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Epicène

Epicène, quel joli mot. Voici une occasion de l’utiliser.
Parce que, dans la grande majorité des cas, le prénom indique assez bien le sexe, les prénoms ont été utilisés pour trouver le sexe des pacsés [PDF]. Dans son article pour Infostat Justice, Valérie Carrasco décrit la méthode qu’elle a suivie : elle a notamment considéré qu’un prénom donné à plus de 98% à un sexe était un prénom indiquant ce sexe.
Mais si je vous dit : Camille, Dominique, ou Claude… vous allez me demander “un ou une ?”. Ce sont, en français, des cas classiques de prénom ayant indiqué, à un moment plutôt un sexe, à un autre moment plutôt un autre. Des prénoms épicènes.
Prenons “Camille” : l’évolution au cours du XXe siècle est frappante. Jusque vers 1940, le prénom se masculinise : et plus de deux Camille-hommes naissent pour une Camille-femme. Mais à partir de 1940-1945, Camille se féminise : aujourd’hui plus de 15 Camille-filles naissent pour un Camille-homme (“Camille” est même l’un des dix ou vingt premiers prénoms donnés aux filles au début des années 2000). Les graphiques ci-dessous représentent la même chose (d’une image à l’autre, le rapport est inversé) : du point de vue “masculin” et du point de vue “féminin” pourrait-on dire.
camille-prenom
Il n’y a pas que Camille, Dominique ou Claude. Si je vous dit : Alix, Andrea, Loan, Noa ou Lou, Louison, Sacha (ou Sasha)… Dany ou Yannick… Sandy et Jessy… Morgan ou Lois… Vous y verrez peut-être une fille, peut-être un garçon.
4prenomsepicenes

Prenons deux prénoms assez récents en France, Jessy et Dany, dont l’évolution est retracée juste au dessus : au début de leur carrière, quand moins de 10 Jessy ou 10 Dany naissent chaque année, le rapport (nombre de Dany-filles) / (nombre de Dany-garçons) varie autour de l’unité. Mais il arrive un moment où le genre de Dany et Jessy se fixe. “PAF” ! En quelques années, ces deux prénoms deviennent des prénoms “de garçon”.
On n’observe pas de stabilisation durable autour du rapport 1 pour 1. C’est peut-être cela que repérait Stanley Lieberson dans The Instability of Androgynous Names (que je dois relire plus précisément). Un contre-exemple : “Alix”, au cours du XXe siècle, alterne assez rapidement entre “périodes masculines” et “périodes féminines” [il faudrait pouvoir suivre conjointement les évolutions d’Alice, Alex[andre] et Alix…], mais reste plutôt féminin (il n’y a jamais plus d’1,6 fois plus de garçons) et longtemps proche du rapport unitaire.

Yael prenom epiceneLe prénom “Yael” illustre peut-être mieux l’instabilité de l’épicénité : ce “prénom de fille” se masculinise régulièrement entre 1970 et 2000. Mais il ne reste pas androgyne plus de deux ou trois ans : en un clin d’oeil, il devient un prénom deux fois plus donné à des garçons qu’à des filles. Pour ce prénom l’on trouverait des explications ad hoc : l’usage féminin ferait plutôt référence à une héroïne biblique, l’usage masculin s’inscrirait plutôt dans les inventions de prénoms celtiques. Une telle explication incite à ne pas seulement utiliser les rapports mais aussi à utiliser les valeurs absolues : est-ce que l’usage féminin diminue (ou n’est-ce pas plutôt une explosion des usages masculins de Yael sans que ne diminue le nombre de bébé-filles Yaël naissant chaque année?)…

Après tous ces exemples, ne peut-on pas être un chouïa synthétique ?
naissances-epicenesLe graphique représente ici le nombre annuel de naissances “presque épicènes” : je n’ai retenu que les prénoms donnés aux deux sexes, et donnés moins de 4 fois plus à un sexe qu’à un autre [c’est à dire les prénoms où les garçons représentent entre 20 et 80% du total].
L’ «Effet Dominique» domine le graphique : autour des années soixante, Dominique est à la fois un prénom épicène et l’un des grands succès. Il faudrait le refaire en enlevant ce prénom…
Mais la fin du graphique est intéressante : L’augmentation du nombre d’enfants recevant un prénom épicène depuis 1995 n’est pas attachée à un seul prénom, mais bien à la multiplication de prénoms rares utilisés à la fois pour des garçons et pour des filles.

