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Archives de la catégorie : 'France'

L’évaluation, c’est la qualité, et des bureaux aussi

Sur la liste de diffusion publique de l’Association des sociologues enseignants du supérieur (ASES) on peut lire les lignes suivantes, au sujet du mouvement de protestation universitaire et des conséquences de l’évaluationite :

il me semble que l’ASES ne devrait pas être absente de ce débat. En effet, d’après les classements de l’AERES, écrire un livre maintenant ça ne compte plus. Pour preuve, une jeune collègue de mon labo, qui a publié un livre chez Odile Jacob, a été considérée comme non publiante. Fort de cette évaluation, le président de l’Université a essayé de lui retirer son bureau! Les luttes, encore isolées, des collègues sociologues contre la vision de l’évaluation qui tend à s’imposer méritent vraiment d’être soutenues. Donc qui s’y colle?
source

Voilà une conséquence infortunée du travail de l’AERES (l’agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) et du classement des revues en “A”, “B” et “C” : dans cette université à courte vue, qui n’est ni Paris 8, ni Paris 10, les chercheurs jugés “non publiants” se voient privés de bureaux. Ecrire des livres, ça ne rend plus “publiant”. Avoir un article accepté dans “Annales Histoire Sciences sociales” si on est sociologue ou économiste, c’est être “non publiant”. Et comment “améliorer la recherche”, dans l’esprit même de la direction de cette université ? En piquant les bureaux des chercheurs…

J’ai eu l’occasion de vérifier (par croisement des sources) l’information ci-dessus… mais je n’en connais pas d’autres. Il serait bon que les informations remontent et ne restent pas confinées aux discussions de vive voix.

Mise à jour. Je lis tardivement sur evaluation.hypothseses.org un texte de Sophie Roux : « un certain nombre de mesures convergent actuellement dans le même sens, à savoir déposséder les savants non seulement du fruit de leur travail, mais aussi des conditions matérielles qui leur permettront d’exercer décemment leur travail »

Faire grève…

Liens-socio s’arrête :

[T]outes et tous doivent être conscients aussi que Liens Socio ne manquerait pas d’être mécaniquement une des premières victimes des réformes en cours, et en particulier de la réforme du statut des enseignants-chercheurs : Liens Socio est réalisé actuellement de façon entièrement et strictement bénévole par ses rédacteurs et ses contributeurs. Cela n’a, en soi, rien de choquant, si l’on considère, comme le stipule d’ailleurs le statut des enseignants-chercheurs, que cette activité s’inscrit pleinement dans les missions des enseignants-chercheurs, puisqu’ils ont « également pour mission (…) la valorisation » des résultats de la recherche. Mais quand le projet en vient à définir le service des enseignants-chercheurs, il le partage également entre enseignement et recherche. Point. Oubliées, non comptées, les heures consacrées à ces activités de valorisation, les innombrables heures consacrées, depuis 7 ans, à fabriquer Liens Socio, à valider et publier les nouvelles, à répondre aux nombreux courriers, à solliciter les auteurs, à envoyer les ouvrages, à publier les comptes-rendus.

Oubliées, non comptées, et fatalement, non évaluées… La conséquence est immédiate : nous est signifié ainsi que le temps et les compétences investies dans Liens Socio ne font pas partie intégrante de notre métier. Dès lors, au moment de fixer le volume de nos charges d’enseignement, il ne sera pas tenu compte dans l’évaluation de notre activité par nos établissements, du temps passé à « faire » Liens Socio. Si comme on peut le craindre, il en résultait une augmentation de nos charges d’enseignement, Liens Socio disparaîtra…

Toutes proportions gardées, coulmont.com est peut-être dans le même cas.

Dernières nouvelles :
Axel Kahn le président de Paris 5, et l’un des ex-soutiens du décret, déclare :

“Aujourd’hui l’affaire est emmanchée de telle sorte qu’elle n’aboutira pas,” a-t-il poursuivi.
“Puisque le président de la République a fait l’honneur d’accorder quelque poids à mon avis, il s’est réclamé de moi, qu’il m’écoute : M. le président de la République, vous n’arriverez pas à faire passer ce décret aujourd’hui et par conséquent il faut reprendre le dialogue, voir comment on évalue le métier des enseignants chercheurs, comment on valorise toutes leurs activités.”

