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Transmissions. Une communauté en héritage

J’interviendrai, la semaine prochaine, au colloque Colloque Transmissions. Une communauté en héritage. 40 ans de sociologie française [qui se tient du 5 au 7 juin à l’IEP de Paris].
Il y a un livret qui présente les différentes interventions, avec, notamment : Andrew Abbott & Etienne Ollion, “La sociologie française a-t-elle joué un rôle aux Etats-Unis depuis 1970 ?”
L’actualité — les décès rapides de sociologues (Desrosières, Castel, Boudon, Crozier) ayant structuré la discipline, en théorie ou en pratique — a rattrapé ce colloque, qui devrait être l’occasion de réflexions intéressantes.

Un classement ? Non, sire, un espace !

La semaine dernière, j’ai proposé de jouer à classer entre eux les départements de sociologie. Le jeu consistait à choisir entre des paires de départements (Paris 8 contre Perpignan; Paris 4 contre Paris 7…).
Deux cents personnes ont fourni plus de 5600 votes, et 2000 “non-votes”. J’ai commencé à analyser les données de ces votes. Les contraintes du jeu lui-même orientent fortement ce qu’il est possible de faire à partir des données.
Commençons par regarder les “non-votes”. Les votants avaient la possibilité de signaler qu’entre deux universités, ils ne pouvaient pas choisir car ils n’avaient pas assez d’informations sur ces universités, ou parce que ces deux universités étaient semblablement les mêmes.
Le graphe suivant considère que deux universités (mais il faudrait dire “deux départements de socio”) ont un “lien” entre elles quand des votants ont déclaré que ce sont “les mêmes” :
reseau-same-socio
Si vous cliquez, vous verrez mieux [pdf]

Les universités sont représentées par un point, et la taille du point dépend du nombre de réponses “ce sont les mêmes”. Comme on le voit, certaines universités/départements (Montpellier3, repère postmoderne; l’IEP de Paris; Paris9-Dauphine) apparaissent suffisamment distinctement pour ne pas être jugé “comme les autres”. Les universités “centrales” dans ce graphe (Amiens/Besançon/Metz) sont celles qui apparaissent souvent difficiles à distinguer. Mais Amiens, par exemple, apparaît très peu dans les réponses “je ne connais pas” (ce sont Chambéry et Saint-Etienne qui sont dans cette situation).
Enfin, j’ai réalisé une Analyse en composantes principales, en prenant en compte, pour chaque votant et chaque université, la proportion de votes “gagnants” : si V(i) [le votant n°i] a voté 3 fois pour le département de socio de l’université j, U(j), et une fois contre, alors P(i/j) est de 75%.
ACP-socio
C’est illisible : cliquez pour ouvrir un PDF

Dans ce graphique, les universités en rouge sont celles pour lesquelles les votants mettent beaucoup de temps avant de les déclarer préférables à d’autres.
Le premier axe oppose les universités/départements sur une échelle Province/Paris, qui est peut-être corrélée à une échelle de prestige : mais cela est peut-être directement lié aux contraintes du jeu lui-même. Le deuxième axe apparaît plus intéressant, en opposant entre elles des universités/départements sur ce qui m’apparaît être un principe de vision et de division “politique” (sur le principe générateur gauche/droite, où Paris8 s’oppose à l’IEP).
Si le jeu conduisait à l’établissement d’un “ranking” automatique, l’analyse rapide des données recueillies auprès de collègues (200 votants, 5600 votes et 2000 non-votes) montre la diversité des principes de division, qui pointent même quand l’on cherche uniquement à recueillir “l’évaluation sociale des formations”. C’est peut-être ce qui explique l’échec de la diffusion, en France, des tentatives de création d’échelles de prestige [Chambaz, Maurin, Torelli. L’évaluation sociale des professions en France. Construction et analyse d’une échelle des professions. Revue française de sociologie. 1998, 39-1. pp. 177-226. doi : 10.2307/3322788]. Sous l’échelle unidimensionnel, c’est l’espace multidimensionnel qui pointe.

