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Archives de la catégorie : 'sexualité'

Commodification du plaisir…

Par “commodification”, les sciences sociales de langue anglaise entendent la transformation de relations sociales en marchandises ou en relation d’échange (marchand), en choses qui s’échange (en commodity). Par extension, des “choses” comme l’identité, le genre, la sexualité… peuvent être commodifiées, être insérées dans une relation comprenant une valeur monétaire. C’est un terme assez vague, intéressant pour démarrer un argument qui emprunte un peu à Marx, un peu à Max (à Max Weber : la commodification est une rationalisation de la consommation et de la production de relations sociales).

Les “sex toys” (godemichets, vibromasseurs, etc…) ont assez souvent été analysés comme une manière de commodifier la sexualité (voir Debra Curtis : Commodities and sexual subjectivities: A look at capitalism and its desires. Cultural Anthropology, 19(1):95–121, 2004)
. Cette commodification restait jusqu’à présent imparfaite : la relation d’échange commercial elle-même impliquait des formes différentes de l’interaction quotidienne avec le boucher ou la boulangère (entrer dans un sex-shop, choisir l’objet, payer… autant de nécessités de maintenir une forme d’anonymat menacé : l’article central sur ce thème étant celui de David A. Karp : Hiding in pornographic bookstores: A reconsideration of the nature of urban anonymity. Urban Life, 1(4):427–451, 1973).
Il existait certes depuis quelques années l’internet, qui diminue largement les risques d’interaction, sauf quand un paquet vibrant dans le bureau de post fait croire à une bombe… (selon un article du Savannah Morning News) :

Vibrating package gets Bluffton buzzing — Stephanie Ingersoll — Bluffton Today
Call it a case of bad vibrations.

A suspicious package prompted police to evacuate the Bluffton Post Office and several surrounding businesses for more than two hours Thursday while a bomb squad from Columbia stepped in.
What they found was battery-powered and very, very personal.
“I told you it was a vibrator,” yelled one postal worker on his way back into the building after the bomb scare finally ended without a bang.
The suspicious package was reported to police at 9:33 a.m. after it began making a strange noise when post office workers tossed it into a sorting bin.
(…) The bomb squad finally arrived by helicopter and rushed inside with their gear. Their exploration was over in minutes and ended in laughter and relief.
Chief Brown said the effort wasn’t really a waste of time because it turned out to be good practice for the Bluffton officers, Beaufort County Sheriff’s Office, Federal Bureau of Investigation, Beaufort County EMS, Bluffton firefighters, South Carolina Law Enforcement Division bomb squad and postal inspectors.
“It’s bad that it happened, but is also showed us how our resources came together at a moment’s notice,” he said. “It’s better to be safe than sorry.”

(un autre article sur le même sujet, mais qui parle de “novelty gift”, terme euphémisé…Avec photo de la Bomb Squad ! et une photo de la “bombe” en question)

Mais (heureusement ?) il existe désormais des distributeurs automatiques !


The “Eromatique,” an automatic dispenser set up in February outside of a bar in the Dutch southern city of Tilburg. It’s the first vending machine of its kind in the Netherlands. PHOTO: AFP PHOTO, source : Taipei Times

L’illustration précédente est extraite d’un article du Taipei Times sur l’industrie chinoise (de Chine Populaire) des sex-toys : la Chine est le premier fabricant mondial apparemment, et une part croissante de la production est destinée au marché intérieur.

Oh Canada

De Villepin s’opposait hier — à titre personnel (sic) — à l’extension du mariage aux couples du même sexe et à l’adoption par ces mêmes couples (mariés ou non), ce qu’un responsable de l’observatoire des inégalités qualifiait de manière étrange de “bonne chose” (sa citation a du être tronquée à la retranscription) :

Tout d’abord, il faut noter que le ministre a indiqué qu’il s’exprimait à titre personnel et qu’il souhaitait, en dépit de son opposition, que le débat puisse se poursuivre sereinement. C’est une bonne chose.
source : De Villepin et le mariage gay.

Pendant ce temps, le parlement du Canada reconnaissait le droit des couples du même sexe / same-sex couples au mariage (voir cet article du New York Times) et l’Espagne s’en approche.
La semaine dernière, jour de la Gay Pride / Parade des fiertés, était distribué dans le quartier le flyer “L’homosexualité Est-ce Un péché ?” de l’Association protestante évangélique dont parlait Jean-Marc de GayAnglican récemment.

