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Archives de la catégorie : 'sexualité'

Fantômette héroïne sexuée

Fantômette finit-elle toujours ligotée, à un moment où à un autre de ses aventures ? C’est à dire, temporairement, privée de ce que les anglophones appellent l’agency, la capacité d’action. Ce serait à la fois étrange, mais attendu pour un personnage féminin né au tout début des années soixante, c’est à dire quand les jeunes filles pouvaient à la fois espérer des études bien plus longues que celles de leur mère, mais aussi une carrière, bref, un peu plus de pouvoir — mais aussi savoir, peut-être inconsciemment, que le monde social resterait dominé par les hommes… bref, se retrouver, à un moment, ligotée.

À en croire les illustrations disponibles sur internet, sur les sites Generation Fantomette ou Mille Pompons, il semble bien que oui, Fantômette se retrouvera ligotée. Il faudrait relire l’ensemble de la production de Georges Chaulet, ou lui demander (il est toujours vivant), pour faire l’inventaire précis des situations de ligotage.
Il faudrait aussi étudier la réception des romans. Des indices parsèment l’oeuvre, probablement laissés intentionnellement par l’auteur : la meilleure amie de Françoise (le nom civil de Fantômette) est “Ficelle” (c’est à dire une petite corde), on sait aussi que “Ficelle” voue une admiration sans bornes à Fantômette. N’ayant pas relu ces romans récemment, je ne sais pas si l’on y trouve des phrases pleines de sous-entendus, comme “Ficelle serra très fort Françoise…”, mais cela ne m’étonnerait pas. Cela indiquerait, de manière sub-liminale, ce qui finit par arriver : Fantômette ligotée.
Quelques recherches, rapides, sur internet, permettent de déceler des lectures proches.
Pascale Molinier (U. Paris 13), parle de Fantômette comme d’une perverse discrète dans son costume fétiche [source : Les Cahiers du genre, 2008, n°45, p.171]. L’on appréciera le “double entendre” sur “fétiche”.
On trouve aussi une mention de Fantômette à l’article “Bondage“, dans Wikipedia, qui cite un passage d’un ouvrage d’Anne Larue (U Paris13) :

« Le brigand des brigands s’appelle Le Furet : en face de Fantômette se dresse une autre bête de la nuit, qui passe son temps à la capturer. Délicieusement ligotée, kidnappée, menacée de mort par des méchants d’opérette. Elle triomphe toujours (…) »
Anne Larue, Le Masochisme ou comment ne pas devenir un suicidé de la société, éditions Talus d’approche ISBN 2-87246-091-8, p. 129.

Anne Larue a d’ailleurs mis en ligne, en PDF, Le Masochisme ou comment ne pas devenir un suicidé de la société :

on se tournera vers des ouvrages aussi classiques mais apparemment plus anodins, comme Le Club des Cinq ou Fantômette. Se pourrait-il que ces innocentes lectures activent les passions masochistes ?

Si ces lecture n’activent pas chez les enfants ces passions, elles semblent être reliées, chez certains adultes, à leurs passions contemporaines. Sur un forum pour adultes (NSFW), l’on peut lire ceci :

J’ai découvert le bondage ( je ne savais pas ce que c’était à l’époque) dans les livres de la bibliothèque rose et verte…
La lecture des passages ou l’héroïne (Alice ou Fantômette* par exemple) se faisait capturer provoquait un je ne sais quoi de fort agréable en moi. Et j’enrageais secrètement quand elles parvenaient a se libérer.
*Surtout Fantômette en fait, je crois même qu’elle est responsable en grande partie de certains de mes fétichismes… Il faudrait toujours se méfier de ce que l’on donne à lire à ses enfants…

Sur un blog — lui aussi pour adultes –, on trouve une petite digression sur la demoiselle au masque noir (NSFW) :

Fantômette, la jeune justicière de Framboisy… Teinte framboise alors ? Cramoisi évocateur…
Peut-être que s’il y en avait eu une version trash, ça aurait ressemblé à ça ! La Françoise de l’histoire, devenue adulte, change de bord, vire le bonnet à pompons, la cape et le collant mais garde le loup noir et devient SM…

La série des Fantômette ayant commencé à être publiée à partir de 1961, une période de contrôle important des publications pour la jeunesse, l’auteur a du essayer de jouer avec la censure. Peut-être même a-t-il, dans ses tiroirs, quelques scènes à l’époque impubliables. Il faudrait réussir à voir si les critiques, à l’époque, étaient réticentes au ligotage [une critique de 1963, dans Enfance, trouve juste les personnages trop monolithiques et pas assez nuancés].