La féminisation des revues de sociologie depuis 1960

Billet rédigé par B. Coulmont, A. Hobeika et É. Ollion, publié conjointement sur https://coulmont.com et http://data.hypotheses.org/637

Dans un récent article (PDF), West (un biologiste, pas la sociologue du genre) et ses collègues montraient à partir des articles de JSTOR que si le sex-ratio évolue sensiblement au cours des dernières décennies, l’égalité n’est pas encore de mise entre hommes et femmes dans les publications. Ils soulignaient en particulier que les hommes sont toujours sur-représentés dans des positions de prestige (premier et dernier auteur).

Qu’en est-il en France ? Partant d’une base des revues de sciences sociales françaises compilée par A. Hobeika et E. Ollion dans le cadre d’une recherche en cours sur l’histoire de la discipline par ses publications[1], on obtient une image de la sociologie dans le temps.

D’un point de vue global, au cours des années soixante aux années quatre-vingt-dix, la féminisation progresse, mais très lentement : 81% des auteurs sont des hommes dans les années 1960, ils ne sont plus que 71% dans les années 1990[2].

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La féminisation est aussi très inégale suivant les revues. Certaines (Archives de sciences sociales des religions, Économie et statistique, Population) voient la part des auteures féminines augmenter substantiellement, alors que d’autres restent des bastions masculins (comme les Actes de la recherche en sciences sociales et la Revue française de sociologie)[3].

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Déterminer le sexe des auteurs à partir de leurs prénoms ?

Pour établir le sexe des auteurs, nous nous sommes appuyés sur leur prénom, méthode utilisée par West (cité plus haut) ou par Carrasco pour retrouver le sexe des pacsés [Carrasco V., 2007. — « Le pacte civil de solidarité : une forme d’union qui se banalise ». Infostat justice, 97 pp. 1–4.]

Mais quand on cherche à inférer le sexe du prénom, plusieurs méthodes sont possibles.

La première consiste à faire ce codage manuellement : la familiarité avec la discipline permet de savoir que Claude Poliak n’a pas le même sexe que Claude Dargent, que Dominique Méda et Dominique Wolton non plus. Mais c’est très chronophage.

Parmi les techniques de codage automatique, deux autres sont possibles. On peut établir une liste de prénoms indiscutablement sexués (Baptiste, Yvette, Émile) à partir d’annuaires, et leur attribuer une valeur (M/F ou 0/1), laissant indéterminés les prénoms épicènes. Toutefois, si on dispose du fichier des prénoms (INSEE), une autre possibilité est d’associer à chaque prénom un score (de féminité, de masculinité) en fonction de son usage social : ainsi 99,95% des Catherine, au XXe siècle en France, ont été déclarées à la naissance comme étant du sexe féminin ; ce chiffre est de 0,08% pour les Simon. Les Dominique sont à 41% des filles, les Claude le sont à 12%, etc. Utiliser cette méthode revient donc à supposer que les prénoms des sociologues ont la même fréquence d’utilisation pour des hommes/femmes que dans la société française toute entière, ce qui semble raisonnable.

On a ici mené un test de ces méthodes, en recodant manuellement le sexe des auteurs pour une revue, la Revue Française de Sociologie. On compare les résultats à ceux des deux autres procédures. Pour la période 1960-1999, le nombre d’articles de cette revue dans notre base est de 1723. En excluant ceux pour lesquels aucun auteur n’est mentionné[4], on a in fine 1329 prénoms.

Les trois méthodes donnent sensiblement le même résultat, malgré des nombres de cas différents sur lesquels elles butent (« NA méthode » ci-dessous). Avec 17 prénoms non-détectés seulement (parfois répétés, d’où les 28 NA), le fichier des prénoms (INSEE) apparaît comme une solution à la fois commode et efficace pour un traitement automatisé tel que celui qu’on vient de faire[5].