Mariage, Camille et Monica

Pour un résumé des épisodes précédents, voir un résumé (et un texte d’Éric Fassin).
L’interview de Camille Barré dans l’émission Les Grandes Gueules de RMC (émission du 9 juin 2005) est disponible entièrement (en MP3) :
Première partie, Camille Barré sur RMC
Deuxième partie, Camille Barré sur RMC
Troisième partie, Camille Barré sur RMC
Quatrième partie, Camille Barré sur RMC
Cinquième partie, Camille Barré sur RMC
Sixième partie, Camille Barré sur RMC

Revue Trouble(s)

Le troisième numéro de la revue Trouble(s) vient de sortir. Un dossier consacré à la masturbation côtoie un dossier sur la consommation (de drogues). (www.revuetroubles.com)
(un précédent post sur la revue trouble(s), un autre du roncier)

Mariage, (trans)genre ou (trans)sexe

Celles et ceux qui suivent, depuis quelques mois, l’actualité transsexuelle ne peuvent que s’étonner de ce qui est révélé non pas seulement des normes sexuelles, mais des normes de genre.
En avril, c’est une institutrice de Caen qui était dénoncée publiquement par des parents d’élèves “inquiets”, au mépris du respect de la vie privée. Même la conseillère municipale UMP (aussi conseillère psycho pour France Info), Edwige Antier, s’était étonnée de telles réactions parentales (voir cette chronique d’Edwige Antier, mai 2005). On remarquera aussi que Mme Antier adore les questions génitales comme le montre cette chronique : Docteur, il a un tout petit zizi.
Mais c’est sans doute le refus de marier un couple de sexe différent parce qu'”ils” sont du même genre qui pose de plus grandes questions théoriques, ainsi qu’Éric Fassin (sociologue, ENS) le pointe, parfois ironiquement, dans ce “Rebonds” paru aujourd’hui dans Liberation :

Trouble dans le mariage (par Eric Fassin), Libération, 15 juin 2005 (rubrique Rebonds)
L’interdiction judiciaire du mariage entre une transsexuelle et un transgenre interroge la légitimité de la norme dès lors qu’elle n’apparaît plus comme une évidence naturelle.
mercredi 15 juin 2005
Par Eric Fassin sociologue, Ecole normale supérieure.

À Bègles, deux hommes voulaient s’unir par les liens du mariage. La justice leur a refusé ce droit : la loi ne reconnaîtrait le mariage qu’entre personnes de sexe différent. A Rueil-Malmaison, deux personnes demandent à se marier. Il est vrai qu’elles se présentent comme deux femmes, l’une transsexuelle, l’autre transgenre. Mais, pour l’état civil, il s’agit bien d’une femme et d’un homme, puisque l’une est opérée et l’autre non. Le procureur de Nanterre n’en a pas moins contesté leur droit au mariage, en dénonçant une «provocation» : Camille et Monica ne cherchent-elles pas à «faire évoluer la société en enfermant celle-ci dans le piège de sa propre logique» (sic) ? Et le tribunal vient de lui donner raison, au mépris de la raison. Si le parquet s’insurgeait hier contre la désobéissance civile, c’est aujourd’hui l’indignation à l’idée qu’on puisse invoquer la loi pour faire valoir ses droits. Scandale : on veut prendre le mariage au mot !

Comment justifier, en dépit de l’état civil, l’opposition de l’Etat à cette union ? La justice reprend à son compte l’hostilité du maire de Rueil contre un «mariage militant». On devine qu’il ne s’agit pas ici d’interdire de noces tous les militants, dans l’espoir vain d’empêcher leur reproduction : les adhérents des partis politiques ou des syndicats peuvent s’épouser en paix. Camille et Monica posent problème à la République parce que leur militantisme porte sur le mariage. Or ce serait là (car la justice ne recule pas devant le paradoxe) rechercher «un effet étranger ou secondaire au mariage». Bien sûr, il est douteux que l’Etat compte réserver l’institution aux seuls couples qui se montrent indifférents à son sort. Et les intégristes qui s’engageraient publiquement en faveur du mariage traditionnel, après avoir manifesté contre la cérémonie de Bègles, doivent se rendre en confiance devant le maire de Rueil, qui n’est certainement pas un militant sectaire de l’union libre.

