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Archives de la catégorie : 'sexualité'

Sex & fisc

La commission de déontologie de la fonction publique, qui, en 2009, avait trouvé incompatibles la fonction de vendeur de sex toys et celle policier, vient préciser sa jurisprudence, en rendant incompatibles les fonctions d’agente du fisc et de vendeuse de sex toys :

La commission a rendu un avis d’incompatibilité s’agissant de l’activité de vendeuse en « sextoys » que souhaite exercer, en cumul d’activités, un agent administratif des finances publiques, affecté au service des impôts des particuliers de Tarascon, dans la mesure où cette activité peut porter atteinte à la dignité des fonctions administratives, dès lors qu’elle s’exercera dans un périmètre local, l’intéressée étant dès lors susceptible de rencontrer des personnes avec lesquelles elle est en relation professionnelle (avis n° 11.A1883 du 14 décembre 2011).
source

Ce n’est pas la moralité qui est en cause, mais la “dignité des fonctions administratives”, que les canards et les vibromasseurs peuvent sérieusement écorner. Et, comme l’avis de la commission le précise, l’atteinte à la dignité administrative est appréciée “localement”. L’agente du fisc de Tarascon ne peut vendre à Tarascon, mais à Aix en Provence, peut-être…
[merci à Matthieu P.]
Ailleurs : sur le blog d’André Icard, avocat.

Pour servir à l’histoire récente de l’obscénité

Il y a quelques mois, le propriétaire d’un magasin parisien vendant des “sex-toys” a été condamné pour s’être installé trop près d’une école. Depuis le 27 avril, le magasin est fermé.
La société n’a donc pas arrêté, loin de là, d’être lieu de débats autour de la signification et des dangers des objets phalliques. Plus largement, parce que les objets sont souvent associés à un sexe plutôt qu’à un autre, ils prennent un genre qui n’est pas que leur genre grammatical. Un ouvrage récent aborde ce thème , Les objets ont-ils un genre ? (sous la direction d’Elisabeth Anstett et Marie-Luce Gélard), dans lequel se trouve un chapitre, que j’ai rédigé. Dans cet article intitulé “les économies de l’obscénité“, j’essaie de comprendre le traitement policier des “godmichés” à la fin des années 1960, quand ces gadgets pour adultes étaient fabriqués artisanalement, ou importés d’Allemagne, cachés dans des coffres de voiture et utilisés dans des films “faits-maison”. J’y décrit les différents circuits qui permettaient à ces objets de circuler : circuits matériels, et circuits de significations.
Les autres chapitres, de facture plus anthropologique, décrivent la jupe nationale du Laos, les cuillères, et, ce qui m’a bien intéressé, le “bleu de travail” (chapitre d’Anne Monjaret). Enfin, un chapitre de Bjarne Rogan décrit comme je ne l’avais jamais vu les sexualisations des collections et des modes de collectionner : une activité de femmes oisives collectionnant des timbres (XIXe siècle) devient une activité masculine, la philatélie, dotée de sociétés savantes… et excluant les femmes.

Les sex-shops à Paris. Quelques chiffres

Comment les sex-shops, à Paris, ont évolué numériquement depuis une douzaine d’années. Est-il possible d’avoir des chiffres comparables ? Oui, car l’APUR (l’Atelier parisien d’urbanisme) réalise, tous les trois ans environ, une étude très poussée sur les quelques 60 000 commerces parisiens, et que les différentes études sont globalement comparables entre elles. Comme nous allons pouvoir le constater, ces magasins sont actuellement en crise :
 
Entre 2000 et 2005 l’évolution avait été changeante : une petite hausse entre 2000 et 2003, une forte baisse entre 2003 et 2005.


source : Banque de données sur le commerce parisien. Résultats du recensement 2005 et évolutions 2000-2003-2005. (APUR, 2005)

Depuis 2005, la tendance est encore à la baisse : -3 % entre 2005 et 2007, -4% entre 2007 et 2011.


source : L’évolution des commerces à Paris. Inventaire des commerces 2011 et évolutions 2007-2011 (APUR, 2012)

Depuis 2003, la baisse cumulée est d’environ 25% (il y en avait près de 130 en 2003, il y en a un peu moins de 100 aujourd’hui).

De manière intéressante, les autorités municipales semblent ne pas s’inquiéter de la disparition d’un petit commerce de quartier, qui avait pourtant l’intérêt d’être ouvert en soirée et d’avoir une clientèle habitant parfois assez loin. Au contraire, il semble qu’une politique d’urbanisme bien réfléchie vienne contribuer au remplacement des sex-shops par d’autres magasins :


source : extrait de L’évolution des commerces à Paris. Inventaire des commerces 2011 et évolutions 2007-2011 (APUR, 2012)
 

Il faudrait signaler, aussi, les restrictions spatiales mises à l’installation de nouveaux sex-shops depuis 2007 (où un amendement à une loi de 1987 est venu étendre à 200m autour des établissements scolaires la zone d’interdiction des sex-shops). Cela pourrait expliquer pourquoi, si des magasins ferment, d’autres ne se créent pas. Mais pour en être certain, il faudrait pouvoir étudier, outre le stock, les flux (ouvertures et fermetures depuis 2000).

Note : Je disais au début que les vagues d’enquête de l’APUR étaient globalement comparables entre elles. Car dans le détail, certains magasins peuvent apparaître à certains enquêteurs comme des magasins de lingerie (CC108) ou des magasins de vidéo (CF405, SA401) et non pas comme des sex-shops (CF502)… De même les séries d’arrondis sur les pourcentages, et l’incertitude à la marge (est-ce 125 ? est-ce 131 ?) ne doivent pas tromper : la tendance est bien à la baisse.

Faut-il toujours camoufler les sex-toys ? Un procès en 2012

Le jugement mis en délibéré, dans une affaire opposant une association catholique à un magasin vendant des sex-toys, sera rendu le 29 février 2012. Je publie donc ces lignes, écrites rapidement, quelques heures avant de savoir ce que la juge Florence Schmidt-Pariset écrira.