Mise à jour du 16/12/2010 : Un autre indice, cette couverture :

Mise à jour du 18/12/2010 : Un billet et des commentaires intéressants chez Maïa Mazaurette et encore une couverture sur laquelle Fantômette est ligotée :

Mise à jour du 19/12/2010 : Poursuite des discussions sur le forum de Mille Pompons (un site de fans de Fantômette).

Action seins nus

J’ai reçu, sur une liste de diffusion, l’information suivante :

Les TumulTueuses à la piscine : le retour en force!
Quatre fois en 2008 et 2009, les militantes féministes les TumulTueuses sont allées se baigner torse nu dans des piscines de Paris. Malgré les nombreuses réactions de soutien de baigneuses et parfois de baigneurs, à deux reprises les directeurs ont fait venir la police… espérant sans doute nous ramener à plus de « décence ».
Preuve était faite que les femmes ne peuvent toujours pas s’habiller ou se déshabiller comme elles le veulent, que certaines parties de leurs corps, comme leur torse, sont mystérieusement considérées comme sexuelles (mais pas celui des hommes), bref que nos corps sont toujours sous contrôle – si besoin policier.
Toujours plus déterminées, nous seront de retour le 15 décembre dans une piscine de Paris pour faire appliquer, par de nouveaux moyens, l’égalité entre les hommes et les femmes.
Venez participer à l’action avec le maillot de vos rêves…

On trouve quelques précisions sur le site des Tumul-Tueuses.
Il y a deux ans, en 2008, j’avais relayé quelques débats que ces actions seins-nus avaient soulevés. Mais ce qui m’intéressait, principalement, c’était l’utilisation de la piscine comme espace de lutte politique.
Les TumulTueuses (qui doivent être une dizaine, en gros) participent de ces petits groupes féministes, comme La Barbe, qui font part de leurs revendications par d’autres canaux que la pétition ou la manifestation. Elles impliquent leur corps différemment, peut-être un peu à la manière des “zaps” de l’association Act-Up.
Récemment, la revue Multitudes a interviewé quelques Tumul-Tueuses :

Les gens qui nagent s’en foutent globalement, après quand ils voient la police qui débarque, ils sont quand même choqués qu’il y ait plus de flics que de TumulTueuses, alors ils demandent les tracts et, surtout les femmes, ils sont plutôt solidaires avec nous. Mais les actions piscine mettent les maîtres nageurs hommes ou femmes dans un état d’excitation incroyable, comme s’ils étaient soudain les garants d’une espèce d’ordre moral. « Il y a des enfants dans la piscine ! » « Vous ne ferez pas ça dans ma piscine ! » Ou bien on tombe sur des ultras beaufs sexistes : « Moi, ça ne me dérange pas que vous les montriez vos jolis seins, mais… » Je crois qu’en plus les maîtres nageurs ont l’habitude qu’on leur obéisse, ils sifflent et hop les gens sortent. Nous on s’en fiche.
[…]
je n’aime pas aller à la piscine, je ne le fais pas pour y gagner la liberté d’être seins nus. En fait, ce qu’on veut démontrer, c’est l’interdit sur le corps des femmes, le contrôle du corps des femmes.
[…]
d’une façon plus générale, la piscine, c’est un prétexte pour une action dans l’espace public sur l’inégalité de traitement social entre les corps. La revendication est immédiatement visible, elle peut immédiatement susciter la discussion, et attirer l’attention, notamment médiatique, ce qui est un enjeu fort pour l’efficacité d’une action publique et la diffusion du message politique.
source : entretien de cinq féministes avec Pascale Molinier. Multitudes, 2010-3, n°42

L’attraction pour les chiffres ronds

Dire « l’âge est une construction sociale » est parfois mal compris. « Mais non, on a tous un âge. »… s’il y a bien une donnée biologique qui échappe à la construction sociale, ce serait bien celle-là. Et pourtant, il est assez simple de montrer que, plus l’on s’éloigne de l’emprise de l’Etat, moins les gens ont un âge.
Au Maroc, dans les années soixante, voilà à quoi ressemblait la pyramide des âges :