En revanche, l’acte «militant» inquiète l’Etat dès lors qu’il vise à «faire évoluer la société». Mais il convient que l’argument politique s’autorise du code civil, dont l’article 146 précise : «Il n’y a pas de mariage lorsqu’il n’y a point de consentement.» Comment dénoncer à la fois la provocation délibérée et l’absence de consentement ? D’autant qu’à l’évidence, il ne s’agit pas d’un mariage blanc ­ même si le procureur ne résiste pas à la tentation gratuite d’évoquer une «situation irrégulière» (si Camille est de nationalité française, Monica est argentine). Les promises se déclarent amoureuses, non moins que militantes. Mais, pour la justice, s’il s’agit d’un «mariage simulé», c’est que le «but» de Camille et Monica est «étranger à celui de se comporter comme mari et femme». Il ne suffit donc pas d’être mari et femme ; encore faut-il le paraître. L’époux est requis d’en avoir l’air.

Autrement dit, la justice fait obstacle au mariage au nom du genre, et non du sexe. Sans doute le tribunal rappelle-t-il qu’en France le mariage suppose «encore en France la différence de sexe». Mais le sexe légal de Camille et Monica les autoriserait à se marier : le jugement les appelle bien Madame et Monsieur. C’est donc le genre affiché dans le comportement de l’époux présumé qui l’interdirait, puisqu’il «revendique sa féminité et arbore l’apparence d’une femme». Si Benito arbore le prénom de Monica, qu’on le traite comme telle ! Gageons que la justice a sous-estimé les implications logiques de son argumentation ­ ce qu’il faudrait désormais autoriser, mais aussi interdire, si pour l’Etat le genre devait l’emporter sur le sexe. D’abord, on n’obligerait plus les transsexuels à subir une opération pour pouvoir changer d’identité. Ensuite, les couples de même sexe seraient autorisés à se marier, à condition de se comporter comme mari et femme. Enfin, les couples de sexe opposé seraient interdits de mariage, dès lors qu’ils ne se conformeraient pas aux rôles sexuels conventionnels ­ ou du moins, s’il était toléré de les inverser, il ne serait plus permis de les nier : les femmes pourraient encore porter la culotte, mais les hommes ne sauraient impunément changer les couches.

On se plaît à imaginer d’importants débouchés pour les sociologues du genre, dont l’expertise serait sans cesse sollicitée pour évaluer la masculinité ou la féminité des impétrants. Sans doute pour les transsexuels les choses seraient-elles simplifiées, et les médecins n’auraient plus le pouvoir de décider de leur sexe : seul compterait le fait d’être transgenre, soit le genre revendiqué par chacun ou chacune. D’un mot, chez les travestis, l’habit ferait le moine. Mais, pour le mariage lui-même, l’enquête serait plus difficile. Quand jugera-t-on qu’une lesbienne s’avère suffisamment «virile», et un gay suffisamment «efféminé», pour que la différence de genre tienne lieu de différence des sexes ? A l’inverse, quel critère retiendra-t-on pour disqualifier des couples de sexe opposé ­ suffira-t-il que la femme tienne le volant, ou refuse de s’épiler les jambes, ou bien que l’homme porte un kilt, ou s’occupe du ménage ? L’enquête se poursuivra-t-elle jusque dans la chambre à coucher, pour évaluer les comportements sexuels à l’aune de la différence de genre ?

En réalité, on l’aura compris, la logique ne fait rien à l’affaire ­ ou, plus précisément, l’absurdité découle ici du refus de laisser prendre la société «dans le piège de sa propre logique». Plus que Camille et Monica, n’est-ce pas la déraison d’Etat qui finit par «discréditer l’interdit institutionnel du mariage homosexuel» ? En effet, la justice s’appuie tantôt sur la loi pour préserver la norme, comme à Bègles, et tantôt sur la norme, fût-ce contre la loi, comme à Rueil. Elle invoque parfois le sexe et parfois le genre, sans autre logique que le conservatisme. D’ailleurs, si Monica demandait à épouser, non pas une, mais un Camille, qu’entendrait-on ? Que c’est le mariage de deux hommes, et non plus de deux femmes. Autrement dit, c’est non seulement pour changer d’identité, mais aussi pour se marier, qu’un transgenre devrait être opéré. Et encore : le procureur ne tient-il pas à rappeler, au risque d’affaiblir son argument, que «la formule chromosomique» de Camille «reste inchangée» ? L’état civil n’y fait rien, pas plus que la chirurgie. Tout se passe comme si, pour l’Etat, les transgenres n’avaient jamais le bon genre, et les transsexuels jamais le bon sexe : les uns et les autres sont sexuellement suspects.