En 1987, une loi est votée qui interdit l’installation des sex-shops à moins de 100 mètres des établissements scolaires. En 2007, cette loi est modifiée : la zone interdite passe à 200 mètres et toute une série d’associations peuvent porter plainte contre des magasins vendant des « objets à caractère pornographique ».
Depuis 2007, donc, j’attendais le test judiciaire de cette loi, votée, promulguée, mais sans conséquences jusqu’à maintenant. Il ne fallait pas être devin pour savoir qu’un test judiciaire aurait, un jour ou l’autre, lieu, étant donné que la “zone interdite” rend quasiment impossible l’installation de ces magasins en centre ville (comme le signale une carte réalisée en 2007).
Pourtant, depuis 2007, plusieurs magasins s’étaient installés qui vendaient, apparemment avec succès, des vibromasseurs, menottes en fourrure et autres godemichets, masturbateurs et boules de geisha. Comment expliquer l’absence de plaintes ? Il me semble que, assez souvent, diverses pressions suffisent à faire disparaitre les “sex-toys” du stock des magasins, ou alors, les plaintes n’accèdent pas à l’espace public, comme dans ce cas d’une boutique installée dans un centre commercial.
 
Mais…
 
Le 14 février 2011 vers 15h10, Robert O*, huissier de justice, pousse la porte du 69, rue Saint-Martin, à Paris, 3e arrondissement. Cet huissier répond à une ordonnance du président du tribunal de grande instance de Paris datée du 11 février 2011, ordonnance qui fait suite à une requête déposée par deux associations catholiques.
L’une de ces associations est familière du recours à la justice civile et à un argumentaire séculier pour faire entendre ses revendications morales et religieuses, ayant tenté de faire interdire aux mineurs un festival de rock, le “Hellfest” (ou fête d’enfer).
La date du 14 février 2011 n’a pas été choisie par hasard : il s’agit de la Saint-Valentin, date investie, depuis quelques années, par les vendeurs de petites culottes, de dîners romantiques et de vibromasseurs. Les deux associations (la confédération des associations familiales catholiques et l’association CLER amour et famille) le savent fort bien : l’huissier pourrait, le 14 février, trouver un magasin spécialement décoré pour la Saint-Valentin (mais pas pour Valentin le Saint) et probablement visité par des personnes en mal de cadeaux romantiques, pour lesquelles la sexualité comporte une part “récréative”.

photo prise par l'huissier Robert O*
[Photocopie scannée d’une photographie prise par l’huissier]

 

L’huissier décrit ainsi sa visite :

Je remarque la présence de :
D’objets phalliques Gode Buster family (pour utilisation anale)
D’un livre intitulé sextoys for ever
D’objets phalliques, vibromasseurs, de couleur rose, « rabbit sexy bunny », en exposition singeant un pénis
Des boîtes incluant des objets phalliques « sweet vibe », avec à l’intérieur un dépliant qui doit être visiblement un mode d’emploi
D’objets phalliques « Diamond Vibe » de couleur et taille différentes
De coffrets « Nooki Toys – Jouets pour garçons » avec l’indication « accessoires de plaisir » incluant des objets coniques creux et objets en forme de grosses bagues
Exposition de phallus divers, singeant un pénis
Sur une autre étagère, je constate la présence d’une affiche sous la dénomination Tenga avec notamment les mentions « le must de la masturbation est là maintenant », parmi des appareils coniques portant la mention New Adults Concepts.
(…)
Sur une autre pancarte je lis l’indication « Flip hole le futur de la masturbation » avec en dessous l’indication Tenga à côté d’un objet à trois orifices.
Présence de lingerie féminine.
Sur un présentoir au milieu du magasin se trouvent divers objets forme phallique certains à double extrémité, plus ou moins incurvés, de différentes couleur et souvent roses.
Je remarque encore des boîtes plastifiées à l’enseigne Fun Factory avec nombreux appareils de forme phallique type vibromasseur légèrement incurvés, à extrémité en forme de gland, avec la marque G2 Vibes, ou encore d’autres boîtes plastifiées avec la mention (…)
(…)
Petites boîtes avec des menottes, avec l’indication « menottes, attache moi »
Sur un autre présentoir, je note la présence de menottes, de phallus divers.
Sur une autre étagère, sur une pancarte à l’effigie de la marque 1969, avec l’indication « Pour la Saint Valentin découvrez les produits Love to Love toys et cosmétiques 1969 » et au droit de laquelle se trouvent divers produits « gel excitant » « crème après fessée »
En partie droite, sur un présentoir en verre, je remarque encore des objets à forme phallique, des anneaux en plastique (…)

Je termine mes constatations vers 16h10 à l’intérieur du local en avisant Mme G* de mon intention de prendre des photos de la vitrine extérieure. En ressortant, je constate que le phallus de couleur rose visible par la vitrine de droite, par le troisième cœur, vu précédemment au début de mes constatations, a disparu »

Source : Robert O*, Procès verbal de constat, 14 février 2011, 6p.

Ce conflit ne devient pas public avant avril 2011, par le biais de divers articles (dont une dépêche AFP).
Fin juin 2011, une première audience fixe la date du procès. C’est la 10e chambre du Tribunal de grande instance de Paris, et non pas la 17e chambre (qui s’occupe, habituellement, des délits en lien avec la presse), qui se retrouve en charge de cette affaire.

Toute la question, dans cette affaire, est celle de l’extension de la définition de la pornographie. Car le magasin est s’est bien installé, et ce après 2007, à moins de 200 mètres d’une école. Le conflit ne porte pas sur la notion d'”installation” ni sur la manière de mesurer la distance entre le magasin et l’école.

Mais la défense du magasin attaqué va soulever aussi d’autres points dans ses “Conclusions au fond” (le mémoire écrit déposé avant l’audience).

– L’absence de photographie des objets :
Depuis un arrêt de la Cour de cassation en 1970, les condamnations pour outrage aux bonnes mœurs notamment devaient décrire en quoi les images “étaient contraires aux bonnes mœurs”. La photographie des lieux et des objets (on le voit assez bien dans les “dossiers de procédure” conservés aux Archives de Paris) devient alors, dans le travail policier, une obligation.
Or dans le cas présent, l’huissier n’a pas fourni de photographie des objets, il a limité son constat à des descriptions rapides (“phallique”, “conique”…) et à la citation des notices.