Les “doyens” des départements de droit se sont réunis :

la conférence des doyens de droit se réunissait aujourd’hui à Lyon. Après un débat serré, le président de la conférence Paul-Henri Antonmattéi a été mis très largement en minorité. Sous l’impulsion notamment du doyen Gaudemet, la conférence a nettement pris position en faveur de la “ligne la plus dure” d’opposition à la réforme du statut appelant à mettre en cause la loi LRU et son application.

Les Académiciens se rebellent :

L’Académie des sciences souhaite faire état de la vive émotion soulevée parmi ses membres par l’appréciation portée récemment sur l’état de la recherche scientifique dans notre pays

Des présidents d’université entrent en lutte :

Les réformes actuelles risquant d’affecter gravement le service public d’enseignement supérieur et de recherche ainsi que les conditions de travail de ceux qui l’animent, les universitaires doivent aujourd’hui se saisir des questions qui regardent l’avenir de l’institution universitaire. Cette conférence sera l’occasion de débattre et s’exprimer sur l’ensemble de ces réformes (gouvernance, réforme du décret de 1984, masterisation, répartition des moyens, démantèlement des grands organismes, suppressions de postes, etc.) qui poussent légitimement toute la communauté universitaire à manifester aujourd’hui sa désapprobation quant à la manière dont elles sont conduites et quant aux objectifs qu’elles poursuivent. Ce sera également l’occasion d’engager une réflexion collective sur un projet alternatif pour l’université de demain.

Et la présidente de Nanterre, lit-on dans le même article, écrit directement à la ministre : « Madame la Ministre, je vous en prie, écoutez la rumeur qui enfle chaque jour en provenance des horizons de pensée les plus divers..
Ailleurs, des choses à lire :
un point de vue de Dimitri Houtcieff, le site de SLRU-EHESS, où se trouve une intervention de Marcel Gauchet (pas vraiment à gauche, mais qui parle ici de “vandalisme stupide” de Pécresse et de ses “sbires”).
Il faut aussi lire et relire l’analyse d’Olivier Beaud, qui sera à l’université P9 (“Dauphine”) lundi.
Et enfin, un dernier lien : http://universitesenlutte.wordpress.com/.

“Choix” politiques et “choix” de recherches

En 1985, dans un numéro rare des “Cahiers Jeunesses et Sociétés”, Gérard Mauger et Claude Fossé-Poliak proposaient un “essai d’auto-socio-analyse” retraçant leur entrée dans la recherche.
Parce que je trouve cet essai intéressant, et quasiment introuvable, en voici une reproduction (avec l’accord de G.M.) :

Claude Fossé-Poliak et Gérard Mauger, « “Choix” politiques et “choix” de recherches : Essai d’auto-socio-analyse (1973-84) », Cahiers du réseau Jeunesses et Sociétés, n°3-4-5, février 1985, p. 27-121 [PDF]

Mauger et Poliak appartiennent à cette génération de sociologues étant entrés en sociologie “par la politique”, à partir de la fin des années soixante ; des militants gauchistes “reclassés” dans le monde académique. Ils font partie de cette génération, qui, en ce moment, est proche de la retraite, ou déjà partie.
Leur texte se présente donc comme « une double contribution : contribution à une sociologie de la sociologie française contemporaine [i.e. celle des années 70-80] et de quelques-uns des conflits qui la traversent depuis une quinzaine d’années, contribution à l’analyse sociologique des “discours sur la jeunesse” en France entre 1968 et 1984. »
Formellement, l’article « met[…] en évidence successivement ce que [leur] production sociologique des dix dernières années doit à l’inscription de [leurs] trajectoires biographiques dans le champ politique, dans le champ intellectuel, sur le marché de la recherche contractuelle, dans le champ sociologique. »

mauger poliak

Pour qui s’intéresse à la sociologie française des années soixante-dix… cet article est à lire ! Et sa lecture se combine assez bien avec celle des extraits de Labo-contestation présentés ici-même récemment.

