour. Il manque des informations sur l’université de Corte (en Corse), mais ça semble normal de ne pas savoir comment les Corses recrutent. Compiègne, Strasbourg et Tours posent problème aussi (ils sont très cachottiers, là bas).
    Le wiki permet à tous de se rendre compte que nombre d’auditions se chevauchent. Par exemple, le 17 mai, en plus de l’INED, certains candidats peuvent être auditionnés à Lille et à Lyon :
    11. UNIV. REIMS (IUT REIMS), emploi n°545
    12. UNIVERSITE DE REIMS, emploi n°128
    16. UNIVERSITE LILLE 1 (SC & TECHNOLOGIES), emploi n°1583
    20. UNIVERSITE LYON 2 (LUMIERE), emploi n°446
    35. UNIVERSITE MARNE LA VALLEE emploi n° 2062
    43. UNIVERSITE LILLE 3 CHARLES DE GAULLE emploi n° 201
    Je sais que certaines personnes ont du renoncer à participer à des auditions parce qu’elles étaient aussi auditionnées ailleurs. Le calendrier imposé par le ministère de la recherche et le manque de coordination entre collègues sociologues et démographes a conduit à cette situation absurde. [liste des chevauchements ici]
  • Politique de la publication : certaines revues américaines demandent qu’on les cite. Il faudrait que je fonde le Journal of Self Citations
  • Petit métier ou métier de petit ? Promeneur de pokémon.
  • Démocratie et pornographie. Mathieu Trachman au sujet du dernier Iacub
  • Comment noter quand tout est copié ? Politique de la correction.

Diagramme de Venn

Je voulais créer une chose amusante avec un diagramme de Venn, mais je n’ai que l’idée de départ :

Il me faudrait trouver des intersections intéressantes.

Le sociologue dans la cité

Le premier numéro de la revue Sociologie arrive : dans moins de trois semaines maintenant.
Pour accompagner ce premier numéro — et en plus d’un Que Sais-Je collectif, Les 100 mots de la sociologie — un colloque est organisé le 15 avril 2010, « Le Sociologue dans la Cité »


Programme du colloque, version PDF

Le programme du colloque a aussi l’intérêt de proposer, en version presque sub-liminale, le sommaire du premier numéro.

Mărţişor !

Les mărţişoare [wikipedia] sont une des rares particularités roumaines qui m’avaient amusé — lors d’un trop long séjour dans ce pays. Ce sont des petits objets blancs et rouges distribués en cadeau le premier mars.

Les mythes fondateurs de la valeureuse nation roumaine étant liés à l’Empire romain, aux Thraces et aux Daces… les mărţişoare le sont aussi, forcément. Et les folkloristes roumanophones y ont sans doute consacré des carrières entières.

Canal plus

Contacté par un journaliste de l’émission “L’édition spéciale” sur Canal plus, j’ai accepté cette semaine une petite interview sur le thème des prénoms… Je suis toujours surpris par le fait que ce ne sont jamais mes raisonnements les plus académiques qui sont finalement retenus par les personnes qui m’interrogent. (Mais l’interview était sympathique)

Vous pouvez regarder l’émission, j’apparais autour de la 12e minute

Les primes d’excellence scientifique

L’année dernière ont été créées les primes d’excellence scientifique, et, pour y postuler, il suffisait d’envoyer un CV. Ce que j’ai fait. Je me disais que même si je n’obtenais pas les milliers d’euros prévus par cette prime, j’aurai au moins une “évaluation” gratuite de mon excellence — dont je ne doute pas.
Il semble que les dossiers ont été transmis à un quadriumvirat composé de quatre brillants hommes (aucune femme) : Valade, Cuin, Duran et Cochoy (source). On ne sait pas comment ces personnes ont été choisies (même si Valade et Cuin, par leur âge respectable, semblent être devenus des évaluateurs professionnels), ni comment les dossiers ont été étudiés : autant les mathématiciens ont décrit en détail leurs procédures (ils ont publié une Note d’information du comité d’experts d’attribution de la PES) autant mes collègues de la section 19, “sociologie, démographie” sont restés muets malgré les demandes d’explicitations.
On a une idée des conclusions générales auxquelles les experts nommés ont abouti. Il semble que, bien que cette prime d’excellence scientifique a été présentée comme une manière d’encourager les jeunes chercheurs (par des incitations financières personnelles), les personnes classées “A” soient plus souvent des professeurs d’universités que des maîtres de conférences.