Total sur 5 ans : 2000-2004
Nom Nbr filles Nbr garçons Proportion
CAMERONE 33 22 0,40
SADIO 104 70 0,40
LILO 42 30 0,42
NOUHA 35 25 0,42
WISSAME 15 12 0,44
TAYLOR 89 74 0,45
NEHEMIE 53 45 0,46
JANYS 14 12 0,46
AELIG 30 26 0,46
LENAICK 40 35 0,47
MORGANN 108 96 0,47
SASHA 648 582 0,47
ANAEL 277 250 0,47
ISA 38 35 0,48
ANH 16 15 0,48
KERANE 16 15 0,48
JOANY 18 17 0,49
EOLE 24 23 0,49
ELISEE 52 51 0,50
JAEL 34 35 0,51
LYSSANDRE 25 26 0,51
KELIANE 46 49 0,52
MANOE 26 28 0,52
KRISTEN 63 69 0,52
ILYANE 16 18 0,53
ALAA 23 26 0,53
NOLANE 57 66 0,54
ANGY 49 58 0,54
OUISSAM 10 12 0,55
LOUISON 609 761 0,56
NIMA 20 25 0,56
LEAN 11 14 0,56
KINSLEY 17 22 0,56
MAHE 230 298 0,56
TAYSSIR 10 14 0,58
JANIS 86 123 0,59
LOAN 1031 1511 0,59
GAYA 17 25 0,60
MADY 59 87 0,60
NATHY 10 15 0,60

Au cours des dix à quinze dernières années l’on assiste à l’augmentation du nombre de prénoms identiques utilisés pour des filles ou des garçons : il y a un plus grand nombre de prénoms “mixtes” qu’avant. Des prénoms auparavant “masculins” mais se terminant en “-a” sont donnés à des filles (la terminaison en -a devenant l’un des marqueurs du genre, comme -ette ou -ine il y a quelques années).

Mais, comme on peut le constater sur le tableau ci-contre, ce sont surtout des prénoms assez rares qui sont donnés à la fois à des garçons et à des filles, dans des quantités similaires. La libéralisation du choix du prénom — depuis 1993 les Françaises sont libres de donner ce qu’elles souhaitent à leurs enfants — a poussé à la dispersion. Avec la conséquence suivante : Est-ce que Kérane, Eole, Lyssandre, Manoë ou Aelig sont plus “fille” ou plus “garçon”… personne ne sait (à part les parents, qui choisissent une fois sur deux pour l’un des camps). Les références culturelles habituelles ne peuvent ici servir de guide. Mais dans dix ans, il est bien possible que, si tel prénom est encore donné, le choix sera fait, le prénom sera genré, en faveur de l’un des sexes.

Notes : Les statistiques utilisées ici proviennent du “fichier des prénoms” de l’INSEE, version de 2005, obtenu à des fins de recherches par le Centre Quêtelet (Centre Maurice Halbwachs). Ces données ont été travaillées avec le logiciel R (GNU-R). Pour que certaines évolutions temporelles soient plus claires, j’ai lissé les courbes (elles sont en rouge ici).

RATP vs. TARP

On peut prendre le métro tous les jours et s’ennuyer de la répétition des mêmes lieux… D’autres s’en amusent. Un groupe de chanteurs avait disposé des “moustaches poétiques” sur les affiches publicitaires, en novembre dernier : Alain Souchon, Audrey Tautou ou Tom Cruise se couvraient alors d’une petite moustache… La chercher dans les stations rendait le trajet divertissant.
D’autres encore commentent ou modifient les slogans omniprésents de la RATP. Des articles dans le Tigre [ce curieux journal curieux] essaient de saisir, mot par mot, la logique de la Régie. Des autocollants proposent aussi un commentaire, en détournant les messages institutionnels.
Cherchez l’erreur :
cherchez l erreur
Il y a quelques jours, ces autocollants avaient investi la station “Jourdain” (ligne 11) et m’ont incité à écrire cette note informe et sans direction. Ils ne sont restés que quelques heures, les autocollants : les sous-traitants de la Régie chargés du nettoyage ont fait vite. Le “si vous repérez un contrôleur, parlez-en à votre voisin” est mon préféré : les contrôleurs de la RATP ont la mauvaise habitude de se cacher pour leurs contrôles (derrière le coude d’un couloir le plus souvent).
Dans son analyse des consignes, Le Tigre écrivait :

