Categories

Archives

Archives de la catégorie : 'France'

Paris VIII dans Libération

Deux jeunesses se croisent à Saint-Denis titre Libération aujourd’hui (sur une pleine page consacrée à la mobilisation contre le CPE à l’université Paris 8). Mon collègue Charles Soulié y est interviewé :

Paris-VIII est une fac plantée au milieu des quartiers du 93. Son recrutement s’effectue là. En 2001-2002, 29 % de ses étudiants résidaient dans ce département. Mais cette université ne «réussit» pas aux enfants de ce département, écrit Charles Soulié, maître de conférences en sociologie (1). Ils s’évaporent au fur et à mesure de l’avancée des cursus.

Sans transition… Les anglophones s’amuseront certainement de cette description des manifestations françaises (et américaines) par Jon Stewart du Daily Show (vidéo au format Quicktime)

Le Tigre (2)

Ah la bonne surprise du matin : le deuxième numéro du Tigre arrive dans la boîte aux lettres :

A noter, une interview des chefs du Tigre dans Technicart :

On a sous-titré Le Tigre “hebdomadaire curieux”. Curieux au sens bizarre, inattendu… parce qu’on comprend qu’il puisse décontenancer ! Et “curieux” au sens d’ouvert sur le reste du monde, dans le temps et dans l’espace. Le mélange des genres est un des principes du journal. Du décryptage de l’actualité, de la photo, des faits divers (mais d’il y a deux siècles), du journalisme d’investigation, du dessin, de la géopolitique, des chroniques… et le tout avec un fond indissociable de la forme, du graphisme.
Le Tigre, c’est un projet personnel qui se trouve être vendu sur le marché de la presse.

CPE et Paris 8, suite

En ce jour de manifestation, la suite d’une revue de blogs parlant de l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.
Un “point de vue” d’un étudiant en histoire de Paris 8 :

Tout d’abord, et je commence par cela puisque c’est un sujet âprement débattu, je suis contre le blocage quotidien de l’université. En effet, je considère que le blocage entraînera une baisse de la mobilisation à plus ou moins long terme.

Fof rend hommage à Paris 8

Hommage à la Faculté de Paris 8 (dont je ne fais pas partie, dommage), fac intelligente qui au lieu de bloquer l’entrée des bâtiments, ouvre ses locaux à qui voudra, pour assister à des débats avec des syndicats, des économistes, des sociologues…

(c’est ce que l’on peut constater entre autre ici : des cours ouverts à tous.
Flemman se pose des questions sur le but des blocages :

Bloquer la fac pour faire pression sur le gouvernement, ça sert à quoi à part pénaliser les étudiants qui ont cours ? On dirait un serpent qui se mord la queue, juste histoire de dire “regardez moi, regardez moi”.
La sorbonne et Saint Denis sont en ruine, franchement, bravo. C’est bien d’être irresponsable, c’est bien de tout casser, continuez comme ça les enfants, je suis fier de vous …

Sur son blog, Pédiasophie, un étudiant en sciences de l’éducation tente d’analyser la mobilisation :

Le CPE (“contrat première embauche”, faisant partie de la loi sur l’égalité des chances) est devenue la deuxième grande bataille politique et sociale en France aprés celle du referendum sur la Constitution Européenne.

Amylises, étudiant ou étudiante chinoise de Paris VIII, résume la situation. LeoO entonne une sorte d’hymne révolutionnaire :

Facultées occupées, gréve générales, manifestations, actions, putain mais nikel koi !!! le rêve ! enfin l’opposition à une voix! encore une fois les etudiants vont au casse pipe !
Ils vont encore s’en prendre plein la gueule, mais ils n’en n’ont rien à fouttre, ils sont là pour enfin dire que rien ne va plus il ne s’agit pas que d’une histoire de cpe, il est aussi temps de se rendre compte que l’acharnement avec lequel l’etat à tenté d’abbatre les etudiants prend enfin fin (…)

Le 8 mars dernier, L’Humanité avait fait, en une, choisi de montrer une des bannières des étudiants de Paris 8 (ce qui avait été fort apprécié par ces derniers : leur mobilisation avait une forme de rentabilité médiatique immédiate). J’y ai reconnu quelques un-e-s de mes étudiant-e-s :

Blocage de l’université, informations.