Bref, le maire de Rueil l’a bien exprimé, cette demande «a jeté le trouble». Mais pourquoi tant d’émoi ? Pourquoi l’Etat ne reste-t-il pas indifférent devant ce qui pourrait n’être qu’un cas particulier ? C’est qu’il ne s’agit pas seulement de Camille et Monica, des transsexuels et des transgenres, de même que les unions de même sexe ne nous parlent pas seulement d’homosexualité. Il en va de la norme, et donc de tout le monde. Bien sûr, il s’agit d’abord de celles et ceux que la loi contribue aujourd’hui à rejeter dans l’anormalité, en les interdisant de mariage, comme s’ils n’étaient pas tout à fait humains. Mais le rappel à l’ordre touche aussi celles et ceux qui, assignés à la normalité, s’y plient tant bien que mal. Dès lors que la norme n’apparaît plus comme une évidence naturelle, s’imposant d’autant mieux qu’on la remarque moins, ceux qui se croyaient simplement normaux se découvrent normés. L’ordre des sexes et des sexualités n’apparaît donc plus naturel et éternel, mais politique et historique, soumis à la délibération et au changement.

On peut certes redouter ce désordre, et s’employer à restaurer l’ordre public. A l’inverse, on peut aussi se réjouir de ce «trouble dans le genre», pour parler comme la philosophe Judith Butler. En effet, quel que soit notre sexe ou notre genre, et quelle que soit notre sexualité, nous sommes soumis à des injonctions normatives d’une violence symbolique et parfois physique : « sois un homme», «sois une femme», c’est-à-dire «deviens ce que tu es, par nature». Mais pourquoi rester condamnés, tel Sisyphe, à la tâche impossible de se conformer à la nature de normes qui n’ont rien de naturel ? Et pourquoi supposer que c’en serait fini de la masculinité et de la féminité, voire de l’hétérosexualité, si ces normes ne s’imposaient plus comme un ordre obligatoire ? Grâce à Camille et Monica, c’est chacun d’entre nous, et pas seulement les exclus en tous genres, qui pourra jouir demain de la marge de liberté qu’elles auront ouverte, non pas en transgressant les normes, mais en vivant, autrement ou pareil qu’aujourd’hui, peu importe, sans chercher à se conformer à quelque ordre sexuel imposé par la société, et policé par l’Etat.
source : Liberation, 15/06/2005

Un peu de contexte :
Acte d’opposition au mariage de Monica/Benito Leon et Camille Barré,
Une institutrice change de sexe (1)
Une institutrice change de sexe (2)

Ailleurs :
Une pétition : Du maire au procureur : la transphobie d’état sévit !
Un communiqué de Homosexualités et Socialisme
Les grandes gueules, sur RMC (avec comme invitée, Camille Barré)

Et les Anglais-e-s dans tout ça ?

[Bienvenu aux visiteurs d’Arte – Tracks sur le sexe à Londres]
Au cours de mes explorations sociologiques et historiques des sex shops, je me suis surtout concentré sur les États-Unis et la France. Or il existe en Angleterre, peut-être sous des traits plus accentués, un ensemble de sex shops aux caractéristiques intéressantes.
Sh! est un sex shop lesbien-féministe qui a ouvert à Londres au début des années 1990. Une étude (courte), par deux professeures de management, donne un portrait de ce magasin.
Malina (Danusia) et Schmidt (Ruth A.), It’s business doing pleasure with you: Sh! A women’s sex shop case, Marketing Intelligence & Planning, 1997, 15(7), 352-360 [ doi : 10 . 1108 / 02634509710367926 ]
Sh! a été créé en 1992 à destination spécifique des femmes déçues par les sex shops du quartier londonien de Soho, en s’inspirant de magasins américains comme Good Vibrations : pour les créatrices de ces officines, il s’agissait d’étendre en partie le féminisme au monde commercial, et au commerce sexuel en particulier. Avec une restriction, de taille: si la pornographie “matérielle” est présente au travers des “marital aids” ou “sex toys”, la pornographie visuelle (cassettes, DVD) est absente. Tout un ensemble de cadres, matériels et discursifs, tentent de séparer “Sh!” du “sex shop” : un procès est gagné contre les autorités municipales qui demandaient le paiement d’une licence (nécessaire pour ouvrir un sex shop) et le magasin devient un “women’s erotic emporium“; à l’opposé des sex shops “traditionnels” l’intérieur du magasin est peint en rose, on y entend de la musique, les objets sont accessibles, manipulables, le “staff” vient proposer ses services et le tout est vivement éclairé par de larges vitres.