ETIQUETEZ systématiquement tous vos bagages. Oui, oui, oui. Sys-té-ma-ti-que-ment. (…) N’est-ce pas d’une utilité extrême ? CQFD). Tout colis suspect abandonné étant de toutes manières détruit, boum ! la question est la suivante : le gros sac à dos de Durand, Pierrette, Nice, sera-t-il détruit avec moins de suspicion dans l’oeil du démineur que le gros sac à dos anonyme ? [source— voir aussi le dossier la société du slogan]

L’un des grands problèmes de la Régie autonome des transports parisiens est la discipline des “usagers”. Les clochards et les sans-toits ne peuvent plus s’allonger, grâce au travail des constructeurs de mobiliers. Les enfants, on le sait, ont tendance à se faire pincer les doigts très fort. Il y a quelques années, la RATP n’infantilisait que les enfants. Cela donnait déjà lieu à des détournements (au moment même où des petits vandales — le mouvement anti-pub — déchiraient des affiches de publicité pendant leur temps libre) [voir aussi paranos, ensemble] :

bulle-ratpPeut-on penser que le succès du lapin rose ait poussé la RATP à concevoir des messages similaires, mais destinés aux adultes ? L’on a vu récemment poindre des “bulles”, visibles depuis début 2009, qui incitent les voyageurs à “faciliter leur sortie” en “préparant leur descente” :
Et ce sont les “bulles” actuelles de la RATP qui ont excité les graphistes rebelles (notamment ceux qui se réclament du TARP).

Le choix d’une bulle n’est pas anodin car, dans la tête des créatifs, c’est une manière de faire dévier le contenu autoritaire (un message, une voix qui vient d’ailleurs, d’au-dessus) vers une forme plus «humaine». Ainsi, dans le cas du métro, les autocollants ont été collés à hauteur des têtes des usagers;
source : formes-vives.org

Mais les réactions sont souvent négatives, dénonçant le caractère “passive-aggressive” des messages. Palagret écrit :

Le message “Retenir les portes, c’est retenir le métro” cherche à culpabiliser le pauvre voyageur qui essaye d’entrer dans un wagon bondé. Le quatrième message “1 seconde perdue en station = du retard sur toute la ligne” fait appel aux capacités mathématiques du voyageur et l’accuse carrément d’être responsable de tous les dysfonctionnements de la ligne 13.

Pascal Riché sur rue89 lit les “bulles” de manière identique :

voilà que ces petits panneaux arc-en-ciel (une couleur joyeuse pour faire passer la pilule ? ) viennent me dire : « Mais non, usager, c’est toi le responsable des retards. Tu ne prépares pas ta sortie, tu perds des précieuses secondes, tu retiens la porte pour tes copains… Alors ne vas pas te plaindre ! »

Les observateurs attentifs ont pu aussi remarquer l’opposition de certains voyageurs. Les photographies de Palagret (j’en reprends une ci-dessous) sont exemplaires :
bulle-bleue-m-tro-tag-ligne-13

Des groupes (ou une personne seule bien organisée) ont été plus loin : en reprenant la forme des messages de la RATP, ils en détournent le sens.

n attendez pas le signal pour offrir un sourire
N’attendez pas le signal pour offrir un sourire… le texte fleur bleue rappelle les poésies légères que la RATP affiche quand la publicité pour “Wall Street English” fait défaut. Mais la série offre aussi un petit message “philosophique” (si l’on accepte que la philosophie soit un guide de bonne vie).