Codage manuel Liste restreinte de prénoms Fichier des prénoms
Homme 79.08 78.64 78.67
Femme 20.92 21.35 21.33
Nb. individus 1329/1723 1063/1723 1301/1723
Infos manquantes 394 394 394
NA méthode 0 266 28

 

Des chiffres sur la situation dans la sociologie étasunienne, calculés avec des méthodes similaires, sont disponibles chez Neal Caren et chez Philip Cohen.

Et ci-dessous le graphique avec l’ensemble des revues de sociologies prises en compte dans l’analyse.

 

All-BuYlRd


[1] Elle recense les publications dans les revues de sociologie française depuis les années 1960 (articles et symposiums, mais pas compte-rendus). La base est organisée par signatures : chaque ligne désigne un auteur et un article (par exemple, Bourdieu P. & Wacquant L. 1999 donne lieu à deux lignes dans la base : une pour chaque auteur).

[2] La base recense plus de 20 000 articles et comptes-rendus dans une vingtaine de journaux : Agora, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Archives de Sciences Sociales des Religions, Critique internationale, Déviance et société, Espace population et sociétés, économie et statistiques, Genèses, Pôle Sud, Politix, Population, Réseaux, la Revue Française de Sociologie, Sociétés contemporaines, Sociologie et santé, Tiers-Monde. Elle s’appuie largement sur les données du site Persée, complétées ponctuellement pour les revues qui en sont absentes.

[3] Dont B. Lahire disait récemment qu’elles étaient « les deux revues françaises de sociologie les plus académiques »).

[4] Soit il n’y en avait pas, soit on n’a pas réussi à le dissocier du nom dans les rares cas où les deux n’étaient pas clairement séparés. C’est une limite de ce traitement complètement automatisé, même si on a de bonnes raisons de penser que cela ne change rien aux résultats présentés ici.

[5] Si les prénoms sont à l’avenir plus épicènes, alors cette méthode pourrait s’avérer problématique. Elle l’est parfois entre pays, Jean Leca n’étant pas du même sexe que Jean Comaroff.

Où faire une licence de sociologie ?

Un des signes distinctifs de la sociologie américaine, c’est l’objectivation du prestige. On en trouverait des exemples dans Street Corner Society, dans Middletown, mais aussi plus récemment chez Podolny (Status Signals). C’est dans cette tradition, probablement, que s’inscrit cette tentative d’établissement d’un classement des départements de socio étatsuniens.
J’ai utilisé le même outil, avec une liste des universités et autres établissements proposant des licences ou des masters de sociologie : vous pouvez répondre à la question Dans quel département de sociologie faire sa licence ou son master ? en choisissant, dans une paire de départements, celui que vous préférez.
On peut, avec ce processus, arriver à un “classement” (mais qui exprime quoi ? le “prestige” ? ce n’est pas certain) :
classement-paires-socio
Mais comme les données sont exportables, et que chaque “votant” reçoit un identifiant, il sera possible de faire d’autres traitements statistiques, qui montrent, probablement, un espace qui n’est pas structuré par une seule échelle.
classement-data-socio
Je donnerai accès au fichier de données à toute personne qui souhaiterait travailler dessus. En attendant, allez dire Où faire sa licence ou son master de sociologie.

L’évaporation académique : les qualifiés non postulants

Je vais parler ici de l’évaporation académique, c’est-à-dire des personnes qui, qualifiées par le Conseil national des universités, ne candidatent à aucun poste universitaire. Je vais m’appuyer sur les données des “DGRH A / LT & DGRH A1-1 / PR”.
Dans l’Etude de la promotion 2012 des qualifiés aux fonctions de MCF et de PR, on trouve quelques pages consacrées à ceci : “3589 personnes détenant globalement 4911 qualifications délivrées cette année n’ont pas candidaté sur les postes ouverts au recrutement. Elles représentent 43,5% des personnes qualifiées par le CNU au titre de l’année 2012”. La DGRH-A appelle cela “l’évaporation”.
Près d’une candidate sur deux, donc, qualifiée, ne candidate pas. Peut-être parce qu’il n’y a aucun poste qui lui convienne. Peut-être par autocensure…
Mais ce n’est peut-être pas dû uniquement aux candidates elles-mêmes. La plus ou moins grande sévérité des sections est liée à la plus ou moins grande proportion d’évaporées.
evaporation
Cliquez pour avoir un beau graphique en PDF