The design of the store recognizes that for most women sex toy shopping will be inherently embarrassing. The way products are displayed could (potentially) heighten customer discomfort. Whereas in traditional sex shops stock is often on view behind glass, or counters, product in Sh! are unpackaged, batteried and ready to handle and compare before purchase.
Malina and Schmidt, art. cit. p.356

Mais entre le sex shop “traditionnel” et Sh! existe une sorte de particularité anglaise, Ann Summers. Cette chaîne de magasins a été fondée au début des années 1970 par une Anglaise qui s’était explicitement inspirée des magasins allemands ouverts par Beate Uhse. Après un rachat par des investisseurs britanniques qui ont fait croître la marque, en développant simultanément le nombre de magasins et le système de vente par correspondance, Ann Summers a introduit, en 1981, la pratique des “réunions Tupperware”, où le Tupperware était remplacé par de la lingerie “fine” et des jouets sexuels.
Ces “parties” ont été étudiées en détail par la sociologue Merl Storr, dans Latex and Lingerie: Shopping for Pleasure at Ann Summers Parties (Oxford, Berg, 2003).

Cet ouvrage replace fort bien ce type de réunions commerciales/privées dans les divisions de classe et de genre de l’Angleterre contemporaine (ce sont des pratiques de classes populaires, et les hommes sont fortement désincités à y participer). Il décrit avec minutie comment ces parties sont loin de remettre en cause la domination masculine — Storr fait explicitement référence à Bourdieu — et définissent la sexualité “normale” comme devant s’exercer et s’inscrire au sein d’un couple hétérosexuel. La proximité de Storr avec son terrain (deux de ses soeurs ont été organisatrices de telles réunions) en fait parfois un ouvrage de socio-analyse.
Sh! s’est donc développé explicitement contre les sex shops traditionnels et contre Ann Summers (trop “ringard”, trop déclassé, trop “popu”). Plus récemment encore, le champ s’est diversifié. Des magasins comme “Coco de Mer” se rapprochent de la bijouterie fétichiste; et des “stands” comme “Tabooboo” (site très amusant) inscrivent le sex shops au coeur des grands magasins bourgeois de Londres (Selfridges, mais aussi dans la chaîne Urban Outfitters), à côté des stands Levi’s ou Calvin Klein.

Là aussi, le but visé est de s’éloigner de la pornographie :

Tabooboo, which sells products from vibrators to lubricants, challenges people to think differently about the category. ‘People are put off sex toys because they associate them with porn,’ says [the creator of Tabooboo]. ‘But if you take away the porn, there is no problem. We focus on participation and our products are accessories – just like massage oil or condoms – that enable people to have better sex.’
source : BrandRepublic

C’est en séparant pornographie et pornographie que ces magasins tentent de s’imposer : aucun d’eux ne repose sur la vente de pornographie visuelle, tous au contraire ont à leur centre le godemiché.

Liens vers mes autres billets sur les sex-shops.

Act up à la cathédrale

Act Up à l’église, c’est tout un tableau… Ils (et elles) ont fêté hier l’anniversaire du premier mariage entre deux personnes du même sexe (vidéo au format QuickTime).
Jean-Marc de GayAnglican a suivi l’affaire. Act Up a un communiqué de presse et un reportage audio, Cartier Libre (France Inter, 6 juin 2005).

Les sex shops, épisode 6 (A new hope ?)

Précédemment, j’ai essayé de montrer comment les sex-shops avaient été “construits” par l’action cumulée du pouvoir municipal et des autorités policières, au tout début des années 1970. Je m’étais appuyé principalement sur des sources administratives et quelques articles de presse “respectable”.
Ces sources devaient, à mon sens, être confrontées à leurs équivalents opposés : les sex-shops ont-ils été aussi, parallèlement, “construits” par la presse pornographique? Ont-ils fait l’objet, comme l’écrirait l’économiste Laurent Thévenot, d’un “investissement de forme”?

