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Archives de la catégorie : 'France'

Prénoms et milieux sociaux

Le prénom identifie, certes, mais il classe aussi. Des parents de milieux sociaux différents donneront à leurs enfants des prénoms différents. Ainsi, les prénoms prennent une signification sociale : ils indiquent l’origine sociale des porteurs.

Mais les prénoms classent autrement : le sens que nous mettons dans les prénoms indique peut-être aussi bien nos origines ou notre milieu d’appartenance. Trouver le prénom X ou Y “joli” ou “agréable”, et le prénom Z ou W “moche” en dit beaucoup sur nos principes de classements, sur la manière dont on “is finding one’s way in social space“.

Ainsi le sketch suivant, parfois amusant, parfois énervant, pointe à la fois la connaissance bien distribuée de la fonction de classement des prénoms, le malaise qu’il y a à l’exposer en public, et la connivence que le partage de cette connaissance permet.

(Palmashow – Les prénoms)

Appeler ses parents par leur prénom

Dans son “traité d’anthroponymie française”, Les noms de famille de France (1949) Albert Dauzat écrit :

Appeler son père ou sa mère par son prénom serait considéré comme le comble de l’irrespect : on a précisément constaté comme un signe de dégénérescence familiale qu’un tel usage se soit établit récemment dans quelques familles…

Je ne sais pas quelles sont les sources de l’auteur : les familles dont Dauzat parle ne sont malheureusement pas nommées. Utiliser “Jean-Claude” plutôt que “Papa”, “Mireille” plutôt que “Maman” ne semble d’ailleurs pas s’être répandu outre mesure. Sauf, il me semble, autour de mai 68 et de familles soixante-huitardes.
On en trouve trace dans quelques romans qui aident à situer, historiquement, cet usage, mais c’est toujours une pratique critiquée. Une récipiendaire du Prix Fémina fait dire au narrateur d’un de ses romans :

Je suis surpris de la voir céder à la mode et appeler ses parents par leur prénom mais sans doute veut-elle du même coup les innocenter. Réduits à l’état d’égaux il retrouvent quelque humanité ; copains un peu faibles qu’il faut secourir.
source : Haumont, Marie-Louise. L’Éponge, Paris, Gallimard, 1980, collection « NRF »

Un peu plus tôt, le même regard critique se trouve exprimé par le personnage d’un roman d’une autre écrivaine

– Tu ne pourrais pas dire : papa ou mon père, comme tout le monde ? Appeler ses parents par leurs prénoms, c’est d’un genre ! Et si ton père claque, comme le mien ? Des Max, il y en a des flopées. Il ne te restera rien du tout.
source : Lemercier, Camille. Les fanas du ciné, Paris, Flammarion, 1977

C’est une mode, c’est se donner un genre. Cela transforme les parents en copains un peu faibles, cela annihile la famille… il semble bien qu’appeler ses parents par leurs prénoms soit revêtu d’un sens important pour les critiques.
Et si je souhaite en savoir plus et comprendre l’origine d’une telle pratique ? Mes premières recherches sont vaines : je n’arrive pas à comprendre d’où viendrait l’affinité entre l’esprit de 68 et le changement de termes d’adresses. Autant la sociologie et l’anthropologie ont étudié les prénoms, autant les termes d’adresse résistent encore à l’assaut des chercheurs.
En passant de “Papa” à “Jean-Claude”, en choisissant, sans doute consciemment, de se faire appeler “Jean-Claude”, les parents souhaitaient-ils inscrire leurs pratiques éducatives dans une sorte de démocratie… en suivant cette bible que fut Libres enfants de Summerhill ? Peut-être, mais le lien entre cette oeuvre et le choix du prénom comme terme d’adresse n’est pas clair (dans Summerhill, ce sont les éducateurs qui sont appelés, par les enfants, par leur prénom, pas les parents). Julie Pagis a rencontré des familles dans lesquelles les enfants appellent leurs parents par le prénom : elle analyse cela, m’écrit-elle, comme une “subversion des liens de parenté”.
Mais ex ante, existe-t-il des sources, du type “Guide autogéré des bonnes manières“, qui prescrivent aux parents de se faire appeler par un prénom plutôt que par un titre de parenté ? Trouve-t-on dans la littérature soixante-huitarde, des propositions normatives visant explicitement les modifications des termes d’adresse dans la famille ? Ont-ils suivi une règle, ces parents… et trouve-t-on trace objectivée de cette règle ? (ou du moins une proposition ou même des références indirectes…)…