Informations variées :

mise à jour :
Message de la présidence de l’université Paris 8
Aux membres de la communauté universitaire,

Jusqu’à aujourd’hui, nous avons pu maintenir l’Université ouverte en dépit de problèmes sérieux, dans le désir d’assurer, quoi qu’il en coûte, le maintien du service public d’enseignement supérieur. Cette conduite continuera de nous animer, la semaine prochaine, dès
lundi.
En revanche, les difficultés en matière de sécurité relatives au week-end nous conduisent à fermer l’Université Samedi et Dimanche. Nous regrettons ce désagrément pour ceux des enseignants qui devaient faire cours le samedi ainsi que pour les utilisateurs de la Bibliothèque Universitaire.
En tout état de cause, l’Université sera ouverte dès lundi matin, pour que ceux qui le désirent puissent continuer à travailler.
La Direction

Un article de 20minutes sur le pillage de l’UFR5 de Paris 8, d’où est tirée la photo suivante :

Un message de Alter P8, sur le blog paris8.mabulle.org

Un Message du département de sociologie invitant les étudiants à commenter.

Une prise de position du département de géographie de l’université Paris 8

Le département de géographie de l’Université Paris 8, réuni le jeudi 9 mars au matin :
– exprime sa solidarité avec les personnels enseignants et non enseignants de l’UFR 5, suite aux récents vols et dégradations dont elle a été victime ;
– souhaite que la surveillance des locaux soit correctement assurée
– demande que le matériel ayant disparu soit remplacé dans les meilleurs délais, sans préjudice pour le budget de l’UFR 5 ni pour celui de l’Université, partant du fait que l’État est son propre assureur.
Voté à l’unanimité moins deux abstentions

Aujourd’hui vendredi “pourait être annoncée une table ronde le matin autour d’une approche comparative de la montée de la précarisation dans les pays les plus industrialisés. Cela suppose que des enseignants se proposent pour y intervenir. De la même façon, l’aprèsmidi pourrait être proposé une table ronde auutour des effets de la précarisation sur le rapport des individus à la société (ou de la dislocation du lien social). là aussi, demande est faite aux enseignants de bien vouloir se proposer” (extrait d’un mail de F Castaing)

Un billet sur le blog histoire sans fond… :

Aujourd’hui manif’ sauvage contre le CPE…
Moi qui n’était pas partie pour m’engager, c’est raté!
Après être venue pour rien à la fac, j’avoue avoir eu du mal à partir tant le mouvement était prenant!
J’ai donc participé au blocage de ma fac (de toute façon les enseignants étaient en grêve, donc vraiment aucun scrupule)… Et pris part au mouvement qui a suivi.
Je suis donc à Paris 8. L’une des facs “jeunes” de Paris, l’une de celles qui bougent le moins… Nous devions être 200 à 250 en partant de St Denis pour une direction pour le moins indéterminée dans Paris.
la suite…

Un autre billet sur le blog de Cricri Nousland :

Franchement, les A.G. c’est tip top, ça permet de bien discuter avec ses voisines et collègues…tous dans la même galère, fac boquée, tout le monde gueule, on s’organise, on se solidarise, et surtout on parle avec des gens qu’on n’avait pas pris le temps de connaitre avant!
Et bien ce que je vais retrenir de cette matinée, en dehors du fait que la fac Paris 8 a reconduit la grève et organise des séminaires et des débats en vue des prochaines actions, c’est que les vous êtes tous les mêmes!

Des questions de Kareen sur paris8.org :

La Fac le désert! (9 mars 2006)
Désolation!
Aujourd’hui, la fac était vide, toutes les portes de l’université étaient closes à l’exception d’une porte à l’entrée. Toutes les salles bâtiment A fermées, la bibliothèque fermée.

mise à jour :
Un commentaire mi-figue, mi-raisin d’une étudiante américaine, One Little Film :

On Wednesday when I went to my University there were huge spray-painted letters on the building, “PARIS 8 NON AU CPE”…essentially, since they couldn’t participate in the metro-workers, train-workers, postal, or journalist strikes, the students felt they should have one of their own. Okay, I’m cruel, but striking is fricking the national pastime here. (…) The fact that one could actually be fired is extremely difficult for French people, who think of a job (even at 22 years old) as a sort of lifetime contract, to grasp.