Gérard Mauger me signale être revenu sur cet exercice à deux reprises : dans une contribution à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, Rencontres avec Pierre Bourdieu (Editions du Croquant, 2005) et plus récemment pour un entretien dans la revue Agora, n°48, 2008.

Universités en grèves

Le 2 février, tout s’arrête…
http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/02/universits-jour.html
http://libelyon.blogs.liberation.fr/info/2009/02/les-enseignants.html
http://www.libemarseille.fr/henry/2009/01/grve-des-profs.html
http://universitedemocratique.blogspot.com/
http://www.sauvonsluniversite.com/ (a des petits problèmes de site en ce moment)
http://www.rue89.com/2009/02/01/chers-etudiants-voici-pourquoi-je-ne-donnerai-pas-vos-notes-0

Le syndicat AutonomeSup appelle au blocage des universités (enfin… des conseils universitaires)

… et des motions votées par les sections du Conseil national des universités :

La Section 04 (Science politique) du CNU demande expressément :
1° le retrait du projet actuel de décret modifiant celui du 6 juin 1984 (n°84-431) fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs. Ce projet crée les conditions propices à une gestion locale arbitraire des activités exercées par les enseignants-chercheurs, qui accentuerait les inégalités et les tensions entre personnels, disciplines et établissements, au détriment de la recherche scientifique et de la formation des étudiants ; il revient sur l’une des dimensions fondamentales de notre métier qui consiste, à partir de nos activités de recherche, à élaborer nos enseignements dont le volume horaire ne saurait en aucun cas excéder le niveau actuel de 192hTD ; il réduit l’autonomie des enseignants-chercheurs par rapport aux instances administratives et remet gravement en cause leurs libertés académiques et leur indépendance scientifique.
2° La reconnaissance du rôle du CNU, seule instance nationale d’évaluation représentative des enseignants-chercheurs , dont le rôle ne saurait se réduire à celui d’une simple instance consultative ou de recours à l’encontre de décisions prises par les organes dirigeants des universités.
Ce retrait doit être le point de départ d’une concertation nationale visant à assurer le renouveau et le développement de l’Université, mais aussi à donner aux enseignants-chercheurs les moyens et le statut garantissant l’accomplissement de leurs missions.

Parmi d’autres protestations, celle de la 19e section (sociologie et démographie) :

CNU 19e section – Motion 1
Les membres de la 19e section du CNU, réunis le 22/1/2009, ont décidé la rétention des résultats des évaluations concernant les qualifications à fin d’obtenir le retrait du décret n° 84-431 du 6 juin 1984 sur les statuts des enseignants-chercheurs.
Ils demandent aux autres sections de procéder de la même manière.
CNU 19e section – Motion 2
Les membres de la 19e section du CNU demandent le retrait du projet actuel de modification du décret n°84-431 du 6 juin 1984 sur les statuts des enseignants-chercheurs.
Ce texte confère aux exécutifs locaux des établissements d’enseignement supérieur des pouvoirs exorbitants qui fragilisent les équilibres de la recherche et de l’enseignement au mépris de l’intérêt scientifique et de celui des étudiants.
Ils réclament que soit restitué au Conseil National des Universités son rôle d’instance collégiale de gestion des carrières des enseignants-chercheurs.

J’allais oublier… : un prix nobel, Albert Fert critique sévèrement, très sévèrement, les projets en cours : réforme dangereuse et hypocrite ! (lire sur fabula.

Labo-contestation (3) : la naissance des laboratoires de sociologie

genese labo contestationL’exploration de la revue Labo Contestation, cette revue éphémère et radicale du tout début des années 1970, continue. Avec, aujourd’hui, la transcription partielle d’un article d’histoire contestataire (et en PDF intégral pour les gros liseurs).