[graphique extrait de Pison, Gilles. “Age déclaré et âge réel : une mesure des erreurs sur l’âge en l’absence d’état civil.” Population 34.3 (1979): 637-648.]
Une telle pyramide des âges montre que, personne ne connaissant précisément son âge, les agents recenseurs “arrondissent” autour des âges en “5” et en “0”. Il n’y a d’âge que parce qu’il y a un Etat : l’âge, en années, n’est pas une donnée qui fait sens en dehors de l’emprise de l’Etat.
Aujourd’hui, en France, le travail de liaison entre l’âge et la personne est suffisamment ancien pour que tout le monde (ou presque) ait un âge. Mais si l’on a appris à compter son âge, tout ne se compte pas aussi facilement.
Par exemple, à une question sur le nombre de partenaires sexuels, les enquêtés ont tendance à arrondir. Le graphique suivant s’intéresse à la distribution des “9 partenaires et plus”.

[graphique extrait de Bozon et Bajos, Enquête sur la sexualité des français.]
Il y a un pic à “10”, puis à “12” (une douzaine), à “15”, “20”, “30”, “40”… Entre ces pics, peu de réponses : les enquêtés aiment les chiffres ronds.

Liste de choses variées

Allons-y, mettons en liste des choses qui n’étaient pas encore en liste.

  1. Pour une fois, Phersv et Maïa Mazaurette parlent de la même chose : Cthulhu.
  2. Des statistiques sur les noms des rues, en France, à partir des données d’Open Street Maps, chez David Madore : peu de femmes, beaucoup d’Eglises.
  3. Je suis cité dans La sexualité féminine de A à Z de Ovidie, aux éditions La Musardine ;-)
  4. L’année dernière, j’avais trouvé un vieux ticket de métro dans un vieux livre. Un collectionneur de tickets de métro (techniquement un ticketdemétrophile) me l’a racheté (5 euros). Ce ticket va se retrouver publié dans une Petite histoire du ticket de métro parisien. Là se trouve le véritable défi de l’édition électronique : pouvoir insérer, entre les pages, des vieux tickets de métro.
  5. Cette petite vidéo, à peine quelques secondes, m’a beaucoup fait rire.

    [via matoo]

Barcelone et ses “no-tell” hôtels

Lors d’un séjour à Barcelone, il y a quelques mois, je suis tombé sur des flyers pour des “hôtels pour couples” qui promettent “discrétion”, entrées spéciales pour ne pas croiser d’autres clients, réductions si l’on reste moins de 4 heures et autres miroirs inclinables.
Voici ces flyers scannés :

Je ne sais pas ce que promettent ces hôtels (fortement critiqués sur internet par des clients mécontents). J’imagine qu’ils proposent les mêmes services que le no-tell motel étudié par Lilly & Ball [J. Robert Lilly and Richard A. Ball, “No-Tell Motel: The Management of Social Invisibility,” Urban Life 10:2 (July 1981), 179-198. — note : Urban Life est devenu depuis le Journal of contemporary ethnography]
Dans leur article, Lilly et Ball décrivent un motel “confidentiel” dont la clientèle est composée de “couples hétérosexuels d’une nuit”. Ce motel a été construit à la sortie d’une ville, n’a jamais fait de publicité : il fallait échapper aux croisades morales. Les employés du motel ont pour consigne d’éloigner les clients problématiques (les familles avec enfants et ceux qui souhaitent y passer la nuit entière). Pour eux : “c’est complet”. Pour assurer l’invisibilité, les chambres sont munies d’un garage à ouverture automatique et de la possibilité de payer sans passer par l’accueil. À l’accueil, les employés s’efforcent de ne jamais regarder les clients dans les yeux. En bref, toute l’organisation vise à assurer une “ignorance institutionnelle” (les informations personnelles ne sont pas recueillies) et “co-présence fictionnelle” (tout le monde prétend que quelque chose d’autre est en train de se passer tout en sachant ce qui se passe réellement).
Et, comme l’écrivent Brekhus, Galliher et Keys : « The local police were well aware of the motel’s actual and intended use, and in fact received a special professional rate reduction when they used the motel. »
A Barcelone en 2010, le contexte est probablement différent. Mais ces hôtels promettent, eux aussi, comme le “no-tell motel” américain, discrétion.

Public sex, vandalisme, nus, émeutes, concours…

Quelques liens, quelques photos, quelques images, quelques mots.
 