Ici Paris, 4 mai 1971

Je continue mon exploration de l’hebdomadaire populaire Ici Paris, et toujours en me penchant sur le numéro 1347 du 4 mai 1971, que j’ai commencé à découper hier. J’avais insisté sur des publicités pour des choses en caoutchouc, en plastique et en latex, une guerre commerciale des poupées gonflables.
Dans le même temps, les dessinateurs attitrés du journal, qui, depuis l’automne 1970 ont intégré les “sex shops” dans le décor de leurs production humoristique, remettent le couvert.
Le dessinateur Uber (né en juin 1930 – …) est le créateur du personnage de “Notre bonne Julie”. Julie est peut-être l’une des dernières domestiques à peupler un dessin de presse, et elle ressemble d’ailleurs plus à une femme de ménage qu’à une domestique à demeure. Elle est à la fois pleine de bon sens et un peu demeurée (bonniche). C’est le seul personnage qui est représenté comme ayant acheté ce que l’on trouve dans un “sex shop” (et à se promener avec un sac délateur) : et c’est au nom d’une autonomie financière qui renforce une autonomie morale qu’elle le fait. (Et bien sûr, en disant cela, le dessin devient moins drôle…)

Albert Georges Badert fait intervenir deux personnages classiques dans son oeuvre : un vieux monsieur un peu aristocrate et une jeune fille dénudée (qui se demande comment il est possible de montrer autant de pornographie). L’on distingue assez bien, dans ce dessin, la vitrine non teintée du “sex shop” : ce n’est qu’en 1973 que le préfet de police en demandera l’opacification, mais il est ici précédé par la jeune femme.
Le dernier dessin (dont Henry Blanc est l’auteur) fait intervenir “Oncle Cyril”, un homme sûr de lui, bedonnant et presque chauve, sorte d’observateur détaché d’une révolution sexuelle alors en voie de constitution (c’est du moins ainsi que les contemporains interprêtent toute une série de changements sociaux). L’ “Oncle Cyril” est un esthète érudit de “la chose” mais n’est jamais représenté en acte : toujours avant ou bien après… Dans ce dessin, il compare sa connaissance des “positions” (terme qui fut par ailleurs le titre d’un ouvrage à sensation entre 1969 et 1972) à ce qui est consultable dans des livres.
Les dessins d’humour — au scénario souvent convenu — reflètent et produisent (ou contribuent à produire) l’image “culturelle” des sex shops. Ici Paris tire en 1970 à 1 185 000 exemplaires et a donc plusieurs millions de lecteurs : les dessins humoristiques diffusent ainsi largement l’image de ce type de magasin, alors qu’ils sont, en 1971, très peu nombreux hors de Paris.

La guerre des poupées (gonflables)

L’hebdomadaire Ici Paris est une mine d’informations. Hier, je parlais d’une série de dessins humoristiques portants sur les “sex-shops” (un autre billet sur le même sujet est en préparation), aujourd’hui, c’est sur “Ici Paris” en tant que sex shop que je souhaite porter mon regard.
Un numéro choisi presque au hasard, le n°1347 du 4 mai 1971, examiné dans les détails, laisse percevoir une véritable “guerre des poupées” : sur 24 pages, ce sont trois publicités embusquées qui essaient d’envahir le terrain.

Les “modèles luxes” sont plus chers, mais qu’offrent-ils de plus que les modèles “seconde classe” (des modèles que l’on retrouve ailleurs, dans Paris Flirt, notamment)?
Outre ces trois publicités, une quatrième m’intéresse peut-être plus. Le distributeur d’une poupée, Harmonex, propose en effet une série d’articles en caoutchouc devant favoriser l’hygiène, la sécurité, l’harmonie et l’équilibre… Qu’est-ce qui est camouflé (pour reprendre l’expression de Rachel Maines) derrière ces termes ? Des préservatifs ? Certains types de préservatifs ?
On le voit, à 35 ans de distance, c’est tout un monde qui se révèle à l’ouverture d’un numéro un peu défraichi : on y lit que la reine d’Angleterre souffre d’une dépression, qu’un tiercé mortel a tué cinq amis… et que le commerce pornographique et sexuel était probablement plus vivant qu’on pouvait à première vue le penser.

AG Badert, Henry Blanc et les autres

La naissance des sex-shops est étrange : en quelques mois, l’usage du terme s’impose dans l’ensemble de la société française (du moins l’ensemble que l’on peut saisir à travers des sources variées mais limitées). L’Assemblée nationale se penche sur eux, le conseil municipal de Paris, la presse “respectable” comme la presse “de charme”… Et aussi chez les illustrateurs humoristes, particulièrement ceux qui officient dans la presse populaire.