Les auteurs relatent la naissance des centres de recherche en sociologie. Au milieu des années cinquante, écrivent-ils, « il fallait des idéologues qui occultent leur statut d’appareil d’Etat, qui exercent seulement une violence idéologique, à l’exclusion de la force répressive d’Etat…» En bref, des sociologues : « Vous prenez une poignée de technocrates dans le vent. Vous y incorporez une grosse quantité de crédits publics. Vous laissez goutter lentement les crédits sur de jeunes graines universitaires bien perméables et soigneusement sélectionnées (sous cloche américaine de préférence). Pour faire monter, vous plongez celles-ci dans un bain de pédanterie scientiste… »

Le coeur de l’article est constitué par l’exposition des “trois variantes de la mystification” sociologique.

La première variante est appelée “les prêcheurs pour assistantes sociales” : « Le système consiste à légitimer, exorciser et occulter le rôle culturel répressif que jouent les assistantes sociales » et les travailleurs sociaux.

La deuxième variante, “les mages de la modernité” : ce sont « les domestiques de la classe dominante ». Leur discours est résumé ainsi :

la société, elle est bloquée, et les classes dirigeantes sont là pour y débloquer. Les luttes de la classe ouvrière, elles sont du 19ème siècle, et la société post-industrielle doit réfler ses problèmes entre technocrates et professionnels. Les paysans, ils y mettent du temps à disparaître, mais il faut les y aider, c’est leur intérêt bien compris. (…)

On aura peut-être reconnu un méchant résumé des thèses de Crozier, Touraine et Mendras.

La dernière partie, surtout, m’a surpris. La troisième variante est décrite comme “les restaurateurs de l’académisme”. Y est visé, directement, Pierre Bourdieu. Et c’est là qu’on sent poindre l’anti-intellectualisme des auteurs.

La relève fut assurée par de jeunes normaliens (…) Ils ont cumulé le crétinisme positiviste français et américain avec la rhétorique philosophique des normaliens. Ils ont imposé un élitisme forcené parmi leurs étudiants (…) Leur truc ce fut d’exiger des programmes pantagruelesques. Il fallait être capable de disserter à la fois sur les auteurs du 19ème siècle et connaître les oeuvres des sociologues américains parvenus (…) Dans chaque page [de leurs ouvrages] ils ont condensé des dizaines d’allusion aux oeuvres de leurs chers confrères d’hier et d’aujourd’hui.

Je n’avais si bien perçu l’opposition à une certaine idée de l’excellence académique, de la part des tenants du radicalisme, leur opposition viscérale à l’ascèse scolastique que suppose quand même l’apprentissage de la sociologie. Je connaissais (depuis peu) la rancoeur de Crozier envers les normaliens, et la tendance au recrutement sur des critères politiques à ce moment [“les gauchistes, c’était simple, on en recrutait deux, de tendances opposées, et ils se bouffaient le nez entre eux” n’hésitent pas à dire, aujourd’hui, certains des premiers Vincennois.]… [D’ailleurs, sur ce qui arriva à ces sociologues, l’ouvrage de Gérald Houdeville, Le Métier de sociologue en France depuis 1945 n’est pas inutile.]

Cela dit, d’autres critiques sont adressées à Bourdieu. Mais je vous laisse lire la genese des laboratoires de sociologie. (PDF)

Labo contestation (2) : “Aron Baba et les quarante voleurs”

Dans la revue éphémère Labo Contestation, datant du tout début des années soixante-dix, [et dont j’ai parlé récemment ici-même], l’on trouve un texte anonyme, mais réjouissant, intitulé : “Aron Baba et les Quarante voleurs ou l’escadrille des mandarins”.
Cette fable décrit, sous une forme littéraire, quelques grandes figures de la sociologie française de l’époque comme pilotes d’avions.

Dans la carrière d’un chercheur (…) l’essentiel, c’est de repérer les courants ascendants et d’aller s’y placer avant les autres. Par exemple, c’est pour avoir repéré avant tout le monde, vers 1960, une forte ascendance en formation au dessus du lieu-dit “les Marais Lazarsfeld” qu’un certain planeur opportuniste réussit une montée foudroyante, passant devant tous ses concurrents qui peinaient ailleurs à la recherche d’un souffle d’air. Ce voleur (à voile) réputé, un certain Blanc-Boudin, se cramponnant de toutes ses forces à son manche, réussit ainsi de justesse à franchir la très haute Crète dite de la Grande Thèse, au delà de laquelle s’étend le Pays des Mandarins. Il n’avait que 32 ans et établit ainsi un record du monde de précocité.
[Arrive Mai 68 qui fait s’écraser Blanc-Boudin]
Blanc-Boudin rassembla ce qu’il put récupérer des débris de son planeur “Causality One” […] depuis ce temps, plein de rancoeur [il bombarde] de grosses pierres tous ceux qui, planant en dessous, essaient d’atteindre la crête.

