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Archives de la catégorie : 'USA'

Etats-Unis, Religion, Société et Politique

materiaux pour l'histoire de notre tempsDans deux semaines sortira un numéro de la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps consacré à un thème d’actualité chronique, religion, société et politique aux Etats-Unis. J’y propose un article sur les accommodations des Eglises aux nouvelles formes de mariage. Les “unions civiles”, une forme de mariage réservé aux couples du même sexe et uniquement en vigueur dans le petit Etat du Vermont, sont célébrée dans environ 15% des cas par un-e pasteur-e, un-e prêtre ou un-e rabbin-e. De l’autre côté des Etats-Unis et de l’autre côté du spectre politique, une nouvelle forme de mariage, les “covenant marriages” ont été créés dans trois Etats du Sud: à plus de 90%, ces mariages — qui restreignent les droits au divorce de ceux qui les choisissent — sont célébrés par des pasteurs d’Eglises conservatrices.
Mais je suis loin d’être le seul à proposer d’intéressantes réflexions :
Nathalie Caron, “La religion dans le cyberespace”
Elsa Bishop, “Constructions imaginaires de l’espace californien au sein du « New Age »”
Françoise Clary, “L’islam afro-américain aux États-Unis : entre universalisme musulman et nationalisme noir”
Fabienne Randaxhe, “Les Amish ou le communautarisme apaisé”
Mokhtar Ben Barka, “La droite chrétienne ou l’itinéraire politique des évangéliques américains”
Bernadette Rigal-Cellard, “L’expansion territoriale des mormons et l’espace sacré de la nouvelle Sion, hier et aujourd’hui”
Prisca Perani “Les chrétiens sionistes aux États-Unis”
Jeanne-Henriette Louis, “Le pacifisme des quakers américains, substrat d’une promesse presque évanouie ?”
Isabelle Richet, “Religion et politique sociale. La providence sans l’État ?”
Celles et ceux qui souhaitent en savoir plus et notamment connaître les manifestations organisées autour de ce numéro, peuvent me contacter.

Gaybécois

Il y a 23 ans, le 18 février 1972 , un reportage de Radio Canada présentaient Michel Girouard et Réjean Tremblay qui expliquaient pourquoi ils veulent se marier. Ce reportage, ainsi qu’une vingtaine d’autres (audio et vidéo, entre 1965 et 1981) sont disponibles, en français canadien, sur le site de Radio Canada. Rien de tel qu’un petit passage en revue pour s’apercevoir de gros changements et d’une certaine permanence…

Washington, Oregon, Massachusetts

Dans la campagne électorale en cours aux Etats-Unis, le “mariage gay” est l’un des sous-thèmes. C’est loin d’être le thème national principal, mais dans une douzaine d’Etats, des référendums visant à modifier les constitutions locales auront lieu. Dans la plupart de ces Etats, les observateurs s’attendent à une défaite des partisans de l’égalité des droits.
Il est très difficile de réussir à suivre l’ensemble des mobilisations (séculières, religieuses, juridiques, référendaires…) qui ont cours en ce moment sur cette question. Alors ce ne seront que quelques éclairages que je proposerai ici.
Tout d’abord, dans l’Etat de Washington, une décision d’un juge du compté de Thurston a été rendue qui est favorable aux couples du même sexe. (Un article du Seattle Post résume).
Dans l’Oregon, il semble possible que le référendum prévu en novembre pour rendre impossible le mariage des couples du même sexe penche en faveur de celles et ceux qui souhaite un mariage sans discrimination. (d’après cet article du NYT, du moins).
Enfin, dans le Massachusetts, le remplacement du président du Sénat local (Finneran) par une personne beaucoup moins opposée au mariage “gay” rend improbable la poursuite du processus — long et complexe — visant à modifier la constitution de cet Etat (le seul aux USA à permettre aux couples du même sexe de se marier) :

The effort to bring a constitutional amendment banning gay marriage to voters in November 2006 suffered a major setback yesterday with departure of House Speaker Thomas M. Finneran and the elevation of Salvatore F. DiMasi, whose arrival is expected to shift the Massachusetts legislative agenda to the left on social issues such as gay rights, abortion, and stem cell research.
Source : Boston Globe

Sex Shops

Toujours en ce qui concerne le commerce des jouets pour adultes, un sujet apparemment inépuisable, quelques notes sans grand lien logique entre elles…