Les études sur la presse pornographique des années 1960 et du début des années 1970 sont très peu répandues. Il est vrai que la censure, qui s’affaiblit vers 1973, contrôle encore les publications françaises. Entre 1970 et 1974, il semble bien que l’on soit dans une période de profonds bouleversements pour la presse “polissonne” française. Les doyennes (Paris Hollywood, Paris Flirt, La Vie parisienne) cessent leur activité autour de 1973. Vieillissantes, elles étaient remplacées d’un côté par des magazines de “cadres dynamiques” (Playboy, édition française, naît en 1973 et s’appuie sur un grand groupe de presse) et de l’autre par des journaux beaucoup plus explicitement pornographiques. Une autre opposition structure aussi ce “champ” : d’un côté une rhétorique vieillissante, celle du “nu artistique” (le nu féminin ou masculin est beau, et la mise à disposition du beau justifie la publication de photos érotiques), de l’autre une rhétorique en vogue, celle de “l’éducation sexuelle”. Un petit nombre de mensuels (Eros, Couple 2000, Union) s’emparent de cette justification éducative pour proposer de l’éducation à la pornographie, sans photographie.
Pendant ces flétrissement et ces floraisons, les “sex-shops” s’installent en France, et divers indices dans ces revues permettent d’en remarquer l’implantation. Je ne prendrais qu’un seul indice, doté d’une certaine objectivité : les publicités dans ces magazines.
Deux types coexistent un moment. Le premier type est centré sur la “lingerie fine”, mais la réclame est pour un magasin situé Bd. de Rochechouart, à deux pas de Pigalle, qui accueillera très rapidement un grand nombre de sex shops (certains s’installant dans d’anciennes boutiques de lingerie)

Le deuxième type est tout d’abord “étranger” mais remplace rapidement le type “lingerie” (même si l’on ne parle pas encore de sex toys :

Acte d’opposition à mariage (et blogs de sociologues)

Quand le “mariage de Bègles” était impossible, parce que les deux mariés étaient du même sexe, il semblait évident que le mariage de deux personnes de sexes différents, dûment reconnus comme différents par l’état civil, était possible. Les choses sont maintenant plus complexes, depuis l’opposition du procureur de Nanterre et de Monsieur Alliot-Marie (le maire de Rueil-Malmaison), au mariage de Camille Barré et (Monica-)Benito Leon.
En effet, ces deux personnes sont, au regard de loi, pour l’État, pour l’état-civil, pour “les papiers”… de sexes différents. Mais leur mariage est rendu, pour l’instant, impossible grâce à un Acte d’opposition à mariage (PDF) signé du procureur Bernard Pagès.
Le procureur signe un acte dans lequel il est écrit que la jurisprudence “exclut du mariage les couples homosexuels”, ce qui est un peu vite dit, et dans lequel

le projet de mariage de M. LEON Benito et de Mme BARRÉ Camille, qui justifient par des actes d’état civil qu’ils sont de sexes différents, bien que la formule chromosomique de Mme BARRÉ reste inchangée ainsi que l’a souligné la 1ère chambre du TGI de Paris dans sa décision du 29 juin 1999 doit, pensent-ils, permettre de faire évoluer la société en enfermant celle-ci dans le piège de sa propre logique

Il est fait mention, dans le même document, de la revendication de féminité de Monica (Benito pour l’état-civil) et du fait qu’elle se soit habillé en femme. Il y est aussi fait allusion à un caractère “militant” qui abolirait le consentement et qui ferait parti d’un ensemble d’“indices sérieux laissant présumer que le mariage envisagé était susceptible d’être annulé”.
Enfin, ce mariage est présenté comme “insolite”, “placé sous le signe de la provocation”…

Enfin enfin, le (ou la?) rédacteur de cet acte a malencontreusement — mais qui n’en ferait pas — commis un lapsus : Camille Barré est décrite comme étant “née…” en début de document mais comme “né…” en fin de document. Où est le sexe !

Pour en savoir plus, un article du Nouvel Observateur, et plusieurs autres sur E-llico.

Sans transition, signalons http://la-sociologie-est-un-sport-de-combat.blogspot.com, le blog de Judith, doctorante en sociologie — qui vient d’arrêter, !– (et rappelons l’existence du blog du Titulaire de la seule chaire en France consacrée à la Laïcité, Jean Baubérot). Il n’est pas sociologue, mais économiste, professeur à l’ENSAE : Bernard Salanié tient un blog depuis 5 mois (via phnk).