En d’autres termes, écrit l’avocat de 1969, il ne pourrait être procédé à une condamnation globale d’objets — dont on ne sait d’ailleurs pas lesquels sont précisément visés par la poursuite — sans que ceux-ci soient précisément individualisés et qu’il soit statué sur chacun, après description de ce qui constituerait leur caractère pornographique.
Source : Richard M*, “Conclusions au fond”, janvier 2012

Suffit-il de décrire comme phallique des objets sachant bien qu’il est possible, depuis Freud, de voir du phallus partout ?

– L’insécurité juridique et la “prévisibilité de la norme”
La loi de 1987, dans sa version de 2007, crée une forme d’insécurité juridique. Insécurité urbanistique tout d’abord, car il est assez complexe de savoir ce qui relève de l’établissement d’enseignement (qui possèdent souvent des annexes sportives, des cantines…) ni à quelle distance précise le magasin se trouve. Dans le doute, abstiens-toi, conseillent certains avocats à ceux qui veulent ouvrir un magasin vendant des sex-toys. Cette insécurité ne peut pas ne pas avoir été recherchée par les députés ayant proposé cet amendement (fruit de plus de vingt ans de réflexions) : il s’agit de rendre compliquée l’ouverture de magasins vus comme nuisibles en centre ville.

Insécurité liée à la définition de la pornographie ensuite, et nous allons nous centrer sur ce point.

Jusqu’en 2007, la chose était plus simple (notamment grâce à deux décisions de justice en 2002). Les magasins visés par l’interdiction d’installation étaient les magasins dont l’activité “principale” était la vente de “publications interdites aux mineurs”. Ces publications, soit se présentent comme “interdites aux mineurs” (par exemple sur la jacquette ou la couverture), soit l’ont été, interdites aux mineurs à la suite du dispositif mis en place après la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse (commissions de contrôle…). Il fallait de plus, avant 2007, que l’activité soit “principale” — pour que les vendeurs de journaux échappent à l’interdiction. Les députés avaient d’abord pensé à modifier d’une autre manière la définition : la première version de l’amendement parlait des “objets interdits aux mineurs”, mais les vendeurs d’alcool et de tabac ont vite protesté et ont imposé — en quelques heures — une modification de l’amendement. Leur syndicat professionnel est vif à la détente [l’absence de syndicat dans le cas des magasins de sex-toys n’aide pas…]. La version définitive de l’amendement mentionne donc les “objets à caractère pornographique”, et l’activité n’a plus besoin d’être “principale”.

Mais qu’est-ce que le “caractère pornographique” d’objets ? Si une jurisprudence existe concernant les représentations pornographiques, la justice ne s’est que peu penchée sur les vibromasseurs, les sex-toys, les boules de geisha, les masturbateurs, etc… et ces objets ne se présentent pas comme interdits aux mineurs (rien n’indique, sur un paquet de vibromasseur, qu’il est interdit aux mineurs).
La jurisprudence “godemiché” est très maigre et remonte au début des années 1970. C’est une jurisprudence problématique voire désuète aujourd’hui : le contexte était celui de l’outrage aux bonnes mœurs, notion juridique qui n’existe plus en 2012.
Une affaire semble plus proche que les autres néanmoins. Il s’agit de l’affaire “Top Life”, qui a donné lieu à un arrêt de la Cour d’Appel de Paris (résumé dans la Gazette du Palais, GP.1974.I.somm.114). Le texte complet de l’arrêt est maintenant disponible aux Archives de Paris.

Le point de départ est une condamnation pour “outrage aux bonnes mœurs” par la 17e chambre. Un groupe de personnes avait été arrêté pour avoir vendu une « bague en caoutchouc rose destinée à enserrer le pénis en état d’érection, (…) bague elle-même surmontée d’une “protubérance” de même matière se présentant sous l’aspect d’une grosse fraise granuleuse destinée à frotter le sexe féminin lors des rapports sexuels ». Etait également vendu une « autre version comprenant un vibrateur électrique incorporé dans la protubérance, relié par un fil à un petit boitier comportant une pile électrique et un rhéostat [permettant] de faire varier l’intensité dela vibration ».

La condamnation, en première instance, est justifiée à la fois en raison de l’usage ou la forme de l’objet, mais aussi sur la base de la notice [bilingue, en anglais et en allemand] qui l’accompagne.

AdP cote 2344W 27 – Tribunal correctionnel 31 janvier 1973 – 17e chambre
Attendu que l’emballage de l’appareil comporte une notice bilingue de mode d’emploi, que l’appareil ‘TOP LIFE’ destiné à accroitre le plaisir durant l’amour pour les deux partenaires est présenté comme excitant pour l’homme durant le rapport, que le coussin en caoutchouc (ou la protubérance) transmet le mouvement de l’homme fidèlement au clitoris et aux zones érogènes aidant la femme à atteindre l’orgasme, que la bague élastique du ‘TOP LIFE’ provoque un effet positif pour l’érection du membre masculin
(…) ces articles par leur forme particulière, par l’usage auquel ils étaient destinés, et qu’explicitait sans fard la notice bilingue d’emploi, sont manifestement destinés à favoriser l’esprit de débauche ou à éveiller dans l’imagination du public des idées malsaines ou dépravées

Pour la 17e chambre du Tribunal, en 1973, ce “Top Life” a une “forme particulière” et un usage explicité par la notice. Ce sont donc des objets outrageant les bonnes mœurs.
Mais la Cour d’Appel en jugera autrement.

AdP cote 2302W 25 – Cour d’appel de Paris, 11e chambre, 13 novembre 1973
Considérant qu’il apparaît dès lors que tout en se situant à la limite de ce que tolère la morale commune contemporaine, les indication (sic) fournies sur la fonction de l’objet incriminé comme le comportement suggéré par son emploi n’excèdent pas cette limite et ne sauraient suffir à constituer une cause de désordre pour la Société ; que cet objet ne présentant enfin dans son apparence aucun caractère outrageant pour les bonnes mœurs, il échet de constater que le délit relevé par la prévention n’est pas légalement établi.