Albert-Georges Badert (1914-1994) est un dessinateur et journaliste ayant travaillé entre autres à Ici Paris. J’ai rencontré son oeuvre un peu par hasard en dépouillant cet hebdomadaire populaire à la recherche d’articles ou de publicités sur les “sex-shops”, entre 1969 et 1973. L’apparition de ce type de magasin a probablement constitué pour Badert — mais aussi pour d’autres illustrateurs du journal, comme Stambuk ou Henri Blanc — une source d’inspiration permettant de renouveler en partie certains scénarios humoristiques un peu démodés, d’où une poignée, au moins, de dessins, comme ceux-ci :
(un exemple des dessins de A.-G. Badert, coll. Johan Van Ransbeeck).
Ses dessins pour Ici Paris semblent avoir été dispersés et vendus. On en trouve sur e-bay et probablement chez des bouquinistes. Et je suis à la recherche d’illustrations d’AG Badert, et, surtout, de ses héritiers ou ses ayant-droits (afin de pouvoir reproduire légalement certaines illustrations) : Ici Paris, que j’ai contacté, me signale en effet ne pas être propriétaire des droits de reproduction de ces illustrations.

Les choses sont un peu plus complexes avec l’illustrateur Henri Blanc (ou Henry Blanc, 1921-…), très productif pour Ici Paris et France-Soir à la même époque. Il est connu pour avoir adapté, sous forme de “strips”, les aventures du commissaire San Antonio. Mais au début des années 1970, il produisait aussi un dessin d’humour hebdomadaire, “Oncle Cyril”, où apparaissent les conséquences de la “révolution sexuelle”. Dans son cas aussi, dès l’automne 1970, les “sex shops” entrent dans son univers :

Un autre dessinateur, Robert Lassalvy (1932-…), insère aussi ces magasins dès novembre 1970, toujours dans “Ici Paris”.

(Je suis aussi à la recherche de Lassalvy ou de ses ayant-droits mise à jour du 2/5/2006 : Un correspondant m’a mis sur une piste prometteuse. Malheureusement, Robert Lassalvy lui-même est décédé en 2001, mais j’ai l’adresse de ses enfants.)

Avant l’automne 1970, on ne trouvera aucun dessin mentionnant de “sex shop”. Il y a des illustrations de librairies proposant des ouvrages sur “le sexe”, mais elles sont bien identifiées comme “librairies”. Tout change entre août et décembre 1970 : une dizaine de dessins peuple alors Ici Paris… Leur arrivée, cependant, semble avoir été préparée par l’entrée dans l’hebdomadaire de publicités pour des vibromasseurs (première publicité : 1er juillet 1969, p.8), des ouvrages “naturistes” ou “d’éducation sexuelle”, des poupées gonflables (première publicité : 16 novembre 1969), de la lingerie “heures intimes”… et surtout une série de reportages sur des villes sexualisées…

La loi et l’ordre, et le parcours et le rayon

Amusons-nous à retrouver le sens d’une loi…

L’article 99 de la loi du 30 juillet 1987 (dont j’avais parlé ici, autour de la question du zonage) interdit l’installation des sex-shops à moins de cent mètres des établissements scolaires. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Pour le comprendre, il faut essayer de remonter à l’origine de cette loi. L’une des origines est sans doute une série de questions au gouvernement posées par des députés, à partir de la fin des années 1970. Par exemple cette question du député Valleix :

M. Valleix rappelle à M. le ministre de l’intérieur que le principe de la liberté du commerce et de l’industrie ne permet pas d’imposer des mesures restrictives en ce qui concerne l’ouverture des établissements de « sex shop ». (…) Il n’en demeure pas moins que l’ouverture de telles boutiques à proximité d’établissements scolaires est extrèmement regrettable. On peut observer en ce qui concerne la protection de la jeunesse que des dispositions existent s’agissant des débits de boissons. Ainsi l’article L.49 du code des débits de boissons prévoit que les préfets peuvent prendre des arrêtés pour déterminer les distances auxquelles les débits de boissons ne pourront être établis autour de certains édifices et établissements (…) Il apparaîtrait souhaitable que des mesures analogues puissent être prises en ce qui concerne les « sex shops », au moins aussi dangereux sur le plan moral pour les jeunes que les débits de boissons.
Journal officiel de la République française, Assemblée nationale, 18 février 1978, p.584