La taille des points est fonction (linéaire) du nombre de candidats qualifiés (je me suis limité, ici, à la qualification “maître de conférences”. La droite orange est la droite de régression linéaire. Une relation croissante existe entre le taux de qualification et le taux d’évaporation : dans les sections les plus “laxistes”, de nombreux candidats abandonnent avant même de postuler.
Mais c’est un peu plus compliqué encore (rien qu’avec les données de la DGRH A), car une relation évidente existe entre la “pression” (le nombre de qualifiés de l’année rapporté au nombre de postes ouverts au recrutement dans l’année). Ainsi, quand il y a environ un poste pour chaque qualifié (en droit, par exemple), il y a très peu d’évaporation. Mais quand il y a un poste pour 20 candidats, alors près de 60% des candidats abandonnent.pression
Cliquer pour agrandir

On remarquera, sur ce graphique, le comportement “optimiste” des politistes, de la 4e section du CNU : 15 candidats pour chaque poste, mais à peine 20% d’évaporation.
Et si l’on combine le tout ? En coloriant les points en fonction du taux de qualification ? On arrive, je pense, à la limite de la synthèse graphique possible.
evaporation-pression
Le “taux d’évaporation” était de 34% en 2007, et, depuis, il augmente régulièrement.
[mise à jour 2013-03-02] Regardons maintenant la relation entre la “porosité” des sections CNU et le taux d’évaporation. Le graphique suivant met en relation la proportion de “multiqualifiés” par section et l’évaporation. Il apparaît que, globalement, plus la section comporte de candidats multiqualifiés, plus ces candidats s’évaporent…
multiqualifies
Je trouve cela a priori étrange : je pensais que la proportion de multiqualifiés pouvait être un indicateur de la volonté des candidats de postuler aux postes universitaires.

Note : Données : evaporation.csv [j’ai extrait ces données du rapport de la DGRH-A, qui est au format PDF]

Mise à jour : Poursuite de l’analyse chez Olivier Bouba-Olga

Ma prime d’excellence scientifique

Cadeau d’avant noël. Le 21 décembre, un mail du service du personnel enseignant m’informe que

Suite au classement de l’instance nationale et de la validation par les conseils centraux, nous sommes au regret de vous informer que votre dossier de candidature à la Prime d’Excellence Scientifique (PES) pour la campagne 2012 n’a pas été retenu.
Un courrier émanant de Madame Danielle TARTAKOWSKY, présidente de l’université vous parviendra prochainement.

Il m’a fallu envoyer trois demandes par mail pour obtenir le rapport non-signé et non-rédigé par « l’instance nationale ». “Instance nationale” composée, pour la section 19, des éminents collègues dont les noms suivent :
19 Madame Delcroix Catherine, Université de Strasbourg
19 Madame Dion Michèle Université de Bourgogne
19 Monsieur Pequignot Bruno Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle
19 Monsieur Valade Bernard Université Paris 5 Descartes
[Cette liste, c’est de l’excellence en barre.]
(source)
coulmont-PES-2012
Mes notes sont ainsi : j’ai “C” en “G” (G = note globale). Définitivement pas excellent. Zut. J’ai “A” en “P” : ça doit être bien, ça. Mais c’est mitigé par un “C” en “E” (c’est à dire l’encadrement doctoral scientifique) : en effet, comme je n’encadre pas de thèse (et que je ne peux pas en encadrer), je suis classé “C”… et c’est la prime qui s’envole. J’ai “B” en “R” : un “Rayonnement” moyen donc. Et, honte parmi les hontes, j’ai “C” en “S” (“S” étant l’acronyme de “Responsabilité scientifique”). Les spécialistes en coulmontologie (et ils sont nombreux) se souviendront que j’avais obtenu les mêmes notes en 2009.