L’université Paris 8 a fait la même chose, en réservant les primes aux professeurs :

Pour l’instant, le nom des heureux destinataires des 6000 euros n’est pas disponible, ni dans les compte-rendus du conseil d’administration, ni dans ceux du conseil scientifique. Mais je ne suis pas dedans.

L’expérience que j’en retire est médiocre : si mon dossier a été évalué, je n’en connais pas l’évaluation (il n’y a visiblement aucun moyen d’obtenir les rapports ou sa note, aucun des experts ne m’a contacté); et surtout, ne sachant pas qui, dans mon université ou ma discipline, a été bien classé, il est difficile de se faire une idée des exigences des évaluateurs.

En conclusion : c’est fort étrange, une évaluation sans retour. C’est flou.

Note : Je n’ai pas abordé ici l’opposition collective à la mise en place de ces primes. Ce sera pour une autre fois.

Ligne 13…

Sans commentaire, tout est sur twitter :

Réseaux musicaux

Les outils de la sociologie des réseaux permettent bien de visualiser, entre autres, les pratiques de citations. On voit apparaître des acteurs centraux, des personnes très citées, des personnes citant beaucoup. J’ai essayé, rapidement, de voir si les citations dans “L’Enquête sur l’évolution littéraire” de Jules Huret (1891) permettait d’objectiver une partie du monde littéraire de l’époque… Mais j’ai travaillé trop rapidement [avec le logiciel R]. Cela ne donne rien de bien joli :

Même une sélection d’un sous-réseau, suivant certains critères, ne donne pas d’image suffisamment synthétique pour être immédiatement explicative.

Si, donc, un-e étudiant-e s’intéressant à la socio-histoire de la culture, au monde littéraire de la fin du XIXe siècle… voulait faire un mémoire de master… je l’accueillerai avec plaisir ! et l’encadrerai (sans grande compétence) avec joie.
Car la sociologie des réseaux appliquée aux disciplines inspirées donne des choses intéressantes :

Deux articles récents se penchent sur la place des réseaux dans la constitution d’un “monde social” ou d’une “scène musicale”.
Karim Hammou s’intéresse aux invitations dans les chansons de rap, le featuring, dans un article intitulé “Des raps en français au « rap français ». Une analyse structurale de l’émergence d’un monde social professionnel” (Histoire et mesure, 2009, vol.24, n°1).
L’article m’a intéressé pour trois raisons :
Je n’ai pas lu énormément de sociologie des réseaux, mais j’ai apprécié la multiplicité des illustrations : quoi qu’en disent certains des auteurs que j’ai lus, les sociogrammes sont très utiles pour la démonstration. Visualiser des acteurs centraux et d’autres plus marginaux se fait plus facilement avec un petit dessin, surtout quand ce qui importe n’est pas l’établissement de théorèmes d’analyse structurale, mais l’usage des outils de la sociologie des réseaux pour la compréhension des données.
featuring-hammou

J’ai aussi apprécié l’aspect diachronique : les liens ne sont pas pérennes et s’élaborent dans le temps. L’article de K. Hammou montre que les liens se font et se défont, que des acteurs qui apparaissent centraux à un moment (comme MCSolaar) prennent de la distance ensuite.
Et, dernier point apprécié aussi, l’étude porte sur le rap (et pas sur la musique classique, le jazz ou un autre style plus légitime).

Un autre article, écrit par un sociologue britannique, Nick Crossley, a pour titre “The man whose web expanded: Network dynamics in Manchester’s post/punk music scene 1976–1980” (Poetics, Volume 37, Issue 1, Pages 24-49). La problématique est très proche de celle de K. Hammou, mais il me semble que ses sources, ses données, son matériau empirique… est moins solide (Crossley s’appuie sur des sources secondaires, des sites de fans, des biographies…).
crossley-punk

It is widely acknowledged that the Manchester scene took off in the late 70s, and it is my contention that this ‘take off ’ consisted in the formation of a network between a ‘critical mass’ of key actors who, collectively, began to make things happen in the city.

Dans un article que je n’ai pas pu lire [Pretty connected: the social network of the early UK Punk Movement, Theory, Culture and Society 25 (6) (2008), pp. 89–116.] Crossley semble faire la même chose avec la scène punk londonienne.