A une question similaire, le ministre de l’intérieur de l’époque répond que “la mise en oeuvre d’une réglementation prohibant l’ouverture des sex-shops à proximité d’établissements fréquentés par les jeunes, et notamment des institutions scolaires, ne paraît pas susceptible de mieux garantir la protection des mineurs (…). Leur fréquentation, en effet, n’est pas comparable à celle des débits de boissons
Mais des parlementaires (surtout de droite, UDF ou RPR) reviendront régulièrement à la charge… Jusqu’à ce qu’en 1987 Jacques Bichet, député du territoire de Belfort, arrive à ajouter un amendement dans une loi “portant diverses mesures d’ordre social”. La généalogie de cet amendement est donc liée, au moins en partie, à une reprise, dans le domaine sexuel, de la gestion spatiale des débits de boissons.
Et là réside l’importance de ce point de détail. Comment mesure-t-on la distance entre le débit de boisson et l’établissement scolaire ? C’est le trajet à pied qui compte, entre l’entrée principale des deux lieux.
Mais au moment où l’amendement Bichet est examiné par le Sénat, en juin 1987, c’est la notion du “périmètre de sécurité” qui est retenue — alors qu’elle n’apparaissait pas dans le débat de l’Assemblée nationale (entre le 4 et le 9 juin). Le Rapport (n°273), Annexe au procès verbal de la séance du 16 juin 1987 (Sénat, seconde session ordinaire de 1986-1987), par Louis Boyer, propose (p.132) :

Cet article, inséré par l’Assemblée nationale, tend, en quelques sorte, à créer un périmètre de protection autour de l’ensemble des établissements scolaires.
En effet, il s’agit d’interdire dans un rayon de cent mètres autour d’un établissement scolaire, l’installation d’un établissement dont l’activité principale est la vente ou la mise à disposition au public de publications dont la vente aux mineurs est prohibée.
Cette mesure nous paraît très salutaire.

Le même Louis Boyer répètera presque les mêmes termes lors du débat public au Sénat.

En 2002, deux tribunaux, à Lyon et à Rouen, interdisent l’installation de sex-shops (à Rouen, Tribunal de Grande instance, ordonnance de référé du 17 juillet 2002, dossier n°02/00492 ; à Lyon, Tribunal de Grande instance, ordonnance de référé du 7 juin 2002, dossier n°02/01541). Ils retiendront l’idée du “périmètre de sécurité” aux dépens de celle du trajet :

les demandeurs soutiennent avec juste raison que le mode de calcul tiré du Code de la Santé Publique ne saurait être applicable en l’espèce, le texte de la loi du 30 juillet 1987 se référant en réalité à un périmètre de sécurité, comme il en ressort des débats à l’Assemblée nationale
TGI Lyon, 7/06/02

Même chose à Rouen :

ce texte spécifique aux débits de boisson n’a pas vocation à s’appliquer aux commerces (…) dont l’extérieur des vitrines peut comporter l’exhibition de publication dont la vente aux mineurs (…) est prohibée
TGI Rouen, 17/07/02

L’interprétation des tribunaux repose sur ce qui serait l’intention des parlementaires ayant voté ce texte (il est fait mention, sans citation précise, de “débats à l’Assemblée nationale”, dont je n’ai pas encore trouvé trace). Or il existe à ce sujet des désaccords entre parlementaires. En 1997, un sénateur, Gélard, tente de durcir cette “loi des 100 mètres” en l’étendant à 300 mètres et à tous les lieux fréquentés par des jeunes.
Lors de la séance du 30 octobre 1997, au Sénat, Robert Badinter s’emporte :

Mes chers collègues, véritablement je ne suis pas sûr qu’on ait mesuré la portée de ce qu’on est en train de faire ! Je n’ose penser aux malheureux collègues professeurs de droit qui auront à présenter à leurs étudiants ce texte concernant finalement la suppression pure et simple, par une voie détournée, des sex-shops !
En commission des lois, nous avons essayé de mesurer ce que représentait un périmètre de trois cents mètres. Nous sommes arrivés à vingt-sept hectares, je crois.
Nous nous sommes dits que ce n’était pas possible ! Si nous prenons la carte d’une ville et que nous traçons un périmètre d’un tel rayon autour de chaque établissement, nous couvrons toute la ville !
(…)
Par conséquent, ce que vous faites en cet instant, par une voie détournée, c’est supprimer purement et simplement les sex-shops