  • En haut des Buttes :

    [Graffiti inscrit sur les murs du Belvédère de Sybil]
    Il était intéressant d’observer les réactions des touristes : “Ils ont du faire ça la nuit. — Mais comment ? — Ils ont escaladé les grilles. — Ou alors pendant une grosse tempête. Quand il pleut, y’a personne.”
    J’ai préféré me taire et ne pas proposer de théorie.
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  • Sous la terre :
    Les panneaux publicitaires “Numériflash” ont envahi le métro. J-N Lafargue, sur hyperbate a déjà souligné l’invention en retour d’un vandalisme spécifique, visant à faire stopper ces panneaux. Il semble qu’une marque de boisson pétillante s’en soit inspiré, montrant un personnage détruire, de l’intérieur l’un de ces panneaux.
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  • Dans des bar-tabacs :
    CetteMerdeEstFolle a découvert le bon goût germanique :
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  • Dans les supermarchés :
    Le playmobil émeutier / manifestant / anarchiste et son compère le policier :

    Ce playmobil avait aussi été repéré, et acheté, par Fabio Rojas sur OrgTheory.
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  • A Toulouse :
    L’IEP de Toulouse attire surtout les derniers classés au concours commun des IEP. Pour quelles raisons ? Trop loin de Paris ? Mauvaise réputation ? Belle analyse sur le vif sur PolitBistro :
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  • Chez les préfets :
    Fausses signatures pour expulser plus vite (voir aussi pole-juridique.fr)

    Afin d’être représenté dans les audiences de sans-papiers, le préfet a donc délégué sa signature à son secrétaire général. En cas d’absence de celui-ci, à son secrétaire général adjoint. Si les deux sont indisponibles, à son directeur de l’immigration et de l’intégration. Lorsque les trois sont empêchés, à son adjoint au directeur de l’immigration et de l’intégration.
    Et lorsque ce dernier ne peut pas signer, la photocopieuse le fait à sa place…

  • L’écart d’âge entre conjoints (1)

    L’écart d’âge entre conjoints est, avec le taux de suicide, surprenament régulier. Prenez une population assez large, et vous verrez que les hommes sont plus âgés que leurs conjointes [De la même manière, comparez le taux des suicides d’une grande population sur deux années consécutives, c’est presque le même.]
    Il existe une belle littérature sociologique sur le thème. En France, l’article central est celui de Michel Bozon Les femmes et l’écart d’âge entre conjoints : une domination consentie.

    Dans le graphique suivant (source des données), j’ai souligné les écarts “négatifs”, quand la femme est plus âgée que son conjoint :

    Une lecture attentive permet de lire que : dans 12% des couples, l’homme est 2 ans plus âgé que sa partenaire ; l’inverse n’est vrai que dans 4% des cas. [Il y a autant de couples dans lesquels l’homme est 7 ans plus vieux que sa partenaire que de couples dans lesquels la femme est 2 ans plus vieille que son partenaire.]

    Associée à cette pratique se trouve l’image, répandue, du couple constitué d’un vieil homme (un “barbon”) et d’une jeune fille. Mais ces couples sont peu fréquents. Il faut probablement tourner son regard non pas vers les hommes, mais vers les femmes et les mettre au centre du processus de décision. Car ce phénomène d’écart d’âge n’est pas limité aux conjoints, aux couples co-résidants. Dès l’adolescence, les filles (de 15 à 18 ans) recrutent leurs partenaires parmi les garçons âgés de 15 à 21 ans et mettent en place un écart d’âge structurel en recherchant des jeunes hommes plus âgés.

    Jusqu’à présent, les choses semblent simples. Implicitement, j’ai fait comme si “des plus jeunes” allaient avec “des plus vieux”. Mais c’est plus complexe. Il est impossible de faire comme si hommes et femmes avaient les mêmes comportements, avec un petit décalage temporel.
    Regardez par exemple ce graphique (extrait de Prioux (France), « Les couples non mariés en 2005 : quelles différences avec les couples mariés ? ». Politiques sociales et familiales n° 96 – juin 2009). Il apporte une difficulté, nous comparons ici les couples mariés et les couples non mariés. Mais surtout il compare les hommes et les femmes. Comment est-il possible que les expériences collectives des hommes et des femmes varient autant ?