Favoriser l’excitation et l’érection de l’homme ainsi que l’orgasme de la femme (et l’écrire) ne suffit plus à constituer l’outrage. Parce que cet arrêt a été résumé dans la Gazette du Palais, il n’est pas tombé dans l’oubli. Mais il est quasiment le seul dans son genre, et de plus le résumé de la Gazette ne permet pas aux juristes de prendre connaissance de l’entièreté de ce qu’écrivit la Cour d’appel. Et les juges, après 1973, cesseront de se pencher sur la qualification et la caractérisation des divers gadgets que l’on trouve alors dans le catalogue La Redoute, des magasins de farce et attrape, les arrières-boutiques de certains magasins de lingerie ou des sex-shops. Et cet arrêt date maintenant d’une petite quarantaine d’années. Et l’outrage aux bonnes moeurs n’existe plus. Autant d’éléments, donc, qui rendent moins important cet arrêt de 1973.

Mais l’objet qui ne constituait pas un outrage aux bonnes moeurs en 1973 peut-il devenir “pornographique” en 2012 ? Comment les avocats des deux associations catholiques vont-ils développer leur argumentation ?

Un “sex toy” est-il pornographique ?
pour les sénateurs, oui, cela ne semble faire aucun doute : lors de l’examen en commission de l’amendement modifiant la loi de 1987, ils mentionnent explicitement le lien entre “sex-toys” et “objets à caractère pornographique”. Cet élément indique quelle était l’intention de l’amendement : les débats parlementaires et les rapports des commissions du Sénat ou de l’Assemblée sont parfois pris en compte par les juges.

– pour les promoteurs des “love store”, non : tout leur travail a consisté à séparer les sex-toys de la pornographie, en ne proposant aucune représentation pornographique (au sens de représentation interdite aux mineurs)

– pour l’huissier la chose n’est pas très claire. On peut remarquer qu’il semble indécis concernant les objets, qu’il va qualifier de “phallique” ou même de “phallus” sans décrire ce qui le conduit à qualifier telle chose de “phallique”, telle autre de “conique”. Il va surtout s’appuyer sur les textes décrivant les usages possibles.

– pour l’avocat de CLER/CNAFC : la stratégie va consister à insister sur certains objets, décrits par le “gland” ou à partir de leur fonction de masturbation masculine, comme on peut le constater dans cet extrait de leurs “Conclusions au fond”

il apparaît aux parties civiles que, dans le contexte du magasin décrit par Me O*,

  • un objet simulateur de fellation (nommé deep throat c’est à dire gorge profonde) ou masturbateur, dont l’essence même est de se substituer à un partenaire en vue d’une jouissance solitaire…
  • …et dont la description explicite comment “le gland rencontre et repousse une surface en silicone qui vient l’enserrer jusqu’à l’excitation” et “deux moteurs extrêmement puissants vibrent par pulsation sous le gland et l’excitent jusqu’à son apogée”…
  • … “prive les rites de l’amour de leur contexte sentimental” et décrit “des mécanismes physiologiques”.
    Source : Henri de B*, “Conclusions au fond”, 2012

    Le recours à la citation des notices est nécessaire, les appareils masturbateurs pour hommes se présentant sous une forme de bouteille, comme le montre l’illustration ci-dessous :

    Mais avoir recours aux notices a pour effet de souligner, en creux, combien certains de ces objets, sans notice, sont anodins (leur destination n’apparaissant pas clairement). On remarquera enfin que l’accent est mis, en 2012, sur la masturbation masculine comme repoussoir. La description de la masturbation masculine, en des termes explicites, rompt le contrat de camouflage qui règle encore les descriptions de la masturbation féminine, présentée comme une forme de “massage”, et qui était souligné dans l’arrêt de la Cour d’appel de Paris de 1973 précité (“les explications qui sont fournies par la notice bilingue sur son mode d’utilisation et sur sa fonction ne contiennent aucune description de l’accouplement pratiqué dans ces conditions ni aucune recommandation (sic) spéciale relative à l’accomplissement de l’acte sexuel lui-même“).

    C’est peut-être bien la rupture du contrat de camouflage qui fait de cette affaire quelque chose qui intéresse le sociologue.

    * * *
    Dans cette affaire, mon rôle n’a pas été simplement celui d’un observateur. Les divers documents rédigés par les avocats (ceux du CLER/CNAFC comme ceux de 1969) citent mes travaux (ce blog, mais aussi mon livre). Je n’ai aucun intérêt, ni dans une cause, ni dans l’autre. Quelle que soit la décision que prendra la juge présidant ce procès, Florence Schmidt-Pariset, mon bonheur sera complet : les sex-toys auront un début de jurisprudence.
    Et puisque j’en suis à parler de moi, je signale la publication prochaine de Les objets ont-ils un genre ? (dir. Anstett-Gessat et Gélard) dans lequel se trouve un chapitre sur les circuits de vente et fabrication du godemiché, dans les années soixante.

    Il en faut bien un…

    De Luc Boltanski j’apprécie particulièrement cette citation :

    Je pense qu’il y a actuellement un degré de professionnalisation et de spécialisation que je regrette. Vous avez des gens qui font une excellente thèse, par exemple, sur, je ne sais pas moi, sur les kinésithérapeutes par exemple et puis, ensuite, toute leur vie ils vont rester spécialistes des kinésithérapeutes et puis, quand il y a un drame chez les kinésithérapeutes, ils vont parler à la radio des kinésithérapeutes.
    références

    J’y pense à chaque fois qu’une journaliste m’appelle : de quoi le spécialiste est-il le nom ? Cette semaine, ce ne fut pas suite à un drame chez les kinés mais à un procès impliquant un magasin vendant des gadgets pour adultes. En 2006-2007, un groupe de députés a réussi à modifier une loi datant de 1987 interdisant l’installation des sex-shops à proximité des écoles, en étendant à la fois la zone d’interdiction, la définition des magasins soumis à la loi et celle des associations pouvant porter plainte contre ces magasins. Depuis 2007 donc, j’attendais le test judiciaire, la mise à l’épreuve de cette loi.
    En avril 2011, deux associations décident de porter plainte contre un magasin du centre de Paris. Le procès a eu lieu mercredi dernier, et quelques journalistes (ou assimilées) ont cherché à recueillir mon discours, ce qui a parfois donné à des propos retranscrits dans les articles suivants :

    Parce qu’un sociologue expert ès procès contre les marchands de sex-toys, il en fallait bien un.