Ce à quoi le sénateur Gélard répond :

Je voudrais répondre à M. Badinter. Cela ne fait pas vingt-sept hectares ! Cela ne ferait que trois hectares pour cent mètres. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut compter. Ces cent mètres doivent être calculés de façon linéaire à partir de la porte de l’établissement. Cela ne représente plus du tout trois hectares ! Cela ne concerne que la distance que l’enfant va parcourir de la sortie de l’école jusqu’à sa station d’autobus ou autres. On peut donc parfaitement installer des sex-shops, puisqu’il s’agit non pas d’un rayon, mais d’une distance.

Non pas d’un rayon, mais d’une distance…

Périmètre de sécurité contre distance de sécurité : jusqu’à présent, les tribunaux ont eu tendance à retenir comme allant de soi l’idée du périmètre… permettant beaucoup plus de restreindre l’installation des sex-shops que l’idée de la distance.

Mise à jour du 22 février 2007 L’article 99 de la loi du 30 juillet 1987 a été modifié en février 2007 : l’interdiction d’installation est de deux cents mètres, et la définition des sex-shops change. Pour plus d’informations, consulter cet article.

Camouflage et libéralisme ?

Alors que le fabricant de préservatifs Durex s’apprête à mettre en vente, le mois prochain, une série de godemichés et de vibromasseurs qui seront proposés dans les supermarchés et les grandes surfaces, il semble nécessaire de devoir revenir sur une chose.
Jusqu’au début des années 1970, leur importation sur le sol français était interdite. Le sexologue Michel Meignant, dans Liberté, égalité, sexualité (Paris, Editions Robert Laffont, 1973) raconte comment les douaniers fouillaient les sacs des personnes de retour de Copenhague à la recherche d’objets interdits. Dans le magazine Union fondé par le même Meignant, on peut y lire en 1972 :

Mon épouse a entendu parler de l’existence de pénis artificiels. Saisie par une fantaisie passagère, elle voudrait disposer de cette prothèse. Je me permets de vous demander où il est possible de se procurer cet objet.
W. S. Marseille
Lors de mes voyages en Hollande, en suède et au Danemark, j’ai vu en vente libre dans les sex-shops toutes sortes de pénis artificiels (que l’on appelle aussi des godmichés (sic)). Mais je dois vous répondre que, en France, la vente en est strictement interdite. Il est même interdit d’en rapporter de l’étranger. Voilà bien une preuve des brimades dont nous sommes l’objet, nous Français et Françaises, sur le plan sexuel.
source : Union, n°6, décembre 1972, p.68

Ces objets étaient perçus comme étant en eux-même outrageants pour les bonnes moeurs, et tombaient donc sous le coup de l’article 283 de l’ancien Code pénal. Mais en cette période de pompidolisme finissant, une partie de la justice commence à limiter l’étendu de l’outrage aux bonnes moeurs. Ainsi, en novembre 1973, la cour d’appel de Paris relaxe onze personnes physiques et morales accusées d’avoir vendu, importé, proposé à la vente… un “préservatif vibrateur” de la marque “Top Life”. La cour décrit ainsi cet appareil : “le « TOP LIFE » réalisé en deux versions dont l’une munie d’un système vibrateur est un objet de consistance caoutchouteuse constitué par une protubérance en forme de fraise reliée à une bague. [U]ne notice imprimée en langues allemande et anglaise placée dans l’emballage présente l’appareil comme s’adaptant à l’organe masculin en vue d’augmenter le plaisir de la femme et d’améliorer la virilité del’homme au cours de l’acte sexuel.
Le juge poursuit : “[O]n ne saurait tenir le simple usage en vue duquel cet objet était offert comme de nature à provoquer une émotion pernicieuse, sanx (sic) méconnaître l’évolution des idées et l’état de l’opinion touchant la liberté d’information dans le domaine des comportements relatifs à l’instinct sexuel et à sa satisfaction.
A partir de ce jugement, il devient plus difficile à la police de saisir, comme elle l’avait fait, ces gadgets, qui peuvent ainsi peupler les sex-shops naissants.
Mais le regard pornographique, celui porté par toute une série de magazines où sont publiées des lettres — officiellement des lettres de lecteurs, mais en réalité des textes copiés entre revues et magazines — n’est pas tendre avec ces vibromasseurs :