    Car on a bien ici plusieurs choses : l’écart d’âge augmente avec l’âge pour les hommes et diminue pour les femmes. Prenons les plus jeunes : les hommes mariés avant l’âge de 24 ans épousent des femmes en moyenne plus âgés qu’eux d’un an. Mais les femmes mariées jeunes, avant 24 ans, épousent des hommes plus âgés qu’elles en moyenne, de 6 ans et demi. Le décalage de calendriers d’entrée en couple, et la composition des “sous-populations” entrant en couple ou en mariage (à des âges différents) crée ces différences collectives agrégées. Et ne parlons pas des remises en couple aux âges tardifs (et de la “jeunesse” des couples non mariés).

    Il nous faudrait un graphique qui compare les flux, les entrées en couple. Et nous l’avons (le graphique est extrait de l’article de Bozon cité plus haut). Les données sont un peu anciennes, mais ça ne doit pas avoir beaucoup changé depuis. Pas fondamentalement du moins.

    C’est un beau graphique. Prenons l’âge moyen de la femme en fonction de l’âge de l’homme (pour les premières unions masculines) : les hommes qui se marient avant 20 ans épousent des femmes plus âgées. S’il se marie à 21 ans et plus, il épouse une femme plus jeune. Prenons maintenant l’âge moyen de l’homme en fonction de celui de la femme, au moment de la formation du couple : les femmes qui se marient à 16 ans épousent un homme de six ans leur aîné. L’écart est minimal quand le couple se forme autour des 24 ou 25 ans de la femme.

    Ces quelques réflexions seront poursuivies probablement un peu plus tard dans l’année, après lecture d’un article récent de Jean-François Mignot.

    Un sex-shop contre l’administration fiscale

    Les sex-shops, pour le moment, sont non seulement interdits d’installation à proximité des établissements scolaires, mais ils sont aussi surtaxés [plus de précisions].
    Je vais donc parler ici de droit des impôts. Mais ne partez pas tout de suite, ça peut vous intéresser quand même.

    *

    Cette surtaxe, donc, consiste en “un prélèvement spécial de 33 % (…) sur la fraction des bénéfices industriels et commerciaux imposables à l’impôt sur les sociétés ou à l’impôt sur le revenu”. Les établissement déclarés licencieux “soit en application de l’ordonnance n° 59-28 du 5 janvier 1959 (…), soit en vertu des pouvoirs de police que le maire et le représentant de l’Etat dans le département” tiennent de certains articles du Code des collectivités territoriales.

    C’est un impôt étrange, qui est déclenché quand un préfet (ou un maire) déclare certains magasins licencieux ou interdits aux mineurs. Comme il n’y a ni “Ordre des patrons de sex-shops”, ni nécessité d’obtention d’une licence préalable à l’installation, ni obligation de déclaration… des magasins s’ouvrent et se ferment sans que les autorités soient au courant. Parfois, un préfet ou un maire se réveille, déclare tel magasin interdit aux mineurs… ce qui peut conduire à cette surtaxe. Les autres magasins, s’ils connaissent les arcanes du Code des impôts, vivent dans l’insécurité juridique (et financière) : ils peuvent très bien être ouverts depuis longtemps sans être soumis au “prélèvement spécial”. [Il me semble que c’est le cas des grandes surfaces sexy/porno ouvertes en zones commerciales, qui, éloignées des centres-villes, sont aussi éloignées du regard du “représentant de l’Etat”.]
    Devant une telle insécurité, allez-vous me dire, les sex-shops se sont unis pour agir… C’est sans compter sur l’individualisme de ce monde : parce qu’ils sont nombreux à percevoir dans leurs concurrents des personnes de peu de foi, les patrons et propriétaires de sex-shops n’ont jamais réussi à constituer de syndicat professionnel. Il y eu deux tentatives : une en 1973-1974, et une autre vers 1986.
    Pendant longtemps, donc, il n’y eu aucune protestation publique ou action en justice. Cela a changé. Le 21 juin 2010, le Tribunal administratif de Paris a rendu une ordonnance (dans l’affaire n°0701697). Cette ordonnance transmet au Conseil d’Etat une “Question prioritaire de constitutionnalité”. D’ici quelques mois, le Conseil d’Etat se prononcera et transmettra (ou non) la question au Conseil Constitutionnel.
    C’est une première victoire pour un sex-shop, qui a réussi à intéresser les juges du T.A. (la question “n’est pas dépourvue de sérieux” écrit la vice-présidente). Il est possible que le texte de l’article 235 ter MB du Code général des impôts ne soit pas conforme à la Constitution : la taxe n’est pas prélevée de manière uniforme sur le territoire national ; la perception [au sens du Trésor public, collecter] d’un impôt national dépend donc de la perception [au sens de la connaissance] de la pornographie qu’ont les maires et des préfets.
    Citons un peu l’ordonnance du T.A. qui résume un “mémoire” déposé par l’avocat du sex-shop : “en l’absence d’arrêté d’interdiction, des établissements vendant des articles similaires sont traités différemment, un arrêté d’interdiction n’est pas obligatoire eu égard aux circonstances locales et aux différences d’interprétations auxquelles elles peuvent donner lieu, et la taxation fiscale dissuasive auxquels sont soumis les seuls établissement interdits aux mineurs favorise la diffusion de la pornographie dans un secteur non protégé et contrevient ainsi aux impératifs de la protection de l’enfance“.
    Si le Conseil constitutionnel juge fondée la Question prioritaire de constitutionnalité, l’article du CGI sera abrogé. Les sex-shops qui avaient dû payer cette taxe pourraient demander son remboursement. C’est probablement financièrement intéressant — s’ils ne laissent pas passer les délais de recours.