*

Plus récemment, les homofamilles ont poussé à la réflexion sur ces termes d’adresse. Quand on a deux mamans ou deux papas, qu’on souhaite marquer la filiation — toujours incertaine juridiquement — alors ces termes prennent leur importance.
Et par ailleurs, Albert Dauzat en 1949 remarquait que les oncles et tantes pouvaient, sauf “rigorisme” être appelés par leur prénom, une pratique qui, elle, s’est répandue (et multipliée avec l’augmentation des divorces et des remises en couple : quand Tatie Mireille n’est plus avec Tonton Jean-Claude mais avec Jean-Michel… il est peut-être préférable d’abandonner une partie du titre).
La question des termes d’adresse au sein de la famille contemporaine — et des frontières que ces termes dessinent — reste à creuser : je suis certain qu’elle l’a été et que j’ai juste raté les références évidentes (c’est pour cela que les commentaires existent).

PS : je suis au courant des travaux de Segalen et Zonabend ; je sais aussi que Tiphaine Barthélémy s’est penché sur ces questions. D’autres ? Des desinglystes par exemple ?
Pour aller plus loin : Denis Guigo, “Les Termes d’adresse dans un bureau parisien“, L’Homme, Année 1991, Volume 31, Numéro 119, p. 41 – 59 (disponible sur persee.fr)

note : on trouve, comme toujours, un peu de tout sur internet, et notamment des discussions sur les termes d’adresse :

  • sur la phobie du mot maman
  • ou Il m’appelle par mon prénom, je ne sais pas comment réagir face à ça : “Je ne suis ni la voisine ni une amie ou une tante à la limite. Je suis sa maman”,
  • ou encore Elle m’appelle par mon prénom : “depuis 2 soir, rachel (…) demande plusieurs fois “maman” et après hurle “yayoole?”… (ce qui ressemble à carole…mon prénom) ça me blaisse énorméement.. et j’en pleure..
  • la solution d’après mamanprof : «Ben nous, on a fini par se résoudre à s’appeler mutuellement “papa” et “maman” devant Gaël pour qu’il n’y ai pas de confusion ! J’avoue qu’à 28 ans ça fait bizarre… Un jour, ce sera “papi” et “mamie” devant les petits enfants, on rigolera moins !»

Au jury de l’ENS…

J’étais cette année au jury d’entrée de l’ENS, à l’écrit pour l’épreuve de sciences sociales, et à l’oral, pour l’épreuve de sociologie. [J’avais fait quelques photos des épreuves écrites ici.]
Les oraux viennent de se terminer et les résultats sont affichés sur le site de l’ENS (et sur toute une série de pages facebook)…
Je voudrais ici dire quelques mots, romancés et un peu fictifs, de mes expériences de jury (des mots qui n’engagent que moi). Suivons donc, non pas un candidat, mais le sujet…
Tout commence par des chouquettes (encore dans le paquet sur la photo ci-contre), chouquettes nécessaires aux discussions menant à un sujet. A partir de janvier, quelques réunions sont organisées dans des lieux tenus secrets, où, munis de chouquettes, nous préparons un sujet, et un sujet de secours. Nous étions six : trois économistes, trois sociologues, mandatés par Ulm ou par Cachan. Il faut plusieurs réunions : pour apprendre à se connaître, pour imaginer un sujet, et, comme c’est un “dossier documentaire”, une réunion pour sélectionner des documents. Et une réunion pour établir une grille de correction :
Après les écrits (voir ici), les copies sont regroupées rue d’Ulm, puis distribuées aux correcteurs. Chacun avec cent copies au départ. Comme cela tombait pendant les “vacances”, j’avais mobilisé une table et j’alternais entre évaluation des dossiers de candidature au poste de maîtresse de conférences ouvert à Paris 8 et correction des copies des candidats à l’ENS [Les différences de fonctionnement de ces deux concours de recrutement de fonctionnaires m’ont, cette année, sauté aux yeux. Autant tout est public pour l’ENS, autant les commissions de spécialistes, sauf wiki-audition ou opérations-postes, résistent à rendre publiques leurs décisions…].