Dans le Lazarsfeldien féru de causalité, très jeune Docteur d’Etat, surnommé ici Boudin, on aura reconnu un certain sociologue. Et on comprend peut-être pourquoi ce texte a été publié anonymement.

On a aussi deux vrais jumeaux dans l’Escadrille. On les appelle les “héritiers”, parce qu’ils cherchent à découvrir et à s’emparer du trésor de leur père spirituel, dit Raymond l’Ancêtre (…)
Les “héritiers” sont d’ailleurs différents. L’un deux, celui qui est sorti en second — est un très fin pilote (on l’appelle L’Oiseau); mais il s’en fout un peu, il a des moment de laisser-aller. L’autre au contraire, le Béarnais comme on l’appelle, est un vrai suceur de sillage : il a profité de celui de l’oiseau tant qu’il a pu, et, avant, de celui de l’Ancêtre. (…) L’Oiseau vole tout seul; tandis que le Béarnais s’est créé toute une flotille d’accompagnateurs, la “sauce béarnaise” ou la “Cour d’Henri IV”, comme on l’appelle parfois : Champ-d’-Edredons, Saint-Luc et Sainte-Nitouche, Olgier-le-Nul, etc…) (…)
J’allais oublier que le Béarnais s’est bricolé une mitraillette à cacahuette sur son planeur; il s’en sert pour tirer à vue sur les autres pilotes de l’escadrille. (…)
Le seul truc plaisant chez le Béarnais, à part sa mitrailleuse à cacahuètes, c’est le fait qu’il est un assez bon pilote. (…) Le jour où il décidera de forcer le passage, j’en connais un qui aura beau brandir son croc-à-philosophes, ça l’empêchera pas de prendre une bonne rafale de cacahuète dans la gueule ; pas vrai Blanc-Boudin ?

Ce Béarnais suceur de sillages, une bonne partie des lecteurs arrivés jusqu’ici l’aura reconnu. Sa “sauce béarnaise” est plus complexe. J’en ai trois sur quatre. Les commentaires devraient permettre aux lecteurs de trouver une solution.

Reste à parler des deux qui ont franchi la Grande Crête sans dommage, et qui ont ainsi pris une bonne avance sur les autres dans la courss au légendaire trésor de l’Ancêtre : ce sont Son Altesse (S.A.) Alain von Schmück (S.A. signifie aussi : Sinécure Actionaliste) et Michel Le Zorcier, dit le Phénomène Crocrocratique, dit aussi Cercle Vicieux, ou plus familièrement Le Cercle. (…)
S.A. Von Schmück a été ainsi surnommé à cause de son physique de hobereau prussien qui aura avalé son sabre. Et, en effet, ce corps grand, glabre et raide cache une âme d’acier trempé. Von Schmück faisait partie de ce vol de gerfauts (de l’Ecole Gerfale Supérieure de la rue Plume) (…)

Alain l’Actionaliste s’écrase aussi en Mai 1968, mais tombe sur la “Maison des Chances Enormes”, «aussi surnommée “Maison des Chambres de Bonnes” à cause de l’exiguité des lieux».

Le seul candidat sérieux à la succession de l’Ancêtre restait donc le Cercle. C’est assez paradoxal, parce que le Cercle est un drôle de corps: il ne provient pas de l’Ecole Gerfale, mais, croyons nous, de la Fondation Nationale des Fientes Politiques qui est tout de même de moindre volée.

La FNFP… je n’ai pu empêcher un grand sourire à la lecture !