    Parce que la question des mobilisations collectives est sociologiquement intéressante, que la “mobilisation par le droit” l’est tout autant, il s’ensuit que l’inverse, la mobilisation individuelle devrait être intéressante (il faudrait que je lise L’arme du droit de Liora Israël). Car pour l’instant seul un magasin s’est lancé dans cette aventure judiciaire. Si d’autres se joignaient au litige, cela donnerait, presque mécaniquement, plus de poids à la Question de constitutionnalité. Il me semble, en effet, qu’une action en justice est d’autant plus grande qu’il y a de personnes mobilisées.
    Quel pourrait être l’intérêt de ces magasins à sortir de la routine ?

    • Pour les magasins “sexy”, qui vendent des culottes fendues, des caches-tétons et des godemichets, l’intérêt pourrait être de régler l’insécurité fiscale : ces magasins, qui disent ne pas vendre de pornographie, se conçoivent comme des “non-sex-shops”, comme des “love-stores”. Mais ils ne sont pas à l’abri d’un-e maire qui décide d’interdire l’entrée des mineurs. Surtout quand ces magasins, d’eux-mêmes, restreignent l’entrée aux “adultes consentants”.
    • Pour les sex-shops “classiques”, l’intérêt de se joindre au litige avant que le Conseil constitutionnel prenne sa décision est financier, le remboursement des impôts qui seraient jugés anticonstitutionnels. Comme me le précise un informateur, “les réclamations qui seront déposées après la décision du Conseil se heurteront aux délais de recours contentieux” (il sera alors trop tard pour le remboursement des impôts payés il y a plus de quelques années).

    Ces magasins se découvriront-ils un intérêt commun ?

    *

    Parce que l’affaire m’intéresse, j’essaierai d’assister aux éventuelles audiences publiques du Conseil d’Etat (comme je l’avais fait pour l’Affaire Poppers il y a deux ans). Si le Conseil constitutionnel devait se prononcer, j’espère qu’il y aura aussi des audiences publiques.
    Note conclusive : si j’ai commis d’honteuses erreurs juridiques, confondant “décision” et “jugement”, “litige” et “contentieux”, merci de me le signaler, gentiment, en commentaire.

    Les femmes et les sex-shops

    Une enquête a enfin relevé la proportion d’hommes et de femmes entrant dans les sex-shops. Petite victoire, peut-être, mais qui permet d’en savoir un peu plus sur les modes genrés de consommation. Des travaux précédents s’étaient intéressés à certains magasins mais n’avaient pas procédé à un relevé méthodique des entrées sur plusieurs magasins (Berkowitz, Hefley — mentionné rapidement ici).
    Que nous apprend alors l’article de Richard Tewksbury [cv] et Richard McCleary [cv], Female Patrons of Porn ? [Notez : en anglais, “Patron” signifie client. L’article porte sur les clientes.]
    Un mot sur la procédure de recherche : 9 assistants de recherche ont observé 33 sex-shops californiens : 271 observations, le tout ayant duré 162 heures, réparties sur l’ensemble du jour et de la nuit.
    Qu’est-ce qui a été observé :

    Of the 1,258 patrons who entered the 33 stores during 162 hours of observation, 1,044 (83 percent) were men, 214 (17 percent) were women. Most men (75.6 percent) entered alone, most women (86.9 percent) entered in groups, either same-sex (49.1 percent), mixed-sex (22.4 percent), or in a traditional couple (15.4 percent).