Le rapport n’est pas signé. Aucune recommandation n’est proposée pour améliorer mes chances de primes. Comment devenir un bon chasseur de prime si l’on ne donne aucun conseil… Même la lettre de la Présidente ne dit pas comment faire ? D’ailleurs cette lettre — mais c’est coutume à Paris8 — ne dit pas qui a obtenu cette prime : c’est une chose impossible à savoir (les compte-rendus du conseil scientifique ne sont plus diffusés sur l’intranet, de toute façon). Tout laisse supposer, dans la rédaction, que la prime a été en grande partie réservée aux “rangs A”.

primedexcellence

Allez, on recommence cette année : cela va être d’autant plus intéressant que toutes les évaluations se feront localement, entre collègues excellents de la même université.

De quoi “sociétal” est-il le nom ?

On ne pose pas ses coudes à table, on tient son couteau de la main droite… et on ne dit pas “sociétal”. C’est ainsi que l’on se montre comme sociologue civilisé. Et c’est un fait : le sociologue qui utilise “sociétal”, c’est simple, est un charlatan, par définition.
C’est du moins ce que l’on apprend très tôt. Sociétal dans une copie, c’est le zéro assuré. “Jargon”.
Mais c’est plus complexe : car “sociétal” est souvent utilisé (souvent par les mêmes qui utilisent “drastique”). Voici ce que montre google N-gram (je reprends une idée de Gérôme T*) :

Sur le corpus anglophone :
societal-en
Et sur le corpus francophone :
societal-fr
(On verrait la même évolution sur le corpus germanique).

Il faudrait pouvoir expliquer cette hausse. Mais avant cela, une archéologie du terme s’impose. L’on trouverait, aux marges de la sociologie, quelques usages dans le premier XXe siècle. Mais c’est surtout Talcott Parsons qui diffuse ce mot. Il semble l’utiliser dans les années 1950, puis, de manière croissante, dans les années 1960 : la “societal community” est ce qui assure l’intégration. Pour quelles raisons en est-il venu à utiliser “societal” plutôt que “social”. Probablement pour des raisons similaires au trio Maurice/Sellier/Silvestre, dans “Politique d’éducation et organisation industrielle en France et en Allemagne” (1982) qui trouvent ce mot utile dans le cadre d’une comparaison internationale entre systèmes d’éducation. Dans ce livre l’accent est mis sur les relations d’interdépendance, dans les deux pays, entre l’organisation de la formation professionnelle et générale et les comportements des entreprises. En gros les auteurs essaient de comparer des relations entre systèmes (systèmes d’éducation, entreprises, organisations, systèmes de qualification des travailleurs). Ils vont essayer de développer ce qu’ils appellent “l’analyse sociétale” qui s’intéresse aux relations entre grosses entités (systèmes) par différence avec le social (qui serait plutôt l’ensemble des interactions entre individus, si je me souviens bien). Le “sociétal”, c’est le niveau “méso”, ni micro, ni macro.
Il n’était probablement pas nécessaire d’utiliser ce mot.
Mais il a eu une résonance au delà de la sociologie : vers 1995 est fondée la revue “Sociétal”, qui est une sorte de lien entre syndicats patronaux et monde de l’expertise universitaire. Comme Futuribles, “Sociétal” se réfère à Bertrand de Jouvenel.

J’ai bien conscience de la rapidité des raccourcis dans ce billet. J’espère que mes collègues sauront m’indiquer où trouver d’autres pistes permettant de comprendre et l’échec “intra-sociologique” du terme sociétal et la réussite médiatique du même terme.