*

Comment comprendre un tel texte. Renaud Debailly, doctorant au CESS de Paris 4, a travaillé sur cette revue et d’autres revues de critique radicale de la science. Dans une communication, “De Porisme à Pandore” il écrit que “Labo-contestation est une entreprise de dénonciation, dans l’institution scientifique, des hiérarchies et des inégalités”. C’est particulièrement après Mai 68 que la dénonciation devient possible : en partie quand de jeunes entrants, entrés en masse dans les années soixante, voient leurs perspectives de carrière ralentie.

Pour le bénéfice de la science et l’amusement de tous, j’ai scanné le texte et il est disponible en PDF : Aron Baba et les quarante voleurs (PDF).

*

À suivre…

Labo contestation : “la vocation actuelle de la sociologie” (1)

labo-contestationMai 68 eu des répercussions dans le monde de la recherche. Edgar Morin, au milieu des années soixante, remarquait que dans les colloques de sociologues, désormais les sociologues ne sont plus “craddos” : “La plupart des assistants, chercheurs y compris, présentent la même élégance froide et propre. Les hommes, sauf exception aberrantes à compter sur les doigts, portent complets sombres et sobres, la chemise claire, la cravate ad hoc correctement nouée.”
Mais quelques années plus tard, des collectifs radicaux remirent en cause certaines habitudes. Une poignée de revues éphémères apparurent qui solidifiaient la contestation. Dont Labo Contestation dont je vais parler ici en m’appuyant sur un numéro de 1972 préparé autour de 1970.

On y trouve une série de caricatures, probablement de Kerleroux, représentant des sociologues français.
sociologues francais
“L’ancienne manière” : Ni américanophile, ni bolchevisant, Français, quoi.
“Le standard en tenue de ville” : progressiste quoi.
“Le libéré” : jeune quoi. (et probablement chargé de cours à Vincennes)

On y trouve aussi une critique plus directe des mandarins, des plus âgés, comme Aron, et des plus jeunes, comme Boudon et Bourdieu.
Dans la caricature de groupe ci-dessous, l’on retrouve Bourdieu, Aron, Stoetzel, Touraine, Crozier, Boudon et Reynaud. Certains semblent avoir enchaîné (des doctorants ?), et Bourdieu est prêt à assassiner.
la maquereau sociologie

Le thème est visiblement la chasse aux financements : c’est vers “L’Hotel du Plan” et “L’Auberge de la Nouvelle société” que la voiture se dirige. Un article récent de Philippe Masson, qui s’appuie sur les archives de la DGRST, montre bien comment, en effet, une poignée de sociologues se partageaient le gâteau à phynances.

Je reviendrai plus tard avec d’autres extraits de ce numéro.

Colère universitaire

Depuis quelques semaines, la colère monte. Suppressions de postes, diminution de budgets, éradication des post-doctorats… plusieurs groupes se sont plaints. Les présidents d’université en décembre. Des chercheurs et universitaires aussi.
Certains départements traditionnellement peu grévistes s’inquiètent fortement, ne serait-ce que parce que les concours de recrutement des professeurs du secondaire vont être supprimés ou profondément modifiés (c’est la “mastérisation”, qui élimine aussi l’année de stage rémunérée des jeunes professeurs).
Même les Instituts Universitaires de Technologie “bougent”, eux qui pensaient que la LRU leur bénéficierait… et qui voient la balance des pouvoirs pencher dans l’autre sens.

Récemment une “tribune libre” dans Le Monde, intitulée “Université : pas de normalisation par le bas”, était signée par des collègues estimés et respectés (Christophe Charle et Bernard Lahire entre autres). Une autre, dans La Tribune, comparait la France à d’autres pays.

Un préavis de grève a été déposé à l’université de Limoges, et les initiatives peuvent être suivies sur universitedemocratique.blogspot.com.

Sur une liste de diffusion, un collègue écrit :

Il faut aussi savoir commencer une grève…
Pour information, une quarantaine d’enseignants chercheurs de la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de l’université de Lille 2 ont adopté à l’unanimité moins trois abstentions le principe de la rétention des notes et de la non participation aux jury qui se tiendront chez nous dans une quinzaine de jours. Pour commencer.