Après avoir corrigé un paquet de 100, nous devons retrouver un autre paquet de 100. Pour ce faire, chaque économiste doit séparer en 3 petits paquets de 33 son paquet de 100. Nous nous retrouvons dans une “non-disclosed location” pour faire l’échange:

Puis nous retournons corriger. Le deuxième paquet est moins amusant. Après 100 copies, on est rarement surpris par les textes.
Après la double correction, vient l’harmonisation. Les copies, en effet, sont corrigées deux fois, et “à l’aveugle” : nous ne savons pas combien notre collègue a mis à telle copie. Cette harmonisation des notes, sur 600 copies, à six, prend une journée (ou une nuit entière…) :

Avec un ordinateur, Excel, et du saucisson, toutes les copies sont passées en revue. Et cette harmonisation est nécessaire. Si l’on s’amusait à représenter les notes des premiers correcteurs en abscisse et les seconds en ordonnée, les copies se distribueraient sans doute ainsi : autour de la diagonale, avec un accord sur les très basses copies (les zéros et les uns) et sur les très bonnes, et de l’indécision autour de la moyenne, où les écarts peuvent être fort entre deux correcteurs, surtout quand deux disciplines sont représentées au jury. Il faudrait que je vérifie si la réalité ressemble à ce graphique…

Une fois les copies harmonisées et les notes entrées dans l’ordinateur central de l’ENS, tous les jurys se réunissent pour une vérification générale des notes. Chaque candidat est passé en revue, et ses notes dans chaque épreuve sont vérifiées. Parfois, m’a-t-on dit, des erreurs apparaissent. Sur la photo ci-dessous, vous pouvez voir les tas :

A cette étape, les candidats sont toujours anonymes. Nous ne les connaissons que par un numéro : BL000503 par exemple. Et l’on commence à repérer des tendances. Au hasard BL00* : histoire, 1/20; français 1/20, sciences sociales 3/20… etc… et d’autres BL0005** : sciences sociales 18/20, histoire 15/20, français 19/20, philosophie 17/20… Mais là encore, les écarts entre disciplines sont grands : mathématiques 20/20, français 5/20… (ou le contraire).
J’ai arrêté ensuite de prendre des photos :

La dernière : la salle dans laquelle ma co-jury et moi-même avons fait passer les candidats. Une salle de cours du boulevard Jourdan, donnant sur un jardin, avec huit chaises pour le public.
Félicitations aux candidats reçus, je sais par expérience que ce n’est pas facile (j’avais eu, la première année, 1 en sciences sociales et 1 en philosophie…). Bon courage à ceux qui continuent les oraux des autres ENS.

Sociologie et prénoms, genre et animalité

Le seul intérêt du Carnet des Prénoms 2008 [PDF] du Figaro est la liste du “Top 20” des prénoms donnés par la bourgeoisie parisienne (et dans une moindre mesure française) en 2007 (dans le “Carnet du Jour”).
carnet des prénoms 2008
Le reste, c’est juste de la soupe astrologique ou numérologique.

Il existe de nombreux travaux sociologiques sur les prénoms, qu’ignore le “Carnet des prénoms” du Figaro. Il existe même quelques rares travaux sur les prénoms des animaux domestiques. “Gender Related Naming Practices: Similarities and Differences Between People and their Dogs” est, par exemple, un petit article rédigé par deux gynécologues à l’esprit curieux :

Both male and female dogs had names ending in letters and phonemes characteristic of their respective human male and female counterparts. Female dogs had more syllables in their names than male dogs and a higher percentage of male dogs had one syllable names.