L’affaire Williams v. Pryor (une action en justice contre l’interdiction faite au commerce des vibromasseurs et godemichés en Alabama que j’ai abordé ici et ici, avec une mise en contexte ici) n’est pas terminée. Les avocats de Sherri Williams ont décidé de demander à ce que l’affaire soit ré-entendue par le 11e circuit En Banc (en français dans le texte, cela signifie que tous les juges du 11e circuit vont être appelés à décider de l’avenir de l’action). La petition est disponible sur le site de Mme Williams pdf, petition for rehearing. Ils appuient leur demande sur le fait que, pour citer : “The Panel Opinion Conflicts with the Supreme Court’s Ruling in Lawrence v. Texas” : La décision majoritaire du panel du 11e circuit “fails to credit Lawrence, which clearly stated for purposes guiding future courts, what the right of adult consensual privacy is about.”
Un des points intéressants dans cette petition est l’attaque faite contre les qualifications méprisantes de l’usage des sex toys par le 11e circuit: les 2 juges majoritaires avaient balayé d’un revers de phrase l’idée qu’il y aurait un droit constitutionnel à l’usage des boules de geisha de la même manière que dans Bowers v. Hardwick la Cour Suprême avait réduit la question du contrôle gouvernemental de la vie privée d’adultes consentants à une hypothétique protection constitutionnelle de la sodomie homosexuelle. Ce framing a été jugé avilissant pour les plaignants (demeaning) par la Cour Suprême des Etats-Unis dans la décision Lawrence).

Le magasin de Sherri Williams ressemble à celui qui est décrit dans cet article du New York Times il y a plus d’un an. Un article qui montre la “suburbanisation” et la “commodification” du commerce des adjuvants sexuels. Pour dire bref, le public visé passe du routier au couple de banlieue.

Cette “normalisation” des sex shops et les ventes organisées sur le principe des soirées “Tupperware” sont les deux mamelles du nouveau visage de la vente des godemichés. Outre l’article de Debra Curtis dont je parle un peu ici, il faut aussi relever un article datant de quelques années maintenant (Martha McCaughey and Christina French, 2001, “Women’s Sex-Toy Parties: Technology, Orgasm, and Commodification”, Sexuality & Culture, 5(3), 77-96). McCaughey et French avaient repéré — toujours dans le Sud des Etats-Unis — la multiplication des “Tupperware”-style sex toy parties.

Ce nouveau visage du commerce des sex toys aux Etats-Unis place au centre du paysage les couples hétérosexuels:

Rather than aim at the pleasure chest of the single girl, it has positioned itself as an organization devoted to strengthening relationships. Its training video, sent to all new sales reps, starts with an endorsement from a board-certified sex therapist and licensed marriage, family, and child counselor. Its home page on the Internet features an innocuous slide show of young heterosexual couples.

Je tire cette citation d’un article d’un magazine de San Francisco, SF Weekly du 15 septembre 2004: Merchant of Passion. L’intérêt de cet article est de montrer les dessous de Passion Parties, propriété de deux hommes (dont un avocat diplomé de Yale), propriétaire d’une entreprise “classique” de vente par correspondance de “sex toys”. Alors que les premiers magasins féministes et lesbiens (du genre Toys in Babeland) étaient managés de manière “communautaire” et étaient dirigés vers les femmes, c’est tout l’inverse du “nouveau modèle”.

mes autres écrits sur des sujets annexes

Notre compromis national

Un blog un peu long cette fois-ci. Le texte ci-dessous était un projet d’article pour Vacarme que Sébastien Chauvin et moi-même avons écrit, suite à un premier article (“Les origines du mariage”, Vacarme, n°27, pp.77-79). Pour diverses raisons (actualité fébrile, concours de recrutement, manque de temps…) nous n’avions pas eu le temps de le terminer, aussi cette version est-elle préparatoire, préliminaire et inachevée (datant du 10 mai 2004).

Notre compromis national (version 0.5)
Sébastien Chauvin et Baptiste Coulmont

Un maire rebelle, un président hostile et un élu gay qui juge l’initiative mal venue : Mamère, Chirac et Delanoë rejouent-ils, en version doublée pour le public français, le film d’action mené par Gavin Newsom (maire de San Francisco), George Bush, Jr. (président des Etats-Unis d’Amérique) et Barney Frank (représentant du Massachusetts au Congrès) ?
Quand une question sociale traverse l’Atlantique, elle voyage sans ses habits, elle les achète sur place. Mais s’agit-il de la même question ? Entre les quelques milliers de mariages célébrés à San Francisco, dans un comté de l’Oregon, et, plus récemment, dans tout le Massachusetts… et le mariage prévu le 5 juin à Bègles, quels éléments supportent une comparaison ?
Si, comme nous le décrivions précédemment, parler d’homosexualité aujourd’hui aux Etats-Unis n’est plus parler de sexualité mais de citoyenneté, il n’en va peut-être pas de même en France, où un débat vient de renaître : un débat pris à la fois dans l’actualité nationale – une agression homophobe – et internationale – des mariages gays au nord du Mexique, mais aussi dans les habitudes d’un passé proche : l’autour du PaCS et les redistributions intellectuelles et politiques auxquelles l’actualité sexuelle (parité, violences sexuelles, voile islamique) a donné naissance.
L’au delà du PaCS se dessine sous nos yeux, et probablement sous les yeux de la compagnie de CRS que Dominique Perben enverra peut-être à Bègles dans une tentative un peu dérisoire de sauvegarde civilisationnelle. Le paysage est encore flou : nombreuses sont les personnes qui se sont tues. Dans ce brouillard, quelques esquisses.