J’avoue commencer à avoir du mal à suivre précisément les initiatives… Mais elles sont nombreuses.
Il y a quelques mois, le ministère de l’enseignement supérieur, privé des services d’espionnage des Renseignements Généraux, lançait un appel d’offre sur le repérage des lanceurs d’alerte. Ce billet devrait rendre service.

Luttes internes

Dans mes travaux sur les sex-shops, je me suis principalement intéressé aux mobilisations de riverains ou d’élus opposés à l’implantation locale de ces magasins… Il était plus difficile de comprendre les oppositions internes. Or la concurrence n’est pas toujours la bienvenue : quand une boulangerie s’ouvre à côté d’une boulangerie, l’un des boulangers n’est pas très heureux. Cette régulation interne de la concurrence, je vais essayer d’en montrer quelques exemples ici.
Soirée sex-toys à Cholet

Une soirée très coquine jeudi soir…
Organisée par le bureau des élèves de l’ESIAME, une soirée étudiante très coquine avec pour thème les “Sex Toys” aura lieu jeudi soir au Paradise.
Pendant la soirée, des cadeaux seront distribués mais pas de Sex Toys…
Après s’être renseigné auprès du Sex Shop de Cholet et de la Sous-Préfecture, David Olliver, l’un des organisateurs de la soirée, affirme que la législation interdit toute distribution gratuite d’objet sexuel. Les étudiants les plus coquins devront donc se contenter des préservatifs, des huiles de massage, des peluches et des oreilles de lapins qui seront distribués par des hôtesses.

Je n’ai jamais entendu parler de cette législation, mais elle existe peut-être dans l’esprit de certains… et certainement dans l’esprit de ceux qui s’estiment lésés par cette concurrence, les distributions de sex-toys en boîte de nuit.

De même, quand s’ouvre un magasin sexy, l’on trouve parfois des protestations étonnantes. Voici ce que m’écrit une personne (une femme), dans le sud de la France, dont le magasin vend de la lingerie et des gadgets pour adultes :

Voila, j’espere que vous pourrez me donner quelques précisions quant à la reglementation des ces nouvelles boutiques, car les personnes de la chambre de commerce ne sont pas vraiment au fait de ce genre par ici!!
Pour tous vous dire, le gérant du plus ancien sex-shop de la ville, est venu me rendre une “visite”, vraiment pas amicale!! me pretextant que je n’avais absolument pas le droit de vendre tout ces articles!! il m’a meme demandé de retirer de mes étalages la plus grande partie de ces charmant objets, soutenant qu’il les vendait aussi!!

J’ai peu d’informations sur cette visite amicale, mais j’y vois quand même une réaction à la présence plus visible des femmes dans le commerce des objets sexuels.

Dans une autre ville, c’est le gérant d’un sex-shop qui m’écrit… étonné que des “sex-toys” puissent être vendus hors des sex-shops.

j aimerai savoir pourquoi beaucoups de commerce voir centre commercial magasin farce et attrappe ou meme vente en gros (…) sont autorisé a vendre des articles libertins. recemment des vibro franchement sexués etaient en vente a la hauteur d enfant dans un rayonnage. je pensais que ce genre d article etait reservé aux SEX SHOP qui eux ont des vitrines opaques et l’entrée interdite aux mineurs
a qui s adresser pour faire cesser cette pratique
(…)
etant dans cet activité depuis 3ans je ne suis pas inquiet de la concurence mais trouve inadmisible ce genre de produit a la vente un peu partout. J’envisage d’en referé la chambre des commerces voir le procureur de la république

Il faut comprendre sa colère : son magasin (un sex-shop) est soumis à toute une série de règles spécifiques (vitrine opacifiée, interdiction d’installation à proximité des écoles, collèges et lycées, surtaxation des bénéfices dans certains cas, etc…) alors que les magasins “sexys” qui ouvrent un peu partout en France échappent à ces règles.