Ayant un peu erré dans le quartier Pigalle, avec ma femme, nous nous sommes amusés à dénombrer les gadgets des vitrines des sex-shops. Parmi ces objets un vibromasseur a attiré son attention. Il me semble qu’elle en désire un et je me demande si cette manifestation chez elle doit être considérée comme une insatisfaction. […]
Joseph H. Paris (9e)
[Cet appareil] augmente la capacité de réponse sexuelle de la femme et chasse parfois la frigidité. Ce vibromasseur a un inconvénient : il rend l’orgasme trop facile et trop complet par rapport à la méthode normale et conjugale ; et la femme qui l’utilise pourrait en arriver à ne plus souhaiter de rapport avec son mari.
source : Eros, n°2, 1973, p.18

Ce type de réponse est très fréquent : ces objets vibreurs sont finalement trop dangereux — trop efficaces ? — pour les couples pour pouvoir être conseillés sans mise en garde.

La présentation de ces mêmes objets, maintenant présentés comme des jouets, est aujourd’hui fort différente. Ils sont présentés comme favorisant la vie sexuelle de couple. Ils ne sont pas trop efficaces, juste efficaces.

Mais ce changement de présentation s’est aussi accompagné d’une permanence : un “camouflage” de son usage. “Certain commodities are sold in the legal marketplace for which the expected use is either illegal or socially unacceptable. Marketing of these goods, therefore, requires camouflaging of the design purpose in a verbal and visual rhetoric that conveys the knowledgeable consumer the item’s selling points without actually endorsing its socially prohibited uses. (Rachel Maines, “Socially Camouflaged Technologies : the Case of the Electromechanical Vibrator”, IEEE Technology and Society Magazine, 8, 2 (juin 1989), p.3-11, 23.
[Certaines choses vendues légalement le sont dans un but illégal ou socialement inacceptable. Le marketing de ces biens de consommation requiert donc un camouflage de sa destination, au moyen d’une rhétorique visuelle et verbale capable de donner toutes les informations nécessaires à une consommatrice fort au courant sans soutenir officiellement ses usages socialement prohibés.]
Ainsi, lors de la mise en vente par Durex de ses vibromasseurs (en pharmacie-droguerie au Royaume Uni en 2005), ce sont des produits nommés “Charm” et “Little Gem”, “discreetly packaged”, qui sont proposés, l’accent étant mis sur leur apparence extérieure (leur “design”, voir Design Week, 08/09/2005, p.18-19). En France, ils seront proposés comme des appareils de massage.

On retrouve alors finalement une partie des “Considérants” du jugement de la cour d’appel de Paris de novembre 1973 :

Considérant que sa forme n’est ni obcène (sic) ni même seulement suggestive, son aspect ne permettant pas de déceler l’usage auquel il est destiné,
Considérant que les explications qui sont fournies par la notice bilingue sur son mode d’utilisation et sur sa fonction ne contiennent aucune description de l’accouplement pratiqué dans ces conditions ni aucune recommandation (sic) spéciale relative à l’accomplissement de l’acte sexuel lui-même.

Ce camouflage visuel et verbal (l'”aspect ne permettant pas de déceler…” et “les explications ne contenant aucune description”…), qui était, en 1973, au coeur de la possibilité de légalisation des godemichets / vibromasseurs, est donc, en 2006, au coeur de la possibilité de leur commercialisation au “grand public”.

Marché du sex (shop)

Les mails arrivent par vague… Cette semaine, ce sont trois mails forts similaires : le premier d’un étudiant en management dans le sud de la France recherchant des informations, le deuxième d’une femme souhaitant monter un sex-shop et le troisième d’un cadre dans un “fonds d’investissement US” cherchant lui aussi des informations, sur le marché des “tupperware sex toys parties”.
Je les ai mis en relation, et on verra bien ce qui en sort. Je leur ai tous conseillé, aussi, de contacter les fondatrices du “Jardin des dames, Roxane Guidez et Julie : elles ont créé leur entreprise après avoir réalisé un projet de fin d’études dans le cadre de leur scolarité (dans une école de commerce), et elles avaient reçu, si mes informations sont bonnes, le soutien de la Chambre de Commerce de Paris…

mise à jour : mes autres billets sur ces magasins (histoire, sociologie, droit)