Importations – 1 (Noeux-Les-Mines)
En janvier 2004 Sébastien Nouchet un habitant de Noeux-Les-Mines, dans le Pas-de-Calais, est aspergé d’essence et brûlé vif. Dans les dernières années, son compagnon et lui avaient été agressés à plusieurs reprises en raison de leur homosexualité. Ce crime entraîne des réactions qui ne cessent, au cours des mois de février et mars, de prendre de l’ampleur. Début février, le Garde des Sceaux se déclare “ extrêmement choqué par cette agression odieuse ” et demande “ la plus grande fermeté ” au parquet de Béthune. Le “ Manifeste pour l’égalité des droits ”, rédigé par Didier Eribon et Daniel Borrillo et rendu public dans Le Monde du 17 mars, s’ouvre sur l’agression, pour la placer dans le contexte de l’inégalité de droit entre hétérosexuels et homosexuels. Rapidement signé par plus de 1500 personnes, ce manifeste appelle en conclusion les “ maires des communes de France de suivre l’exemple donné par le maire de San Francisco ” (signature possible sur http://www.petitiononline.com/egalite/).

Importations – 2 (San Francisco)
La référence à San Francisco a été d’emblée mobilisée. A la fois par les partisans du droit au mariage, comme droit fondamental à défendre. Mais aussi par la presse : Le Monde publie un long article intitulé “ Gay, Gay, marions-nous ” [1] consacré à San Francisco, Libération un portrait de dernière page consacré à un couple franco-américain.
Amusement légèrement teinté de condescendance : les couples sont “ mariés à la chaîne ”, Gavin Newsom est un jeune politicien inexpérimenté, San Francisco est une aberration politique dans une Amérique nécessairement néo-conservatrice.

Importations – 3 (Qui a le droit ?)
Les séries de décisions juridiques américaines (au niveau fédéral, dans le Massachusetts, l’Oregon, la Californie…) et l’intense activité législative autour des partenariats domestiques (récemment dans le New Jersey, dans le Maine…) ou contre le mariage gay (dans le Kentucky, en Virginie et ailleurs) ont donné naissance à un débat dans lequel sont accusés les “ juges militants ” ou les législateurs timides, les maires hors-la-loi ou les employés municipaux trop zélés à ouvrir le mariage (comme au Nouveau-Mexique). La question ne porte plus sur la définition du mariage (pour les deux camps elle doit être réécrite, de manière conservatrice ou progressiste), mais sur celles et ceux qui peuvent le redéfinir légitimement.

Comparaison – “ La France à la traîne ”
Dans les séries d’arguments proposés, certains touchent l’amour propre patriotique. Comme le PIB par habitant, l’étendue de l’accès des gays et des lesbiennes au mariage place un pays dans une liste, le range dans une hiérarchie. A ce jeu très sérieux, la France est “ dépassée ” par la Belgique. Passe encore. Mais que l’Amérique de Bush devienne le lieu central de la lutte pour l’universalisation du droit au mariage rend la situation française plus critique. L’Europe (l’Espagne, la Suède, la Grande-Bretagne…) entre alors en scène : si le partenariat domestique hongrois donne plus de droits que le PaCS alors la France ressemble à l’Estonie.
Lorsque la question était perçue comme “ américaine ” (en mars), Dominique Strauss-Kahn, dans le “ blog ” qui lui sert de vitrine, écrivait : “ En France, on ne pourra pas faire l’économie d’un débat sur le mariage gay et l’adoption d’enfants par des couples homosexuels ” (http://dsk.typepad.com/dsk/2004/03/). Mais, redevenue une question française, le parti socialiste presque en entier fera l’économie d’un débat : est-ce nécessaire, puisque nous avons été modernes avant les autres ? dit en substance Patrick Bloche, député de Paris qui se mobilisa en faveur du PaCS.