Jim West, maire de Spokane

Jim West, le maire de Spokane (200 000 hab.), dans l’Etat de Washington, est un Républicain qui a bâti toute sa carrière sur la loi, l’ordre et les “family values”. Ancien sheriff adjoint, ancien député puis sénateur du parlement de l’Etat de Washington (et sénateur-républicain en chef en 2003), il a été élu maire de Spokane il y a moins de 2 ans.

West opposed gay rights, abortion rights and teenage sex during his legislative career. He made headlines in 1990 when he proposed marriage from the floor of the Senate to Ginger Marshall while she was visiting the Capitol. Their marriage ended five years later and they had no children.
source : Mayor embroiled in sex scandal was known as a tough customer, By NICHOLAS K. GERANIOS, ASSOCIATED PRESS WRITER

Pour mieux comprendre la constance des choix législatifs de West Voici un exemple des mesures qu’il a soutenues :

On Christmas Eve 1985, Gov. Booth Gardner signed an executive order banning discrimination in state hiring based on sexual orientation. West and 14 other Republicans responded by introducing a bill in January 1986 that would have barred gay men and lesbians from working in schools, day-care centers and some state agencies. The bill called for screening prospective employees for sexual orientation and firing state workers whose sexual identities became known. The bill failed. Also in 1986, West voted to bar the state from distributing pamphlets telling people how to protect themselves from AIDS during sex.
West opposed gay rights bills introduced in 1985 and 1987. In 1989, West opposed a proposal to expand a needle exchange program to protect people from AIDS from Pierce County to the entire state. In 1990, as part of a bill on AIDS education, West proposed that teen sex be criminalized. The bill, written by the abstinence group Teen Aid, would have made sexual contact a misdemeanor for unmarried teenagers under 18. Sexual contact was defined as “any touching of the sexual or other intimate parts of a person” for sexual gratification. West voted in 1998 for the Defense of Marriage Act, which defined marriage as between a man and a woman. Gov. Gary Locke vetoed the bill, but the Legislature overrode his veto. As Senate majority leader, West and other Republicans in 2003 bottled up the gay-rights bill in committee and it died. As Spokane’s incoming mayor in November 2003, West said he’s opposed to extending City Hall benefits to domestic partners, citing the cost. In April 2005, the City Council approved domestic partner benefits in a 5-2 vote, enough to withstand a mayoral veto.

Quelle ne fut pas la surprise, lorsque, jeudi dernier, le Spokesman Review de Spokane consacra plusieurs pages aux aventures homosexuelles de West, avec des accusations de “pédophilie” remontant aux années 1980 quand il était chef scout (le terme de pédophilie est largement utilisé aux Etats-Unis pour parler de relations entre un adulte et des adolescent-e-s). Il semble que West ait passé ses soirées sur gay.com à essayer de rencontrer de jeunes adultes et à leur offrir des stages à la mairie de Spokane. Il a été piégé par le Spokesman Review, où un enquêteur s’est fait passer pour un jeune homme de tout juste 18 ans…
Au contraire du gouverneur du New Jersey, qui, l’année dernière, a fait son coming out en utilisant une phrase concoctée par le Human Rights Campaign chargée de réinscrire l’orientation sexuelle dans l’ambiance patriotique, “I am a gay American“, West a été outé à son corps défendant. Je m’intéresse peu aux dimensions éthiques de l’outage ou au type de journalisme pratiqué par le Spokesman Review, ou à la moralité de West. M’intéresse beaucoup plus un rapprochement du type d’existence que West menait avec un ouvrage fondamental du sociologue Laud Humphreys, Tearoom Trade, une étude des relations sexuelles entre hommes dans les toilettes publiques (cette étude, d’ailleurs, avait eu lieu dans l’Etat de Washington).
Humphreys dans T.T. en arrive (après tout un travail que je ne décrirai pas ici) à proposer une expression lui permettant de décrire le comportement, les opinions éthiques et politiques…, des hommes pratiquant en cachette les fellations dans les toilettes publiques. Il les décrit comme vivant derrière un “Breastplate of Righteousness“, a “protective shield of superpropriety” (un bouclier protecteur de surconformité).

Motivated largely by his own awareness of the discreditable nature of his secret behavior, the covert deviant develops a presentation of self that is respectable to a fault. His whole lifestyle becomes an incarnation of what is proper and orthodox. In manners and taste, religion and art, he strives to compensate for an otherwise low resistance to the shock of exposure.
Humphreys (Laud), Tearoom Trade, chapitre 7.