    Les femmes constituent donc 17% du public des sex-shops. C’est non négligeable, mais minoritaire. Si les hommes visitent le plus souvent ces magasins seuls, les femmes font partie de groupes.

    Quel type de magasin préfèrent-elles ? Plusieurs caractéristiques ont été relevées. “Toutes choses égales par ailleurs”, la présence de vigiles à l’extérieur fait fortement augmenter la probabilité que des femmes soient observées parmi les clientes. Une forte fréquentation est aussi lié à une forte proportion de femmes parmi les clients. La présence de cabines vidéo est négativement reliée à la présence de femmes parmi les clientes. Plus étrange, les femmes sont moins présentes dans les magasins qui emploient des vendeuses, ce qui semble opposé au “bon sens” des entrepreneurs (notamment en France, où la présence de femmes parmi les vendeuses est présentée comme le signe que le magasin s’adresse aux femmes).
    L’on trouve, sur le site de l’association qui a financé la recherche, un rapport de McCleary qui donne d’autres informations, sur la variation journalière et horaire (en nombre de clients par heure) :

    Les femmes sont du milieu de la semaine et du milieu de la journée, les hommes plutôt de la fin de la semaine et du milieu de la nuit. Comme si l’on avait, finalement, deux publics prêts à s’éviter.

     

    Ailleurs sur internet : ceci.

    Bibliographie :
    Berkowitz, Dana. 2006. Consuming Eroticism: Gender Performances and Presentations in Pornographic Establishments. Journal of Contemporary Ethnography 35, n°. 5: 583-606. doi:10.1177/0891241605285402.
    Hefley, Kristen. 2007. Stigma Management of Male and Female Customers to a Non-Urban Adult Novelty Store. Deviant Behavior 28, n°. 1: 79-109. doi:10.1080/01639620600987491.
    McCleary, Richard, et Richard Tewksbury. 2010. Female Patrons of Porn. Deviant Behavior 31, n°. 2: 208-223. doi:10.1080/01639620902854985.

    Obésité et sexualité en France

    L’enquête CSF (Contexte de la sexualité en France) produit d’intéressants résultats. Nathalie Bajos et son équipe viennent de publier un article lui aussi intéressant dans une revue de médecine Sexuality and obesity, a gender perspective: results from French national random probability survey of sexual behaviours.

    L’on a probablement tous une petite idée du rôle du poids dans la séduction et la vie sexuelle. Cet article pourra confirmer — ou infirmer — certaines idées. L’on voit, surtout, que le poids ne joue pas le même rôle pour les hommes et pour les femmes.

    Je me permets ici de reproduire deux des tableaux proposés dans l’article. Le premier s’intéresse à la distribution des partenaires en fonction du sexe et du poids :

    Pour synthétiser très rapidement, les femmes en surpoids ou obèses ont surtout des relations sexuelles (stables) avec des hommes en surpoids ou obèses. Mais les hommes en surpoids ou obèses, eux, ont surtout des relations avec des femmes “normales” (dont l’indice de masse corporelle est considéré comme normal). On pourrait dire ces mêmes choses très vulgairement.

    Le deuxième tableau est difficile à lire, trop petit, je sais. Mais l’article est en ligne, donc allez-y le lire.
    Ce que je repère ici, c’est la position spécifique des hommes maigres, six fois plus nombreux que les autres catégories d’hommes à déclarer des relations homosexuelles. [Notons, tout de suite, le petit nombre, 72, d’hommes en souspoids pris en compte ici : ne tirons pas trop de conclusions]. Ils déclarent plus fréquemment n’avoir eu aucun-e partenaire sexuel (22,5% contre, en gros, 10%) au cours des 12 derniers mois, ne pas avoir eu de relation au cours de la dernière année (34%), et ils déclarent, quand ils ont un-e partenaire, une fréquence mensuelle moindre.
    Peut-on parler de pauvres maigres ? Si l’on assimile la fréquence et le nombre à une forme de “richesse”, alors, oui, pauvres hommes maigres… (les femmes maigres apparaissant ici relativement plus riches, donc).

    Je n’ai fait qu’effleurer, par manque de temps, cet article, qui contient beaucoup plus. Vous pouvez le lire il est en “open access” : Sexuality and obesity, a gender perspective: results from French national random probability survey of sexual behaviours.