Chiasmes – 1 (la majorité)
“ Separate is seldom, if ever, equal ” rappelait en novembre la décision de la Cour Suprême du Massachusetts en référence au célèbre arrêt Plessy v. Fergusson qui légalisa, en 1896, la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Ce n’est pas à un sous-contrat séparé “ signé au troisième sous-sol de la préfecture de police ” (Madame H.) mais bien à tout le mariage, à ses droits et à ses privilèges, auquel les gays et les lesbiennes doivent avoir accès. Une ségrégation dans des statuts séparés – comme les écoles l’étaient pour les Noirs américains – est désormais inacceptable pour la justice américaine. Les juges suprêmes du Massachusetts se placent d’emblée sur le terrain universaliste de la lutte contre une ségrégation et le confinement institutionnel des homosexuels.
A l’inverse, ce sont les conservateurs français qui se mettent à adopter une rhétorique “ minorisante ” : double discours qui consiste à révoquer comme “ minoritaire ” et particulariste une demande d’accès à l’universel tout en comprenant bien, trop bien, que tout comme la fin d’un apartheid ne concerne pas seulements les Noirs, ni la lutte contre le sexisme uniquement les femmes, la fin du mariage hétérosexiste participe d’un nouveau rapport social en construction. Dans une succession de déclarations qui ne laisse rien au hasard et tout à la prudence, Romero, Baroin, Perben, Chirac et Raffarin font donc la chasse à la minorité (politique et sexuelle). “ Ce que je n’accepte pas, c’est que l’on veuille imposer aux Français, que quiconque veuille imposer aux Français, des choix qui seraient, en réalité, ceux d’une petite minorité ” déclare ainsi le président (Conférence de Presse du 29 avril 2004).

Chiasmes – 2 (les enfants)
C’est au nom des enfants américains que le mariage est ouvert – à leurs parents. Vous ne voudriez quand même pas avoir des enfants hors-mariage ? Vous savez bien que les enfants ont besoin d’une mère et d’une mère. Vous auriez du mal à les élever si vous n’étiez pas mariés. “ La tâche d’éducation des enfants pour les couples de même sexe est rendue infiniment plus difficile par leur exclusion du droit au mariage ” (Goodridge v. Department of Health).
En France, quelques juristes – marginalement ? – déclarent encore, que certes, des lesbiennes ont des enfants, mais que “ de là à demander à la société de leur permettre d’avoir des enfants “créés” à l’extérieur de la cellule familiale, il y a un pas, qu’il me semble dangereux de franchir. Notre système de filiation est actuellement fondé sur l’existence d’un père et d’une mère. Revenir sur ce principe, c’est remettre en question les structures fondamentales de notre civilisation. ” (Françoise Dekeuwer-Defossez, dans L’Express du 12 avril 2004, p.106)
Et c’est ainsi que se dessine un compromis à la française, où il faudrait lâcher le mariage pour ne pas lâcher l’adoption, comme l’indiquait, de manière byzantine, la conclusion d’un éditorial de Libération : “ la vraie question est celle de l’adoption, qui ne se confond pas avec les liens conformistes du mariage. Au prétexte de leur interdire la première, d’aucuns prétendent aussi priver les gays du second. Une confusion qui, au nom d’on ne sait quelle convenance, permet surtout à l’hypocrisie de triompher. Ce serait l’honneur de la gauche que de contribuer à la lever. ” (Jean-Michel THENARD, “ Normalité ”, Libération, 26 avril 2004, p.3). Un compromis encore instable : adoptant une posture “ progressiste ” c’est l’autre terme que certains réclament : concéder l’adoption pour ne pas ouvrir le mariage.

C’est en cela que les débats français et américains ne sont sans doute pas symétriques. Si le mariage est l’institution sacralisée par de nombreuses parties prenantes de la “ guerre culturelle ” américaine (depuis la Cour Suprême du Massachusetts jusqu’à Bush en passant par les gays conservateurs comme Andrew Sullivan ou Jonathan Rauch), c’est aussi son caractère hétérosexiste qui est aujourd’hui radicalement remis en cause – dans un mouvement d’affirmation de son rôle central pour les politiques sociales. Bref, en Amérique, avec le mariage, les gays jouent gros.

A l’inverse, chez nous, l’affirmation du “ caractère sacré du mariage ”, qui chez George W. Bush pourrait s’écrire avec des traits d’union, ne peut se faire qu’avec réticence. Même Mme Dekeuwer-Defossez hésite : “ il y a cette crainte que le mariage, qui est quand même quelque chose d’extrêmement important pour les gens, euh… de très… euh… on dit la dignité du mariage… que ce… ce côté euh… digne, que ce côté un peu sacré soit en quelque sorte un peu abîmé ou gauchi, en tout cas, par l’inclusion des couples homosexuels ” (Journal télévisé de France 2, 20h, mercredi 28 avril 2004, nous soulignons).

Mais aux chiasmes transatlantiques (pensez ceci “ le mariage est à la France ce que la filiation est aux États-Unis ” et vice-versa) se superpose peut-être un malentendu : il se passerait la même chose d’un côté comme de l’autre. C’est “ en provenance de San Francisco ” que le mariage arriverait.