Un groupe, le TARP, est à l’origine d’une série plus complète de messages. Je n’ai pas réussi à trouver des informations concernant ce groupe, mais j’y vois des étudiants en arts graphiques. Plus directes, souvent méchantes, les bulles du TARP s’inspirent de la culture grolandaise : “Quand le signal sonore retentit, je cris Youpi !”… Je reproduis ci-dessous certaines de leurs bulles :

Fumer des gros joints facilite ma descente :
fumer gros joints
Photo prise chez BlogMichet
.

Le détournement est réjouissant… Pascal Riché place en fin d’article cette photo (prise par Philon) :
signal-photo-philonrue89

NeverMindTheBolog a trouvé une belle bulle : “Une narine bouchée, du retard sur toute la ligne” (avec le “fumer des gros joints”, l’on distingue une source commune) :

La dernière bulle vient du blog de Sycomore :

pousse-les-vieux
source

Les détournements ont peut-être une vertu indirecte, celle de réveiller le sens critique. BanMwenColombo écrit, après avoir vu les nouveaux slogans :

Voilà ce qui m’interpellait et je n’arrivais pas à exprimer : ces messages de la RATP sont condescendants vis à vis des usagers du métro.
source

Les lectrices intéressées pourront trouver ailleurs d’autres photos (chez LaQuincaillerieDuCentre, F. Briand, CMoi – flickr, Paternoster et un message scatologique et photo chez MonsieurPoulpe).

Pourquoi consacrer du temps à ces petites images ? D’abord parce qu’elles m’ont amusé. Et parce que ce qui m’intéresse, au delà du salutaire appel au sourire, c’est surtout la combinaison du respect formel du design des messages de la RATP et d’une rébellion limitée à contredire les instructions officielles. Pas vraiment une rébellion, donc.

Le rapport de soutenance de thèse

rapport-soutenanceLe rapport de thèse est, dans les dossiers de recrutement aux postes de maîtresses de conférences, le seul texte qui ne soit pas de l’auto-présentation. Il est donc considéré par les membres des comités de sélection comme un document important. Et souvent — malheureusement — le rapport de thèse est presque illisible alors qu’il devrait permettre de comprendre pourquoi telle thèse est réussie et telle autre moins bonne.
 
Après quatre bonnes années d’expérience en tant que recruteur de collègues, je pense avoir quelques conseils à donner (après avoir proposé, en 2005 quelques conseils sur la rédaction des CV analytiques). Voici donc, ici, quelques propositions pour les jurys de thèse, afin qu’ils et elles apprennent à rédiger des rapports utiles. [Pour un autre point de vue sur ces rapports, se reporter à l’ouvrage Un genre universitaire : le rapport de soutenance de thèse de Claudine Dardy, Dominique Ducard et Dominique Maingueneau.]