Mes conditions de travail (3)

Il y avait, dans Le Monde, un article sur les “campus cinq étoiles” de certaines universités américaines. C’est assez simple de faire un article sur les Etats-Unis… c’est apparemment plus compliqué de faire un article sur une université française. En tout cas, l’université dans laquelle je travaille n’a pas encore eu les mêmes honneurs. Mais un journaliste de France 24 s’est déplacé French university professors decry a failing system et en français ici. Le directeur du département de philosophie y décrit les “trois salles de classe défraîchies, dont deux sans fenêtres” qui sont affectées à l’enseignement en philo.
Pour aider d’autres journalistes, voici un petit état des lieux.
Commençons par l’organisation de la scolarité : nous bénéficions, dans l’université où je travaille, depuis plus de deux ans, d’un logiciel, “apogée”. Ce logiciel ne fonctionne pas. Pas du tout. Et l’organisme qui a créé ce logiciel, l’AMUE, le rend obsolète en cherchant à en créer un autre. Du coup : l’AMUE n’assure plus le suivi technique, à ce que j’ai compris (ce qui inquiète certains présidents d’université).
Donc, pour me répéter, mais certains ont du mal à l’entendre, Apogée ne fonctionne pas du tout. Un “pré-audit”, plus de deux ans après l’installation, est en cours. Sur twitter, l’un des membres du cabinet de la Présidence me demande d’être juste : deux “groupes de travail” ont été créés. Reste que, au quotidien, rien ne marche. Mais soyons juste : deux groupes de travail ont été créés.
Voici un document, qui, sur onze pages, décrit les problèmes dans un seul département, le département de sociologie.

Etat des lieux “apogée”, département de sociologie, novembre 2012 [pdf]

• Des jurys paralysés, réduits à naviguer à vue et à éponger les erreurs

– Impossibilité de tenir le jury en février 2011.
– Jurys paralysés en juin et septembre 2011 : président et membres mobilisés plusieurs jours jusqu’à 21h ; diplômes délivrés contenant de nombreuses erreurs
– Nouvelle impossibilité de tenir le jury en février 2012 en raison d’une modélisation non terminée.
– Jury de juin 2012 paralysé : 25 licences délivrées manuellement ; aucun passage traité.
– 242 mails d’étudiants entre fin juillet et mi novembre 2012 identifiant chacun entre 1 et 6 erreurs, soit autour de 750 problèmes à traiter manuellement, par le secrétariat, les responsables de formation, de jury et la cellule Apogée.
– Jury de septembre 2012 paralysé : voir « Liste non exhaustive des problèmes Apogée » ; production d’attestations de passage manuscrites.

Une collègue, dans un autre département, s’est amusée à composer les “Œuvres complètes” d’apogée [pdf], à mettre bout à bout les mails reçus au sujet d’apogée. La lecture de ce document est aussi édifiante.
De fait se sont mis en place, dans toute l’université, des procédures parallèles à apogée, pour pouvoir assurer le suivi de la scolarité des étudiantes. C’est principalement en recourant à des “fichiers Excel” bricolés, département par département, que l’on arrive à travailler, c’est à dire — pour faire bref — pouvoir assurer à tel étudiant que oui (ou non) il est diplômé (ou ne l’est pas, pour telle ou telle raison).

Mais l’on me signale que deux groupes de travail ont été créés.

*

Je ne sais pas s’il y a un groupe de travail sur les toilettes universitaires (j’attends que l’on me renseigne sur ce point). Peut-être bien que l’achat ou la location de locaux dans “Paris intra muros” pour héberger le quartier-général du PRES-Paris-Lumière pourrait être doté d’un ordre de priorité plus élevé (mais je fais ici du mauvais esprit).

Historiquement, et surtout à partir du XIXe siècle, l’accès aux toilettes publiques et semi-publiques a été perçu comme un moyen de favoriser ou de restreindre les mouvements de certaines populations. Les résistances à la construction de toilettes publiques pour les femmes dans l’Angleterre victorienne sont bien connues (Wilson 1991). Combinées avec la montée de l’hygiénisme (qui conduit à rendre délictueux d’uriner ou de déféquer dans l’espace public), l’absence de toilettes publiques visait à restreindre l’accès des femmes à ce même espace public (Kogan 2010).
L’accès des travailleurs à des sanitaires permettant le respect de leur dignité fut aussi au centre de luttes aujourd’hui oubliées. Un seul exemple, le transport des migrants au début du XXe sicècle (Douki 2011) : l’un des combats de mouvements de défense des migrants étaient que ces populations pauvres et migrantes puissent bénéficier de meilleures conditions de transport pendant leur long voyage en bateau vers l’Amérique; évidemment la question des toilettes décentes et nombreuses étaient déjà posée, comme un moyen élémentaire pour rendre le transport plus sûr (faire baisser les risques de contagion) et aussi pour « humaniser » les conditions de transport.