Le mouvement français (il faudrait plutôt parler de sa réception dans le champ politique et médiatique) pourrait en fait se révéler, in fine, moins radical ou, si l’on veut, moins subversif que son cousin américain, se contentant de subvertir – la subversion n’est jamais intransitive – l’institution qui en France est la plus susceptible de l’être (le mariage), ratifiant ainsi en négatif – la subversion s’appuie souvent sur ce qu’elle ne subvertit pas – celle sur laquelle s’est déplacée, nourrie d’angoisses post-coloniales sur la reproduction du corps national, le fondement autoproclamé de la “ civilisation ” (la filiation). De même que le PaCS est aujourd’hui encensé par ses anciens ennemis comme dernier rempart contre l’égalité matrimoniale, le mariage ne serait alors dangereusement concédé que pour sauver nos enfants et “ défendre la société ”.

[1]Ce titre fréquent reprend une comptine désuète et oubliée dont les autres paroles sont “ mettons-nous en ménage ” et “ mettons nous la corde au cou ”…

Religion et politique

A chaque élection présidentielle américaine, les mêmes remarques reviennent, souvent centrées autour du poids électoral et idéologique de la Droite Chrétienne. Certes ces descriptions existent aux Etats-Unis, mais dans la presse française, elles me semblent servir aussi un but “local” : parler des Etats-Unis, c’est parler de la France en creux. Souligner l’influence des chrétiens conservateurs sur le processus politique permet de rappeler qu’en France, ça ne se passerait pas pareil — et non pas à cause de conditions historiques différentes, mais “culturellement”. “Les USA pays religieux” s’oppose à “La France pays laïc/laïque” (et l’on sait combien la laïcité est invoquée en ce moment).
J’ai été contacté récemment par un journaliste (et lecteur occasionnel de ce blog) préparant un documentaire sur les Etats-Unis et souhaitant mes lumières sur la place du religieux dans ces élections. C’est vers Isabelle Richet, l’auteure de La Religion aux Etats-Unis que je l’ai dirigé.
Je me demande comment m’aventurer sérieusement sur un terrain très balisé, par de nombreuses études et enquêtes américaines, que je suis loin de maîtriser, et que je n’ai pas réellement étudié. Mes commentaires, si j’avais à les proposer, tourneraient autour de quelques réflexions:

  • 1- Il me semble qu’une appartenance religieuse fasse partie de la personne politique publique. Il est assez facile de connaître l’affiliation revendiquée des membres du congrès, du sénat ou des gouverneurs (seul Jessie Ventura, ancien catcheur et acteur de série B maintenant chercheur associé à Harvard, refuse apparemment de donner une religion). Les athées publics aiment alors déclarer qu’il est impossible pour eux d’être élus : Ron Reagan, l’un des fils de l’ancien président, et Michael Newdow (PDF), lors de son audition à la Cour Suprême, le répêtent explicitement. (Newdow est cet avocat athée, créateur de la First Amendmist Church of True Science, qui s’oppose à la mention de Dieu dans le serment patriotique que les enfants prononcent tous les matin à l’école publique).
  • 2- Si l”affiliation religieuse est un capital politique, alors il s’entretient, mais peut aussi changer de forme. Le passage d’une forme de christianisme à une autre est possible. Si l’on prend l’exemple de la dynastie Bush. Les ancêtres (Bush 1er et son père le sénateur Prescott Bush) étaient épiscopaliens, la religion classique des banquiers républicains du Nord-Est des Etats-Unis. La génération qui a suivi — et qui a connu une émigration intérieure — n’a pas gardé cette affiliation. George W. Bush, l’actuel président, s’est trouvé une forte affinité avec des groupes de prière méthodistes quand il a du commencer une carrière politique au Texas (sa femme, Laura était déjà méthodiste). Le Méthodisme y est une forme non marquée d’affiliation religieuse, très centriste. Son frère, John Ellis Bush (surnommé “Jeb”), en épousant Columba Garnica Gallo, catholique hispanique, a choisi de devenir catholique romain, ce qui lui ouvrait les portes de réseaux politiques en Floride du Sud. En revanche, il est plus difficile de savoir ce qu’est l’appartenance religieuse des frères et soeur du président (Neil, Marvin et Dorothy). Les Bush ne sont pas les seuls à avoir fait fructifier un capital religieux: Howard Dean, l’ancien gouverneur du Vermont qui fut un moment le candidat virtuel des démocrates, était du même milieu social que les Bush (père banquier épiscopalien), mais, une fois installé dans le Vermont, est devenu congrégationaliste (qui serait la religion des banquiers démocrates, pour dire vite).
    Il existe d’autres manières d’accroître son capital, par exemple par mariage: la religion de Judith Steinberg, la femme d’Howard Dean est pratiquement tout ce qu’on sait d’elle, elle est juive (ainsi que leurs enfants). Les Clinton sont baptiste et méthodiste. Les grands-parents sont parfois invoqués : ceux de John Kerry (du côté de son père) étaient juifs, d’Europe centrale, convertis au catholicisme en arrivant à Boston et en irlandisant leur nom de famille. (Prenons une comparaison : sait-on si Paul Sarközy, le père hongrois de Nicolas Sarkozy, était catholique ou calviniste ?)
    Mais il ne faudrait pas y voir un invariant culturel “américain”: Lyndon B. Johnson ou Richard Nixon ne faisaient pas grand cas de leur affiliation (la famille de Johnson était membre des Christadelphiens et Nixon était officiellement Quaker).
  • 3- Les assemblées locales, les églises (le terme utilisé est souvent congregation) sont aussi des lieux d’engagement politique. Les pasteurs embrassent publiquement des causes (contre la peine de mort ou pour une couverture sociale universelle…) mais ne peuvent soutenir des candidats ou des partis. Les lignes sont ténues, surtout quand certaines causes deviennent identifiées à certains partis. Le risque, pour les pasteurs qui endorseraient un candidat, serait de perdre l’exemption fiscale dont leur église bénéficie. Les Eglises proposent donc des manuels chargés d’aider les pasteurs à faire l’équilibriste : par exemple ce guide, The Real Rules: Congregations and Political Activity proposé par les Unitariens-Universalistes.
  • 4- Je n’ai pas pris l’exemple précédent au hasard. Les pasteur-e-s Unitariens-Universalistes sont considéré-e-s comme une “dynamo libérale” (voir un article fort intéressant : John C. Green, « A liberal dynamo: The political activism of the Unitarian-Universalist clergy », Journal for the Scientific Study of Religion, 42(4), 2003, 577-590). Si l’activisme politique du clergé “de droite” est bien connu (et surtout, relativement efficace), l’activisme de gauche passe beaucoup moins bien la frontière transatlantique. Et les Unitariens sont de toute manière très peu nombreux.