    Suis-je normal ?

    La simple présentation de statistiques dans un billet sur les prénoms français suscite ce genre de questions :

    J’ai plusieurs amis de moins de 30 ans qui portent des prénoms retirés de la liste (Perrine, Mariette, Gwenaelle, Coline, Hermine, Valentine, Elie, Manuel, Stanislas, Laetitia). J’en déduis quoi sur mon milieu social ? J’en déduis quoi sur le regard que porteraient les fonctionnaires en question sur mon milieu social ?

    Dans The Averaged American Sarah E. Igo étudie cette conséquence sociale des statistiques, leur réception par les individus, qui cherchent à s’y lire. L’effet performatif des statistiques (« Tu es ceci, à 75% ») est assez régulièrement souligné par les sociologues (disons ceux de la galaxie Desrosières). Mais pas traité comme central. Il fallait sans doute une historienne pour le faire. (Ou il fallait Emmanuel Didier, mais je n’ai pas lu son livre.)
    Comment comprendre cette idée ? C’est sans doute évident au travers des conséquences des enquêtes de Kinsey sur la sexualité des Américain°e°s. Ces enquêtes — aux fondements statistiques peu solides, mais recourant à la “magie des grands N” — ont été publiées en 1948 (concernant les hommes) et dans les années cinquante (concernant les femmes).
    Il y eu de nombreuses réactions, critiquant ces graphiques comme une forme de pornographie démoralisatrice. Il y eu aussi des lectures collectives : les premières associations “homophiles” utilisèrent comme justification les “10%” d’hommes ayant déclaré des relations sexuelles avec des personnes du même sexe. Il y eu aussi des lectures individualistes paradoxales, qui cherchaient l’individuel dans la statistique collective. « There is much evidence to suggest that individuals were using Kinsey’s data as a new, more forgiving, standard by which to clasify their own behavior » (Igo, 264). Kinsey recevait des milliers de lettres, sous la forme à la fois de confessions et de demandes de statistiques spécifiques. Et certaines personnes firent des compte-rendus de leur lecture statistique :

    I learned quickly that as a social science researcher with a college degree, I had a sex life not unlike upper class women of any color. According to Dr. Kinsey, I and these women got more mental satisfaction and less physical gratification from sexual intercourse than persons with lower class standards
    Trad : j’ai rapidement appris qu’en tant que chercheuse en sciences sociales diplômée du supérieur, j’avais une vie sexuelle peu différente de celle des femmes des classes supérieures, quelle que soit leur couleur de peau. D’après le Docteur Kinsey, ces femmes et moi tirons des satisfactions plus mentales que physiques des rapports sexuels, par comparaison avec les femmes des classes populaires.
    [citation dans Igo, 266, reprenant un texte d’une femme Africaine-Américaine faisant dans le magazine Ebony le compte-rendu de sa rencontre avec Kinsey]

    C’est la comparaison de sa pratique avec la moyenne d’un groupe qui fait sens ici.

    *

    Aujourd’hui encore, ces lectures existent. Et se trouvent parfois sollicitées par la présentation des données. Prenons une enquête récente, réalisée aux Etats-Unis et portant sur quelques 5000 personnes. Voici comment un tableau concernant des pratiques est présenté. On y lit, pour chaque catégorie de personnes (Homme / Femmes ; Célibataire / en couple / marié ; 18-24, 25-29 … 70+) et pour trois type de pratiques (masturbation, “vaginal intercourse” et “anal intercourse”) une moyenne des réponses. Ainsi 23% des hommes, célibataires, âgés de 40 à 49 ans ont déclaré se masturber plus de 4 fois par semaine (en vert sur le tableau suivant) :

    Lien vers la totalité du tableau masculin (PDF)
    La réception des statistiques n’est donc pas toujours une réception bêtement critique (« Ca vaut rien, ces chiffres ») ni purement individualiste (« J’ai pas appelé mon fils Léo, je ne suis donc pas dans la masse, je l’ai appelé Nicolas. Mon individualité est irréductible à vos tendances. »). Les statistiques sont utilisées comme “jauge”, comme standard pour donner un sens à une situation : il y en a d’autres comme moi.
    *

    Sources :
    Michael Reece, Debby Herbenick, Vanessa Schick, Stephanie A. Sanders, Brian Dodge, and J. Dennis Fortenberry “Sexual Behaviors, Relationships, and Perceived Health Among Adult Men in the United States: Results from a National Probability Sample” J Sex Med 2010;7(suppl 5):291–304, DOI: 10.1111/j.1743-6109.2010.02009.x
    Igo, Sarah E., The Averaged American, Harvard University Press, 2008 (ISBN : 978-0674027428)

    Le Parisien dentelé : un objet obscène vers 1890

    Maxence Rodemacq est l’auteur d’un mémoire de master d’histoire intitulé L’industrie de l’obscénité. Commerce pornographique et culture de masse à Paris (1855 – 1930), réalisé sous la direction de Dominique Kalifa en 2010. Son travail s’inscrit dans une série de travaux récents en histoire de la sexualité. Pour dire bref, il se concentre sur le marché de la pornographie alors que les études un peu plus anciennes, celles d’Alain Corbin ou celle d’Annie Stora-Lamarre s’intéressaient aux formes culturelles ou s’intéressaient à la pornographie « dans le cadre de la censure politique ou encore celui de la “morale anticléricale” ». Mais à la fin du XIXe siècle, la pornographie se détache de tout discours politique pour viser autre chose.
    A partir de sources policières et judiciaires, combinées à des textes publiés (notamment dans la presse de l’époque), Rodemacq donne à voir comment le marché s’organisait avant 1930. Les sources policières posent des problèmes bien analysés : pour les policiers aussi, l’outrage aux bonnes moeurs est un délit commercial, et ils s’intéressent plus aux vendeurs qu’aux clients. Le client intéressant, c’est « l’ “acheteur” qui achète pour revendre ensuite – par exemple le “commis acheteur” ». Les autres n’apportent pas grand chose au dossier policier.
    Mais les sources policières ont de réels intérêts pour la recherche : elles conservent des documents qui ont disparu et qui donnent une idée de l’étendue de ce qui est alors considéré comme “obscène”. Des publicités et des catalogues notamment, qui donnent une idée des prix au détail. Une entreprise de “caoutchouc dilaté”, la Maison A. Claverie, propose ainsi, à la fin du XIXe siècle, divers préservatifs :