Se joue-t-il quelque chose du même ordre dans l’université dans laquelle je travaille ?

Aujourd’hui, malgré leur mobilisation, les ouvriers de la “cellule logistique”, du “service technique immobilier” ou de l’entretien ne peuvent plus assurer le bon fonctionnement de ces toilettes. Ils ne sont pas assez nombreux, et ils se retrouvent face à une situation qui dégénère plus vite qu’il n’est possible de l’améliorer.

Un exemple : le bidouillage de verrous (dans les toilettes du bâtiment C)

Une conséquence néfaste de cela, c’est la privatisation des toilettes. Un peu comme dans le monde capitaliste, où se déploient des modes privés d’appropriation du profit, la lutte des classes se déploie, dans mon université, autour de l’appropriation de l’hygiène (un bien commun, produit collectif, mais disponible pour certains seulement). Celles et ceux qui le peuvent installent donc des verrous, des panneaux, des interdits. [Ceci dit, l’appropriation de l’espace collectif semble être, localement, une forme ancienne : Gérard G*, “l’homme au slip”, monopolise une salle de cours à lui seul.]

toilettes-privees-b2
Cette privatisation a pour effet de faire “refluer” les étudiants et étudiantes vers les quelques toilettes encore disponibles… qui se retrouvent sur-exploitées et qui ne peuvent visiblement pas gérer de tels “flux”.
Ces difficultés ne touchent pas que les toilettes en elles-mêmes : il semble que la surexploitation conduise à la destruction des plomberies-mêmes.

Nous recevions ainsi, le 1er octobre 2012, le mail suivant, adressé à “allp8”, qui indique la gravité de la situation :

Madame, Monsieur,
Suite à un incident technique sur les évacuations des sanitaires au bâtiment A (sous-sol), et afin de permettre une intervention rapide et dans de bonnes conditions d’hygiène, nous sommes dans l’obligation de fermer les toilettes du bâtiment A (plots B/C/D) pendant toute la journée du 2 octobre.
Les sanitaires qui restent en fonctionnement sont les suivants :
sanitaires côté Animathèque,
côté l’UFR Arts du rez-de-chaussée au 2ème,
les toilettes SPTE, Recherche,
les toilettes côté Arts Plastiques, MITSIC, ATI,
ainsi que le bâtiment G et L (amphi X/Y).
Merci de votre compréhension.
Le service technique immobilier

Cela conduit, parfois, à déboulonner les urinoirs, pour éviter qu’ils ne soient bouchés en permanence. Le principe (capitaliste?) “Pas de bras, pas de chocolat” s’appliquant ici à autre chose.

J’aimerais bien pouvoir écrire au CHSCT (le comité hygiène, sécurité et conditions de travail) de mon université, mais impossible de trouver, sur le site internet de l’université, sa composition ou son adresse.
Ces conditions de travail difficiles rendent d’autant plus agréable la collégialité: malgré l’absence de toilettes dignes, malgré l’absence de logiciel permettant d’organiser les études… il n’est pas désagréable d’y travailler.

Bibliographie :
Douki, Caroline. 2011. « Protection sociale et mobilité transatlantique : les migrants italiens au début du XXe siècle ». Annales. Histoire, Sciences Sociales 66(2):375-410.
Kogan, Terry S. 2010. « Sex Separation. The Cure-All for Victorian Social Anxiety ». P. 145-164 in Toilet. Public Restroom and the Politics of Sharing. New York (Etats-Unis): New York University Press.
Wilson, Elizabeth. 1991. The Sphinx in the City: Urban Life, The control of Disorder, and Women. Berkeley (Californie): University of California Press.