Rien là de bien étonnant ou de bien nouveau, me semble-t-il.

Mise à jour : Une tribune dans le New York Times, A Hidden Swing Vote: Evangelicals, par Andrew Greeley et Michael Hout, est fort intéressante [via: Crooked Timber]

Eruv, eruvim (2)

L’eruv (voir mon blog précédent) apparaît comme un outil très utile pour diminuer certains des coûts associés à une pratique rigoureuse du judaïsme. Divers mouvements associés au judaïsme orthodoxe insistant sur une pratique conforme aux Ecritures, tout en cherchant une accommodation avec des pratiques contemporaines, vont alors s’emparer de l’eruv. L’érouve permet d’utiliser une poussette ou une chaise roulante pour aller à la synagogue, par exemple. Il élargit ainsi la marge de manoeuvre des personnes observant shabbat.
C’est peut-être pour cela qu’il est utilisé par les éclaireurs israélites de France: ce document (pdf) peut être un peu trop folklorique, un exemplaire des “Cahiers de la formation” du mouvement des Eclaireuses et eclaireurs israélites de France présente la meilleure manière, pour des scouts juifs, de construire un eruv. C’est peut-être aussi pour cette même raison que les opposants les plus virulents aux erouvim se trouvent à l’intérieur même des communautés orthodoxes: certains refusent toute relaxation des règles littérales.

Mais l’érouv apparait souvent, quand il est établi en ville autour d’un quartier, comme l’imposition d’une forme de sacré “fondamentaliste”, ne respectant pas la neutralité religieuse de l’espace public, même si, en pratique, un eruv est tout bonnement invisible. C’est de cette manière que les opposants à l’érouv d’Outremont, un quartier de Montreal (voir Valerie Stoker, “Drawing the Line: Hasidic Jews, Eruvim, and the Public Space of Outremont, Quebec”, History of Religion, Volume 43, Number 1, August 2003, pp.18 -49), se sont opposés, pendant plusieurs années, à l’érection d’une telle bordure sacrée. C’est aussi un peu de cette manière qu’aux Etats-Unis, des actions en justice ont été intentées quand des eruvim utilisaient du matériel urbain (poteaux électriques ou téléphoniques, lampadaires…) comme supports (une action récente, Tenafly Eruv Association v. Borough of Tenafly, 309 F.3d 144 décision du 3e circuit de 2002, analysée avec d’autres par Schlaff, Shira J. “Using an Eruv to Untangle the Boundaries of the Supreme Court’s Religion-Clause Jurisprudence” (PDF),5 U. Pa. J. Const. L. 831 (2002 – 2003)). Ce matériel urbain est, pour ce que j’ai pu constater récemment à New York, souvent utilisé, souvent pour des fils, plus rarement pour des indications.
Eruv New York Boro Park
(Je suis allé sur les lieux où avait été prise la photo que j’ai utilisée dans mon précédent blog sur les eruvim: ce rare panneau aurait pu être un canular bien forgé, il n’en est rien).