*

  1. Rappeler le nombre de pages de la thèse est toujours utile. Préciser s’il y a des coquilles, des fautes d’orthographe aussi. Ce n’est pas sacrifier à une vieille tradition sans signification. C’est décrire la qualité de la langue.
    Mais par ailleurs cher jury… il ne faudrait pas que votre rapport soit lui-même truffé de coquilles, de fautes d’orthographe et de grammaire, ou que votre enthousiasme à copiécoller conduise à des paragraphes sans sens.
  2. “Raconter” la thèse, partie par partie, n’est pas du temps perdu. Il me semble nécessaire, dans un rapport de thèse, qu’un résumé, chapitre par chapitre, soit présent. Quand il est fait par une des membres du jury (et accompagné d’une phrase soulignant la qualité du plan), cela prouve, aux yeux des lecteurs du rapport, que la thèse est assez facilement lisible.
  3. Synthétiser les résultats de la thèse est nécessaire. Ce n’est pas la répétition du passage précédent. Il doit y avoir, à un moment du rapport, une phrase construite de la manière suivante : “la candidate montre que…” Trop souvent on peut lire “cette thèse fera date”… sans que soient décrites les raisons de cet enthousiasme (factice ?) pour l’écrit. Les défauts de la “sociologie par objet” sont trop souvent visibles dans les rapports : que cette thèse soit “la thèse vers laquelle se tournera à l’avenir tout chercheur intéressé par / la pêche à la grenouille / les SDF unijambistes / les tourneurs-fraiseurs homosexuels” ne suffit pas… si la thèse apprend des choses sur des objets plus grands, comme la pêche, l’unijambisme ou l’homosexualité, ou si les objets eux-mêmes sont “dépassés” au profit des méta-objets comme le loisir, les classes populaires ou la domination, le rapporteur ne devrait pas hésiter à le mentionner. A part dans quelques départements localistes, aucun poste ne sera ouvert avec un flêchage sur les SDF unijambistes.
  4. Décrire finement les méthodes utilisées est indispensable : nous sommes sociologues, que diable ! Il ne suffit pas de dire “des entretiens”, mais il faut dire combien. Il faut mentionner leur durée ou décrire l’échantillonage ayant conduit à recueillir la parole de telle ou telle personne.
    Idem pour les “statistiques” : il faut décrire, dans le rapport, les données utilisées (création d’un questionnaire ou usage secondaire de données INSEE ?), il faut décrire les usages : 45 tableaux croisés ou 3 régressions logistiques ?
    Ajoutons qu’il faut aussi écrire à quoi ont servi ces différentes méthodes. La rapporteure devrait, à l’écriture de son rapport, avoir une check-list.
    [Note aux doctorantes : il est super-rentable, dans une thèse de sociologie, de faire “un peu” de statistiques. Plutôt que de retranscrire le n-ième entretien, passez deux ou trois mois, à plein temps, à vous familiariser avec R, SAS ou SPSS, écrivez un chapitre et insistez pour que la directeure de thèse consacre un paragraphe à ces usages du “quantitatif” dans son rapport.]
  5. Décrire, au delà des méthodes, les matériaux empiriques sur lesquels reposent les assertions de la doctorante est essentiel. C’est assez simple : citer une petite partie du guide d’entretien. Reprendre l’une des questions du questionnaire. Montrer, ensuite, comment ces données apportent une réponse, dans le corps de la thèse.
  6. Plutôt que de critiquer l’usage de tel ou tel concept, plutôt que de pointer des manques : souligner les inventions conceptuelles, les innovations langagières et leurs usages dans la thèse.
    Le plus souvent, il semble que les membres des jurys se font plaisir, dans les rapports. Untel parlera de tel point minuscule. Tel autre critiquera l’usage de telle auteure à la page 123… Unetelle enfin fera tout son topo sur “vous ne m’avez pas citée”. Ce qui est amené par le doctorant est passé sous silence. Est-ce parce que la thèse est ratée ?

Avec un bon rapport, les membres des comités de sélection pourront savoir pourquoi telle thèse est bonne, excellente, parfaite ou simplement mauvaise. Si rien de ce qui précède ne s’y trouve, j’en jugerai à l’avenir que la thèse est mauvaise.

Enfin, deux conseils, aux doctorants :

  1. Demandez à lire quelques rapports de thèse et repérez les “mauvais élèves” ceux qui font des rapports de 3 lignes ou déblatèrent ad lib sur tel concept fumeux (des phrases comme “dans le postmoderne actuel la néo-libéralisation des ethno-centres déstructure — ou restructure — le système-monde” devrait vous dire : ouille ouille ouille, à éviter !). Ne les prenez dans votre jury que s’ils peuvent être utiles par ailleurs.
  2. Si les éléments précédents ne se trouvent pas dans le rapport, placez-les dans le CV analytique joint au dossier. [Je répète : résumé factuel, résumé des grandes conclusions, trouvailles ou résultats, description des méthodes, des outils et des données, et de leurs usages]. Nous (membre des comités de sélection) saurons ainsi ce qu’il y a dans la thèse.

Mise à jour : Dans les commentaires à ce billet, Olivier G. ajoute un point fondamental.