    Le “Parisien” peut “servir plusieurs fois” : il “est en caoutchouc dilaté de qualité tout à fait supérieure [et] possède à son extrémité une petite poche ou ampoule qui sert à recevoir la semence de l’homme. Ce qui fait que le visiteur n’est pas gêné dans son fonctionnement au moment psychologique. On s’en sert comem du préservatif ordinaire, en le déroulant sur le visiteur“.
    Le “Parisien dentelé […] a en plus un anneau dentelé soudé au bas de l’ampoule. De sorte qu’en étant très commode pour l’homme, il procure un plus grand plaisir à la femme”.
    Le caoutchouc est devenu la matière centrale de l’obscénité par “objets” : il permet aussi la fabrication de godemichés (il suffit d’un moule, permettant la fabrication en série). Ces derniers deviennent, à un moment précis de l’histoire, des objets nécessaires aux mises en scènes photographiques : aux débuts de la photographie, le temps de pause est trop long pour que les modèles hommes puissent conserver leur érection.

    Le mémoire de Maxence Rodemacq est consultable au Centre d’histoire du XIXe siècle à l’université Paris I.

    La variété des productions culturelles

    Deux fois par semaine, je fais le tour du quartier Château Rouge, juste au Nord de Barbès, pour y recueillir les affiches des églises évangéliques et pentecôtistes “noires” ou “africaines”. L’affichage sauvage est répandu dans quelques rues, autour de la station de métro. Les afficheurs se livrent à une concurrence permanente pour l’espace des murs aveugles et des barrières de chantier (d’autres gestionnaires d’espace s’y opposent). On voit, sur la photo ci-contre, un “Messager de Dieu” dire “Sans toi, je ne suis rien” mais aussi une affiche politique “Kabila dégage”, ainsi qu’une comédie, “Le string qui tue“.
    Mais aujourd’hui, j’ai aussi trouvé l’indice d’une production culturelle moins légitime :
    Il s’agit de publicité pour un film pornographique qui propose des scènes “dans des arbres”, et qui n’a rien à envier aux couvertures de “Hot Vidéo” qui parsèment les vitrines des vendeurs de journaux. Le messager de Dieu aura fort à faire pour lutter contre le messager de la luxure.
    Je ne connais pas de travaux ethnographiques portant sur la pornographie “africaine” (ses marchés, ses modes de diffusion, ses formes de “captation” de ce que les vidéastes pensent être les fantasmes rentables…). Il semble cependant, d’après divers indices, que certaines formes de régulation par les “bonnes moeurs” ne fonctionnent plus très bien. J’avais été en contact avec des personnes cherchant à ouvrir des sex-shops en Afrique. Dans un site consacré au Cameroun, on peut lire qu’après une descente de police, les DVD reviennent à Youndé… Et, récemment, dans les Inrockuptibles un petit article donnaient quelques informations.
    Sur l’affiche de Château-Rouge, aucun lieu de vente précis n’est indiqué. Juste “Château Rouge” : les petits revendeurs à la sauvette, qui proposent, sur des étals en carton, de fausses montres, des légumes exotiques ou des DVD, doivent parfois proposer ce genre de DVD.
     

    Tout doux, tout doux : encore du fétichisme

    La liste des fétichismes est immense.

    • Certains peuvent faire froncer les sourcils : “ouille, ça doit faire mal”. D’autres semblent a piori plus amusants. Le fétichisme du “mohair” fait partie de la dernière catégorie.
      Mais qui peut donc apprécier autant “une partie de jambes en laine” (en dehors des soirs de grand froid) ? Les partisans et partisanes (assez peu nombreux, apparemment) se retrouvent sur une partie “adulte” de doctissimo pour échanger patrons et pelotes. Sans que l’on sache bien s’il faille crier “Fake”.
      La chose, de toute façon, avait été remarquée il y a quelques années, par Vice, par Brain Magazine et, quelque part, par Maïa Mazaurette, qui signalait ce lien Woolite. J’en parle pour garder ces liens en mémoire.
      Ailleurs (NSFW) sur Flickr.

    D’autres fétichismes ?

  • La cartographie avec R, signalé par Quanti.
  • Les gens qui n’utilisent plus de savon
  • Luc Boltanski sur la Vie-des-idées, et une lecture américaine de Boltanski, sur orgtheory
  • Une allusion lettrée à Rabbi Jacob.
  • « Les formes d’un lapin ou d’un renne en chocolat avec un ruban rouge ne peuvent être enregistrées en tant que marques communautaires » PDF.
  • Fantômette, héroïne ligotée (2)

    Dans Le Figaro, du 22 juin 2006, p.5, on peut lire une toute petite interview de Marie Darrieussecq sur ses lectures d’enfant : « Fantômette était un caractère féminin positif, active, mystérieuse, érotique… Oui-Oui, au potentiel érotique moindre, avait un côté “doudou” rassurant. »
    Fantômette était donc dotée d’un potentiel érotique. Il fallait poursuivre l’enquête (commencée ici), surtout que la Bibliothèque rose tend à minimiser ce potentiel. Dans le communiqué de presse visant à ouvrir les festivités du cinquantième anniversaire de Fantômette, Darrieussecq, interviewée ne parle plus d’érotisme, mais de féminisme : « “Fantômette” était une héroïne extraordinaire pour la petite fille que j’étais, une féministe avant l’heure, et qui me faisait rêver. » [source].
    Dans un esprit proche, les fans adultes de Fantômette considèrent que toute lecture sexualisante des romans de Georges Chaulet est perverse.
    L’enquête se poursuivra donc chez d’autres romancières :
    Dans Sous réserve de Hélène Frappat (Allia, 2004), Fantômette apparaît comme une tueuse, « dans un roman où la justicière égorge un journaliste dont elle désapprouve les avances ». Ce roman « s’appelait Loi Blanche car son héroïne, Fantômette, avait la passion des couteaux. » Une tueuse donc, mais pas vraiment érotique.
    Dans le roman Premier rôle, d’Alice Massat (Denoël, 2008), le potentiel érotique de Fantômette est liée à son loup. Ce roman se conclut par une soirée dans laquelle participants et participantes doivent porter le masque de Fantômette, devenue l’héroïne d’un film : « À l’origine, c’est vrai, c’était pour les enfants, mais ils en ont fait un film policier, avec une héroïne aux pouvoirs spéciaux. Mais sans vous raconter toute l’histoire, on comprend au fur et à mesure qu’elle est carrément branque, victime de troubles de l’identité. »