Pour le sociologue intéressé par les manifestations spatiales de la religion, l’eruv est pain béni: les cartes dressées par les synagogues ou les associations permettent de repérer — quand elles sont mises en série dans le temps comme le font Vincent et Warf (Peter Vincent & Barney Warf, “Eruvim: Talmudic places in a postmodern world”, Transactions of the Institute of British Geographers Volume 27 Issue 1, March 2002, pp. 30-51) pour l’eruv Haredi de Jerusalem entre 1962 et 2001 — l’extension ou le rétrécissement de ce qui est hallachiquement un espace privé.

Annulation des mariages de San Francisco

La Cour Suprême de Californie vient d’annuler les quelques 4000 mariages entre personnes du même sexe célébrés à San Francisco entre le 12 février et le 11 mars dernier. La décision de la cour est ici sur FindLaw. L’annulation des mariages (et l’obligation faite à la ville de rembourser les couples pour les frais de dossier, 82$ par licence) ne “remet pas le dentifrice dans le tube”: l’action du maire de SF, Gavin Newsom, avait poussé d’autres maires ou officiers d’état-civil (dans l’Etat de New York, au Nouveau Mexique, en Oregon) à ouvrir le mariage à deux hommes ou deux femmes.
Et recemment, la cour d’appel de l’Etat de l’Oregon (affaire Li & Kennedy v. State of Oregon, documentation ici) a demandé à l’Etat de commencer à enregistrer officiellement les quelques 3000 mariages “gay” déjà célébrés ; une autre cour de l’Etat de Washington (dans l’affaire Andersen v. State of Washington, décision du juge Downing ici) a déclaré que le mariage du même sexe est légal — mais ne peut être célébré tant que la cour suprême [locale, de l’Etat de Washington] ne s’est pas prononcée…

Et pendant ce temps, dans le Massachusetts, les mariages continuent.

Eruv, eruvim (1)

Au cours de mes recherches, qui portent en partie sur les manifestations publiques des religions, notamment leurs manifestations spatiales, je suis tombé sur les eruvim, qui transforment l’espace public en espace domestique.
Un eruv (pluriel : eruvim ou eruvin; parfois translittéré erouv ou erouve, voir eiruv ou eiriv, ערוב ? העירוב ?) est une enceinte continue autour d’une ville ou d’un quartier, qui permet le transport d’objets au cours du shabbat (transport interdit aux juifs orthodoxes). Les définitions opératoires proposées par divers universitaires insistent alors sur la conversion de la nature de l’espace réalisé par l’eruv:

a device by which an area that is not a private domaine is halachically converted into one
Peter Vincent & Barney Warf, “Eruvim: Talmudic places in a postmodern world”, Transactions of the Institute of British Geographers Volume 27 Issue 1, March 2002, pp. 30-51

ou

Eruvin, meaning literally ‘mixture’ or ‘mingling’, are Talmudic devices designed to convert public (…) space into private ownership. By reclassifying space, restrictions on the ‘carrying’ (in a legalistic sense) of items such as walking sticks, wheelchairs and prams are removed, thus giving a freedom to people who would otherwise be trapped in their homes over the Sabbath.
Oliver Valins, “Institutionalised religion: sacred texts and Jewish spatial practice” Geoforum Volume: 31, Issue: 4 November, 2000 pp. 575-586

Une dernière définition se concentre moins sur la conversion de l’espace que sur la relaxation des restrictions.

(…) an eruv, or a symbolic extension of the walls of a Jewish home into the public domain. According to rabbinical law, an eruv relaxes certain stringent restrictions against carrying and pushing objects outside the home on the Sabbath and other holy days.
Valerie Stoker, “Drawing the Line: Hasidic Jews, Eruvim, and the Public Space of Outremont, Quebec”, History of Religion, Volume 43, Number 1, August 2003, pp.18 -49