Marquer la monnaie

La lecture des ouvrages et articles de Viviana Zelizer est réjouissante, toujours. Son attention sociologique aux pratiques et son attention au droit font toujours réfléchir.
Ainsi le marquage quotidien des monnaies : piles de centimes à côté de la porte d’entrée (pour faire l’appoint à la boulangerie), billets placés dans une boîte en fer (pour autre chose ?), jolis billets tout neufs pour les étrennes du doorman, argent de poche dans une tirelire…
Il existe aussi des marquages un peu moins quotidiens, des sortes d’inscriptions. Un site internet — http://www.wheresgeorge.com/ — “Où est George (Washington)”, se promeut en marquant d’un tampon certains billets d’un dollar. Si vous tombez sur un billet marqué par ce tampon, vous pourrez, en tapant son numéro d’identification, voir où il a circulé avant. (plus d’infos ici)
Flickr est plein de billets tamponnés :
http://www.flickr.com/photos/eclecticlibrarian/1262876193/
source : EclecticLibrarian sur flickr

 
En France le marquage commercial de la monnaie est, depuis une vingtaine d’année, interdit. L’article R.642-4 du Code pénal est rédigé ainsi :

Le fait d’utiliser comme support d’une publicité quelconque des pièces de monnaie ou des billets de banque ayant cours légal en France ou émis par les institutions étrangères ou internationales habilitées à cette fin est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la 2e classe.
Les personnes coupables de la contravention prévue au présent article encourent également la peine complémentaire de confiscation de la chose qui a servi ou était destinée à commettre l’infraction ou de la chose qui en est le produit.

Si j’ai bien compris, il me semble que cette interdiction de se servir des pièces pour en faire des supports publicitaires date d’un décret du 11 août 1987, n°87-658 [texte en PDF]. Ce décret avait lui-même eu pour déclencheur l’initiative commerciale de deux étudiants : ils avaient créé des pastilles autocollantes pour les pièces de 10F. (Leur société s’appelait “Pile ou pub”) [mes seules informations se trouvent ici].
10frpub
source de l’image

2francs-publiciteOn trouve parfois sur e-bay des pièces ainsi marquées d’un autocollant (voir ci-contre).

Les archives ministérielles doivent, sur le processus ayant conduit au décret, être intéressantes : ce marquage temporaire par pastilles adhésives était vu comme une atteinte à certaines qualités de la monnaie.

 
Retournons de l’autre côté de l’Atlantique. L’idée que la monnaie puisse se transformer en un support publicitaire n’a pas disparu. On trouve même un dépot de brevet récent : “Method on advertising on currency”, par Martin A. Urban.
ad-on-money
(source : uspto.gov)

 
Sautons enfin un peu au sud. Au Pérou les agents de change ont pris l’habitude de marquer, d’un tampon, les billets qu’ils échangent et ce tampon sert de garantie : le billet faux, ils le reprennent.
perou-marquage
source de la photo

 
Je n’ai pas de conclusions à apporter à ces exemples. Ils ont simplement pour but d’insister, ou de porter l’accent, non pas sur le caractère uniforme du médium “monnaie”, mais sur les pratiques d’authentification, d’inscription, de modification… réalisées pour ôter cette uniformité. Parfois pour s’assurer de la valeur de la monnaie, parfois pour s’appuyer sur sa liquidité et sa capacité à passer de main en main et d’oeil en oeil.
Pour en savoir plus, et changer de perspective sur le monde, il faut lire La signification sociale de l’argent. On peut aussi lire Sociologie de l’argent de mes collègues vincennois Lazarus et de Blic.

Lien marchand

Denis Colombi, sur son blog, “Une heure de peine”, après avoir parlé (il y a quelques mois) du don de sperme, aborde la question, délicate, des dédicaces de bandes dessinées : L’ambiguité du lien marchand.

D’ailleurs, à picorer son blog, l’exploration des marchés s’y décèle comme leitmotiv. L’occasion de faire un lien vers un article sur Viviana Zelizer, par Jeanne Lazarus.

Sacré Paul !

Sur la lancée d’un billet précédent, sur la serendipitous découverte d’un vieux ticket de métro, je me suis souvenu du fonctionnement de la Bibliothèque des Lettres de l’ENS. À l’entrée se trouvait un fichier des emprunts, chaque livre emprunté se trouvant matérialisé par une fiche, remplie par l’emprunteur.
Parfois, le livre ne revenait jamais : si l’on ne trouvait pas le livre en rayon (la Bibal fonctionne en accès libre) il était facile de vérifier, dans le fichier des emprunts, si un “cher camarâââde” ne l’avait pas emprunté.
Parfois, l’emprunt était tellement ancien que les fiches avaient changé de taille. Ainsi la fiche suivante, photocopiée il y a une quinzaine d’années :

paul nizan

Paul Nizan (1924 L), en 1929, emprunte Marxismus d’un certain Dietzgen, et oublie de le rendre [l’ouvrage est toujours “manque en place” aujourd’hui]. Sacré Paul !
Je crois me souvenir d’un autre ouvrage, jamais rendu par Maurice Halbwachs (pour cause de départ en camp de concentration puis décès)…
La modernisation de la Bibliothèque a fait disparaître ce fichier des emprunts… et j’ai bien peur que ces fiches, aussi, aient disparu corps et biens.