    *

    Mon hypothèse

    Je ferai l’hypothèse que, dans les romans de Georges Chaulet, le “potentiel érotique” de Fantômette est en partie lié aux situations d’entrave, qui reviennent suffisamment souvent pour former un motif narratif. Ces situations d’entrave, nous allons le voir, sont souvent réalisées dans des sous-sols (cuves, caves, grottes, cryptes, cales de bâteau…) ou autour d’armatures plus ou moins métalliques (cages, grilles, chaises…). Les costumes jouent un rôle (celui de Fantômette, mais aussi diverses sortes de combinaisons).

    Quelques preuves de ligotage récurrent

    En 1961, dans les premières aventures, Les exploits de Fantômette, le ligotage est évoqué rapidement, sur un bateau en train de couler :

    [Le colonel] se baissa, empoigna un cordage et ligota Fantômette, toujours évanouie, après lui avoir retiré son poignard qu’il planta sur le pont. Puis il la prit sous son bras, entra dans la cabine et descendit au fond de la cale par un court escalier.
    source : Les exploits de Fantômette, 1961, p.158

    Deux ans plus tard, dans Fantômette au carnaval, l’auteur multiplie les ligotages. Page 125 « Ce fut soudain, inattendu. Un voile noir lui tomba sur le visage tandis qu’elle se sentait soulevée de terre, puis maintenue solidement. Elle sentit qu’on lui immobilisait bras et jambes pour les attacher. » Fantômette se retrouve « ficelée comme une andouille de Vire » (p.127). Mais aussi p. 150, où Fantômette est de nouveau ligotée, et où elle déclare, étrangement, « Je veux bien qu’on m’attache », tout en évoquant diverses formes de « supplices chinois ». Idem (double ligotage) dans Fantômette contre la Main Jaune (1971), où le personnage évoque encore explicitement un supplice. Attachée à un gouvernail, elle déclare : « Tiens! C’est donc ça qu’on appelle le supplice de la roue ? » (p.69). Ré-attachée une centaine de pages plus loin, elle proteste « Encore ! C’est une manie que vous avez, de ficeler les gens ? » (p.174).

    Dans Fantômette et la télévision (1966), Fantômette « était allongée par terre, sur le dos. La corde qui lui immobilisait bras et jambes était passée, par surcroît de précaution, dans un anneau de fer scellé au mur. » (p.138)

    Entre 1968 et 1975, les scènes de ligotage font partie des scènes attendues. Dans Fantômette dans le piège (1972) elle est aveuglée par une sorte de sac, ligotée et enserrée dans un pneu (la scène formera la couverture et sera illustrée).

    un voile noir s’abat sur ses yeux, en même temps qu’une sorte de cercle tombant du ciel, lui enserre les bras en les immobilisant. Elle tente de ses débattre, mais sent qu’on lui attache les jambes avec une corde.

    La panoplie parfaite du petit sadomasochiste

    Dans Fantômette contre le Hibou, les méchants portent des costumes à mi-chemin entre ceux du Ku-Klux-Klan, ceux des Grands Inquisiteurs et des bourreaux. Dans Fantômette chez les Corsaires (1973), c’est toute la panoplie du sadomasochiste qui est conviée. Menottes, entraves, caves, cages et fouets… sont combinés à une situation où les personnages féminins capturées par des sortes de pirates sont réduites en esclavage :

    « Si vous m’obéissez au doigt et à l’oeil, ça ira. Si vous faites les fortes têtes, il y aura cet accessoire pour vous calmer… »
    Du pouce, il désigne le fouet accroché au mur.
    (…)
    Dominguez décroche une chaîne reliée à deux anneaux. L’ensemble ressemble assez à des menottes. Il se baisse, ouvre les anneaux qui sont en deux parties, les referme sur les chevilles de la grande Ficelle. Puis il sort une clé de sa poche et verrouille les anneaux. Ficelle pousse un cri :
    « Mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous me mettez des chaînes aux pieds, comme aux esclaves, dans l’ancien temps ? »
    Dominguez se met à rire.
    « Et que crois-tu donc que tu es ? Une esclave, ma petite, tout bonnement ! »
    source : Fantômette chez les Corsaires (1973), pages 80-82

    Le thème du cachot revient en force dans Fantômette et le Masque d’Argent (1973), où deux hommes l’entraînent sous terre :

    Fantômette ne peut rien voir, mais elle se rend compte que des poignes solides la soulèvent, l’entraînent au long des couloirs du sous-sol. Elle se débat, essaie de se libérer, donne des coups de pied, mais sans résultat. Ses adversaires sont au nombre de deux, lui semble-t-il. Le premier lui a rabattu sa cape sur sa tête, le second lui maintient les jambes. Elle sent qu’on la soulève, qu’on la porte et qu’on la dépose (p.137) sur le sol. Elle entend le claquement de la porte, suivi d’un glissement de verrous. Elle dégage aussitôt sa tête de la cape, regarde autour d’elle. La pièce est une sorte de cachot
    source : Fantômette et le Masque d’Argent (1973) p.136