*

Je présenterai ici une dernière forme de régulation plutôt que de lutte, “l’exclusivité” et le passage à l’activité de “grossiste”. Depuis une dizaine d’années, les fabricants de vibromasseurs ont développé des marques (et des gammes de couleurs, de désignations…) et proposent parfois l’exclusivité à des entreprises nationales.
– Ce peut être l’exclusivité de la vente au détail, présentée ainsi sur certains sites. AnneLolotte présente ainsi l’une des nouveautés : “Le sex toy Light up est exclusivité chez Soft Paris … et je pense que ce godemichet aura une belle place sous le sapin de Noel!”
– Mais ce peut être aussi l’exclusivité de la distribution. Certains objets sont ainsi distribués en France par des entreprises qui sont principalement des détaillants, mais qui sont “grossistes à côté”. Que leur apporte l’activité de distribution ? La connaissance de la concurrence. Si un collègue demande 1000 gadgets, ou simplement 100… le distributeur-détaillant a une idée de la taille réelle de l’entreprise concurrente. Il peut aussi, pour protéger son exclusivité, ne proposer à ses concurrents qu’un nombre inférieur aux quantités souhaitées.
Ceci ne fonctionne que si les fabricants arrivent à défendre leurs marques ou la spécificité des formes et des couleurs de leurs objets… Si ces derniers sont copiés, l’exclusivité fonctionne beaucoup moins bien.

Varias : travail académique, grève universitaire et censure

Dropbox
J’ai deux bureaux : un à la maison, un autre — le principal — au C.S.U.. La rédaction d’articles, de textes et de livres s’étale sur plusieurs semaines et plusieurs mois… et il est difficile de suivre les versions différentes quand on les transporte sur clé USB d’un ordinateur à un autre… ou par mail.
J’utilise depuis six mois Dropbox comme disque dur externe et dépot des versions préparatoires des articles. Dropbox est un logiciel (pour mac, windows ou linux) qui fait tout tout seul : il crée un dossier “dropbox” dans lequel tous les fichiers seront automatiquement sauvegardés… Et si vous avez un deuxième ordinateur, téléchargez Dropbox : le dossier qui sera créé contiendra les documents sauvegardés. La synchronisation est automatique, et Dropbox garde une copie de toutes les modifications précédentes.

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Grève à Paris 8
Chose extraordinaire, le département de droit est en grève. Or un département de droit n’est jamais en grève : que ce soit pendant la LRU, pendant le CPE, pendant la grève des anthropologues… les juristes ne se mettent pas en grève.

L’article recopié ici circulait dans l’université hier vendredi, et avait été scotché un peu partout. Ce qui m’a amusé dedans, c’est la réflexion de l’UNEF, qui souhaite apparemment une grève générale de l’université…
L’on ne trouve pas de blog dédié à cette grève… mais quelques informations et rumeurs sur un forum : paris8.forumpro.fr. Il semblerait que les juristes se soient astreints à une Assemblée Générale quotidienne.
Pour une petite contextualisation, ce billet pourrait être utile.
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Censures
Il y a quelques semaines, j’avais essayé de mesurer l’étendue de la censure dont souffrait coulmont.com.
J’ai eu confirmation de l’impossibilité d’accéder à mon site depuis certaines grandes entreprises françaises et multinationales, depuis au moins une université américaine (merci à toutes les personnes m’ayant signalé cela).
Et voici que les universités françaises s’y mettent… Honte à toi, Université d’Artois ? (Mise à jour : Un commentateur m’indique que, au contraire, l’université d’Artois demande à certains étudiants de visiter coulmont.com… Gloire à toi, Université d’Artois ?)

Je n’aimerai pas être étudiant dans une université qui interdit la lecture des travaux publics de sociologues sous des prétextes stupides : “pas conforme à la charte”… ah bon ? Certains mots vous chatouillent ? Etes-vous contre la mise à disposition publique d’articles en sociologie des religions, ou contre la cartographie sociale, peut-être n’aimez-vous pas mes bibliographies de cours (parce qu’elles ne sont pas mises à jour) ou les questions liées à la sociologie des prénoms… ou est-ce mon manuel (coécrit avec Céline Béraud) et ses documents annexes, dont une frise chronologique de divers sociologues en PDF ?