Le poinçonné

On trouve parfois, entre deux pages d’un vieux livre, des petits riens qui deviennent des trésors. Hier, sur les rayons de la Bibliothèque de l’ENS, une vieille étude sur Balzac me donna ceci :
ticket-metro-1930-1Un vieux ticket de métro, probablement datant du début des années 30 (les experts me détromperont). L’un des bouts semble être un peu taché : peut-être ce ticket servait-il de marque-page, jusqu’au jour où, oublié dans un livre, il s’endormit rue d’Ulm pour un petit siècle.

ticket-metro-1930-2Et au verso, une publicité pour “Dépot Nicolas, fines bouteilles” (pas pour Gévéor “le vin que l’on aime”). Etrangement, l’envahissement publicitaire n’a toujours pas attaqué la carte Navigo. Et aujourd’hui, les antipubes s’y opposeraient.

La ronde infinie

La Ronde infinie des obstinés a commencé aujourd’hui, sur une initiative mêlant revendications d’autonomie (véritable) et engagement corporel. J’y passerai mercredi.
Avec un peu de chance, cela ne ressemblera pas à ça :

« Pie Iesu domine » (youtube) (une manifestation du collectif PAPERA)

Pour plus d’informations :

Wiki auditions et autres suivis du recrutement

Le passage à la LRU, et la suppression des commissions de spécialistes ne va pas, malheureusement, supprimer le recrutement local. C’est pourquoi il est important, peut être encore plus cette année, d’organiser une veille professionnelle. Les années précédentes (sur le modèle des matheux de l’Opération Postes et du suivi des politistes de l’ancmsp), j’avais centralisé, par ce qui s’était appelé le wiki auditions, les informations concernant la sociologie, avec un succès qui m’a fait plaisir. Cette année :

D’autres ? affordance / O. Ertscheid reprendra-t-il ?
Par ailleurs : comme l’année dernière, le blog à suivre c’est Kalai Elpides.

Cours public, devant l’ENA

Parmi les actions menées pendant le mouvement actuel de protestation universitaire, certaines des plus visibles sont sans doute les cours publics, dans l’espace public.
Hier, plusieurs collègues du département de sociologie de l’université Paris 8 étaient devant une annexe de l’ENA à Paris. Pas pour lire La Princesse de Clèves, mais pour une exposition des inégalités sociales dans l’enseignement supérieur :
ena-greveLa journaliste Véronique Soule, de Libération en rend compte, avec photo, sur son blog :

Là, c’est du lourd, un vrai cours de socio, très politique, en prise avec le mouvement, dispensé par un enseignant de Paris 8. Le titre: “Les inégalités sociales dans l’enseignement supérieur”, le sous-titre: “Une leçon pour Pécresse”. On va même nous distribuer trois feuilles avec des tableaux statistiques du ministère de l’Education nationale pour suivre. (…)
Charles Soulié, maître de conférences en sociologie à Paris 8 Vincennes-Saint Denis, explique d’abord pourquoi on est devant l’Ena: “c’est devenu un des hauts lieux de la reproduction sociale, de la noblesse d’Etat, qui va rejoindre ensuite les état-majors politiques de droite comme du PS, devenir des promoteurs zélés des réformes néolibérales. Parmi les anciens de l’Ena, une certaine Valérie Pécresse. On peut dire que l’Ena est une anthithèse de Vincennes qui accueille des étudiants salariés à plein temps, des enfants d’immigrés, un public coloré”…

A lire ailleurs : Mme de Pecqueresse et M. de Sarquise : « La magnificence et l’économie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Nicolas premier. »