    Esclavage, cachot… y aurait-il d’autres réminiscences d’incarcération féminine ? On trouve une aventure intéressante dans Fantômette et le secret du désert (1973), livre dans lequel non seulement Fantômette est attachée en plein désert, sur un roc, “les bras en croix”, par des “liens de cuir” par un chef de tribu arabe, mais aussi enfermée, un moment dans le harem (du même chef ou d’un autre). Dans le harem, elle est rhabillée entièrement, à la mode locale. La scène de ligotage présente une caractéristique intéressante. Fantômette y est une participante volontaire :

    « Si tu refuses ce que je t’offre, je te fais attacher à ce pic et je t’abandonne là jusqu’à ce que tes os blanchissent au soleil. »
    Fantômette médite un moment en sifflotant entre ses dents, puis elle se lève, sort du gourbi et va tranquillement s’adosser à l’aiguille de pierre.
    p.71-72

    Ligotage et jeux d’eau

    Dans Fantômette et le palais sous la mer (1974), le thème du ligotage est encore associé à celui de la mer. Les trois héroïnes (en combinaison moulante de plongée) sont ligotées… par ceux-là même qui avaient déjà ligotées les mêmes personnages, dans le premier épisode de la série (1961). L’auteur, on le voit, a de la suite dans les idées.
    Dans Pas de vacances pour Fantômette (1984), elle est enfermée dans une machine à laver industrielle (une sorte de cage en métal, mais vouée à être mise à l’eau) :

    oui je viens d’imaginer un moyen simple et efficace. Nous allons la fourrer dans une des machines à laver et ouvrir le robinet d’eau. Quand la machine sera remplie, notre amie se noiera gentiment…
    Pas de vacances pour Fantômette (1984)p.12

    Dans Fantômette en plein mystère l’héroïne est non seulement ligotée, mais aussi jetée dans l’eau (et sauvée in extremis par Œil de Lynx).

    *

    Ligotage et humiliation

    Que se passe-t-il une fois Fantômette ligotée ? Le plus souvent, les ligoteurs s’en vont. Mais, assez fréquemment quand même, ils cherchent à humilier Fantômette. En lui soufflant de la fumée de cigare sur le visage (Fantômette contre Charlemagne, 1974, p.102), car, dans les années 60 et 70, les méchants fûment pas mal, et même les gentils (la pipe, pour Œil de Lynx le journaliste).

    Dans Fantômette contre Charlemagne (1974), une double scène de ligotage (un ligotage simple suivi d’un double ligotage sur une grille en fer) :

    La jeune justicière est entraînée jusqu’au premier étage du cinéma, puis soigneusement ficelée à une chaise. Le Furet allume alors un cigare, souffle la fumée au nez de sa prisonnière et fait un petit discours. (…)
    source : Fantômette contre Charlemagne (1974), p.102

    On peut aussi humilier Fantômette en mangeant ou en dînant face à elle (un thème fréquent). En la menaçant enfin de supplices encore plus vicieux :

    « Ah! Tu ne veux pas parler ? Parfait! on va te délier la langue. Ah! on veut jouer au plus fin avec moi… Eh bien, nous allons voir qui aura le dernier mot. Je vais un peu te chatouiller la plante des pieds avec la flamme de cette bougie, et il faudra bien que tu parles! »
    source : Fantômette et la télévision (1966), p.159.

    Dans Fantômette en danger (1983), le ligotage est associé au monde médical. Fantômette est attachée par des entraves en métal sur une table d’opération et trois médecins la menacent.

    Et soudain elle sent ses bras s’immobiliser. On la soulève d’un coup, on la porte sur le fauteuil d’opérations. Des cercles de métal se referment sur ses poignets et sur ses chevilles. La capture n’a pas duré cinq secondes, preuve que les infirmiers ont l’habitude de ce genre de chose.

     

    Est-ce dans les cordes de Fantômette ?

    Fantômette ligotée, OK. Fantômette ligoteuse ? Oui, parfois. C’est avant tout quelqu’un qui apprécie un bon ligotage. Fantômette brise la glace (1976) s’ouvre par une scène dans laquelle Fantômette regarde une jeune fille se faire ligoter.

    A la lecture, Fantômette ligote peu. Je ne retiendrai ici qu’un seul ligotage, parce qu’il est parfait. C’est le ligotage d’une femme (+1), dans une sorte de cage en métal (un avion, +1), en costume (+1). Il ne manque que le sous-sol…

    Conclusions

    Dans une interview donnée à Hervé Guibert dans L’Autre journal en 1986, Georges Chaulet déclarait que “dans la Bibliothèque rose on ne peut se permettre ni épouvante, ni sexualité, ni argot. C’est une convention tacite qu’on suit une fois pour toute”. Mais comme on le voit, la sexualité affleure, jamais explicite, dès lors qu’elle est évacuée.

    Références

    Ont été consultés les Fantômettes suivants
    Les exploits de Fantomette, 1961
    Fantômette contre le Hibou, 1962
    Fantômette au carnaval, 1963
    Fantômette contre Fantômette, 1964
    Fantômette et l’île de la sorcière, 1964, 1984
    Pas de vacances pour Fantômette, 1965, 1984
    Fantômette et la télévision, 1966
    Fantômette et le brigand, 1968 et 1974
    Fantômette et son prince, 1968
    Fantômette et la lampe merveilleuse, 1969
    Fantômette et le trésor du Pharaon, 1970
    Fantômette chez le roi, 1970, 1974
    Fantômette à la mer de sable, 1971
    Fantômette contre la Main Jaune, 1971
    Fantômette et la maison hantée, 1971, 1983
    Fantômette dans le piège, 1972
    Fantômette viendra ce soir, 1972
    Fantômette chez les corsaires, 1973
    Fantômette et le secret du désert, 1973
    Fantômette et le Masque d’Argent, 1973
    Fantômette et la Dent du Diable, 1973
    Fantômette contre Charlemagne, 1974
    Fantômette et la grosse bête, 1974
    Fantômette et le palais sous la mer, 1974
    Olé Fantômette, 1975
    Fantômette contre Diabola, 1975
    Fantômette viendra ce soir
    Fantômette brise la glace, 1976
    Fantastique Fantômette, 1980
    Fantômette en danger, 1983
    Fantômette en plein mystère, 1984
    Fantômette contre le géant, 1984