Refuser le plagiat

Depuis quelques années, en France (mais pas seulement), le plagiat entre universitaires devient une question politique : comment empêcher ces plagiats, et comment lutter contre les plagiaires. Souvent, les universités sont lentes à réagir… et les plagié-e-s se retrouvent seul-e-s.
Et c’est pourtant bien un problème collectif : la pétition suivante, publiée sur le blog de Jean-Noël Darde, de l’Université Paris 8, vise à rendre visible le caractère collectif de ce problème :

«Refusons de fermer les yeux sur le plagiat dans la recherche
À quelques jours de la conclusion des Assises de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, les universitaires et les chercheurs soussignés estiment de leur devoir de rappeler que l’université doit pouvoir garantir la légitimité des diplômes qu’elle délivre. En particulier, elle doit veiller à ce que le plagiat dans les mémoires, les thèses et les publications scientifiques ne puisse discréditer la qualité des formations proposées et de la recherche française.»

La conclusion de la pétition/lettre ouverte est ici :

La sauvegarde de la liberté de la recherche et de la liberté académique dépend de la qualité des diplômes, des publications et des productions. Laisser ces dossiers en l’état ne pourrait qu’aggraver une situation qui tend à laisser penser que l’Université française, persistant dans l’ignorance de l’ampleur du phénomène du plagiat, a renoncé à défendre un niveau d’excellence indispensable pour tenir son rang aux niveaux européen et international.

Je suis réservé sur ce point : cette conclusion a certainement pour but d’alerter les autorités de tutelle (rectorats, ministères), en utilisant le langage de l’excellence. Mais le plagiat pose un autre problème : il ruine la collégialité de la recherche en conférant à des plagiaires le monopole de bénéfices matériels et symboliques qui auraient du revenir aux plagiés. Où est le mal, disent celles et ceux qui, “oubliant” de citer sans oublier de copier, deviennent docteurs, “publiant” ou universitaires ? Le mal est dans la rupture de la confiance collégiale sans laquelle il n’est plus possible de travailler.

Des proximités commerciales entre sociologues

Le site amazon propose des choses intéressantes. Non seulement mes livres, mais aussi les livres des collègues, et, souvent, une liste d’auteurs “similaires”. Ainsi, si vous allez sur la page du Coulmont, vous verrez que “les clients ont aussi acheté les livres de ces personnes” :

Aujourd’hui — car cette liste est mouvante — “je” me retrouve associé à d’illustres sociologues. Mais ce n’est pas réciproque. Sur la page du Bourdieu, “je” n’apparais pas comme lui étant associé.
Mais bon… amazon nous propose une sorte de trou de serrure par lequel apercevoir un réseau de relations commerciales entre auteurs.
On peut essayer de recomposer une partie de ce réseau (en agrandissant le trou de la serrure).

Cliquez pour télécharger un fichier PDF zoomable

Dans ce réseau, tel qu’il est ici reconstitué (en partant de la page “Coulmont” et en récupérant tous les liens d’ordre 2 — les voisins des voisins du Coulmont), fait sens : par exemple, les économistes ont tendance à se retrouver associés aux économistes (même si, ici, c’est une branche particulière, plutôt régulationniste, qui apparaît) :

Le point de départ importe : partir de “Coulmont” ne donnera pas tout à fait le même réseau de relations que partir de Louis Pinto ou du Lord Voldemort de la sociologie française… Mais quel que soit le point de départ, les “communautés” que l’on peut repérer semblent faire sens, de manière disciplinaire (sociologie, histoire, économie, philosophie) ou même entre sous-disciplines (sociologie de la culture, sociologie économique…).
Le tout a été réalisé avec R. Je peux mettre le code en ligne, mais je n’en suis pas très fier, c’est du code bidouillé et redondant.
Pour aller plus loin, je vous conseille le blog Data Sciences Sociales de Ollion et Hobeika.
mise à jour (31/10/12) : une visualisation plus interactive est proposée ici