Ces trois définitions ont de plus ceci en commun qu’elles insistent sur le caractère légaliste de l’eruv: ce n’est pas parce que l’eruv est béni, sacré ou autrement “religieux” qu’il possède ses qualités, mais parce qu’il est la conséquence de décisions de droit juif (la halacha, הלכה). Cette nature juridique, et le caractère très controversé de cette création, fait de l’eruv une forme très intéressante à étudier.
Les principales villes occidentales sont dotées d’un eruv voire de plusieurs eruvim : Sydney en Australie, Londres… (google images donne une foule de cartes).
Un eruv est, symboliquement, un seuil. Il s’agit donc, pour former un eruv, de relier entre eux, afin de former une enceinte “close”, des “seuils”. Une vieille muraille peut faire un bon support, mais ce sont surtout des pilônes, des poteaux électriques… qui sont utilisés, et reliés entre eux par des fils. Mais ces fils, afin de constituer un seuil au regard de la halakha, doivent passer par le sommet du poteau, d’où l’invention du “Teichman Adapter” (l’adaptateur Teichman pour pylônes et poteaux). Le Teichman est pratiquement invisible du sol, et le fil qui relie les deux pilônes l’est tout autant.
Les frontières eruviques sont alors vérifiées le plus souvent possible par les rabins “gardiens” de l’eruv attaché à leur synagogue, et l’état de l’eruv est affiché : le site web de l’eruv de Boston propose un numéro de telephone auquel se tenir au courant, le statut de l’eruv de Denver dans le Colorado est rendu public de manière automatique…
Mais comme tout est affaire de frontière, et que l’eruv est quasi-invisible, il arrive que soient précisées les fins d’eruv, comme le montre cette image (prise à shalomnewyork.com):
Eiruv, ShalomNewYork, Boro Park, Brooklyn
(au croisement de l’avenue F et de McDonald’s avenue à Borough Park, Brooklyn)

Sweet home, Alabama ?

La décision récente de la cour d’appel du 11e circuit des Etats-Unis, concernant la vente des sex toys en Alabama (vente interdite sous peine d’un an de prison au plus), a suscité de nombreuses réactions. L’editorial du Decatur Daily du 1er aout est direct :

The three-judge federal appeals court that ruled 2-1 against adult sex toys last week looked a little silly in its reasoning. (…) Whether people have an opinion about adult stores, or don’t care, having federal judges say the government has the right to look under the bedroom sheet should repulse them.

Le même journal (Decatur est une ville de l’Alabama) précise que le combat juridique risque de continuer : Court fight about Alabama sex toy ban to continue, principalement en raison de la décision divisée du panel de trois juges:

Plaintiffs will likely ask the full 11th U.S. Circuit Court of Appeals to rehear the case since a divided three-judge panel issued the decision (…) Depending on what the full court decides, the Supreme Court could be asked to review the case

Le principal quotidien de Huntsville, une autre ville de l’Alabama, le The Huntsville Times titre “Sex-toy business thriving” :

Despite a setback in federal court, the pursuit of happiness continues inside south Huntsville’s Naughty and Spice. “Actually, it’s gotten busier,” said store owner Pearl McIrvine on Thursday afternoon. “I think everybody is running in thinking they are going to shut us down.”

Et certains législateurs alabamais sont directs:

Alabama state lawmaker John Rogers said the law is too ambiguous and unenforceable, not to mention unconstitutional. “In reality, a shower head could be used as a sex toy,” Rogers said. “It’s a useless law. It makes us look like a bunch of yokels.”

Les commentaires de divers blogs, comme AmazonChyck soulignent l’étrange non prise en compte de la décision Lawrence.
Le plus intéressant me semble, en ce moment, le fait que l’interdiction de la vente des godemichés et autres vibromasseurs n’est pas une idée propre à l’Alabama. Instapundit fait le parallele avec un projet de loi au Tennessee qui n’a jamais vu le jour grâce à l’action humoristique de quelques opposants, un article (de Tristan Taormino) d’il y a quelques années dans le Village Voice montrait tout l’amusement qu’il était possible de retirer d’une interdiction texane des mêmes objets.
Alors, pour les personnes intéressées, voici les lois de Georgie interdisant la vente d’obscene devices (Ga. Code Ann. § 16-12-80) et du Texas (Texas Penal Code, §43.21 et 43.23).
En Louisiane, la Cour supreme a déclaré inconstituitionnelle une telle loi, et cela quelques années avant Lawrence, dans une decision (Brenan v. Louisiana, 772 So. 2d 64; 2000 La.). Les décisions sont en ligne sur le site de la Cour Supreme de Louisiane, 99-KA-2291, et le dissent du du juge Traylor
Sur NPR, une interview de Dahlia Lithwick résume le contexte actuel (et aussi dans Slate.
Sur le même sujet ou des sujets proches, voir dans mon blog la décision du 11e circuit et une contextualisation du commerce des sex toys.
Mise à jour : un article très intéressant, fort éclairant, de Michael C. Dorf (Professeur de droit à Columbia), sur FindLaw, une autre analyse (AVN.com) et le site de Sherri Williams (la plaignante) http://www.williamsversusalabama.com/