Les deux auteurs ont étudié la proximité structurale des prénoms des Labradors et des humains (homo americanus). Aux USA, les prénoms féminins, par exemple, se terminent souvent par une voyelle (deux tiers des prénoms féminins), et les prénoms masculins par une consonne (les 3/4). “Since pets are treated as “almost human” in many American households, we hypothesized that the same gender-related naming practices used for humans would also be used for pets.” : puisque les animaux domestiques sont traités comme des quasihumains au sein des ménages américains, nous avons fait l’hypothèse que leur prénomination suivait les règles de genre des prénoms donnés aux humains, écrivent-ils. Et la structure se retrouve, en effet.
Il y a même plus : “seventeen percent of the female dog names and almost 10% of male dog names were among the 100 most popular baby names for 2005″… L’on retrouve, parmi les prénoms donnés aux Labradors et aux Labradores, des prénoms à la mode chez les humanoïdes (ou est-ce le contraire ?).

Il serait intéressant et amusant de faire la même chose en France. Je me demande si les compagnies d’assurance canine permettraient à un sociologue d’avoir un accès partiel à leur base de données…

Usages du wiki-auditions

Voici ici quelques réflexions sur le wiki-auditions, maintenant que la session de recrutement est terminée (il reste aux conseils d’administration des universités à se prononcer, mais bon… c’est presque fini).
Je souhaite commencer par des remerciements, à toutes les commissions qui ont rendu publics leurs classements, à toutes les commissions qui ne les ont pas rendu publics (il n’en est que plus drôle de rechercher leur décision), à tous les candidats qui ont édité le wiki…
Puis quelques statistiques :
wikiauditions-statistiques
La page principale du wiki audition indique quelques 30 000 visites, le service de statistiques du serveur quelque chose entre 27 000 et 68 000 en un mois. Quoi qu’il en soit, ça fait beaucoup. [Note en passant : cela n’a pas augmenté les ventes de mon livre, Sex-shops, une histoire française.]

Poursuivons par les multiauditionnés, ma catégorie de prédilection. Dans mon esprit tordu, j’apprécie les cycles : j’aurai aimé de longs cycles débutant par un multi-classé, qui aurait laissé sa place au deuxième dans une université, ce deuxième, classé premier par ailleurs, aurait laissé celle-ci au deuxième etc… un long cycle, qui n’existe pas, malheureusement. “On” hésite semble-t-il à classer premier quelqu’un qui est déja classé premier par ailleurs.
J’ai étoilé les noms pour que google ne les indexe pas.

Nom nbr auditions univ thèse classé 1er univ
Esc*** 5 Toulouse
 
R*pn*l 4 Caen * Angers
G*r*l* 4 ? * P7
M*ch*n 4 Strasbourg
St*v*ns 4 UVSQ * Poitiers
D**z 4 P5
M*l*ch*t 4 CNAM
 
V*lpr* 3 P5 * P8
Ch**v*n 3 EHESS * Lille1
C*ld*r*n 3 ?
P**gn* 3 IEP
R*v*ll*rd 3 ENS/Cachan * P13
*v*nz* 3 EHESS
*r**n 3 P8
 
Z*gn*n* 2 UVSQ * Rennes1
*vr*l 2 P5
D*br*l 2 IEP
G*ll*t 2 CNAM
L**V*n 2 Caen
M*rm*nt 2 U Bourgogne ?
Br*ch*t 2 ?
Gr*tt*n 2 P7
*m*d**-S*n*g*gl** 2 U Metz ?

La grande majorité des classés premiers n’ont eu qu’une seule audition (et n’apparaissent donc pas ici). Cela avait été mon cas d’ailleurs : une seule audition en sociologie…

Passons maintenant aux commentaires reçus tout au long de la session de recrutement. Je laisse de côté les commentaires oraux. Ces commentaires ont été anonymisés, légèrement modifiés, découpés et placés dans le désordre.

Hello Coulmont,
je me permets de t’appeler “Coulmont”, à vrai dire, c’est un peu de ta faute. Tu demandes à tes visiteurs des infos sur la réception du wiki, à la cantine, dans les couloirs de la fac, sur le banc des auditionnés… Ici, c’est régulièrement que l’on parle de “coulmont” à la maison : dans le jardin, dans la cuisine, parfois au lit avant de s’endormir. “T’es allée voir Coulmont aujourd’hui ?” Il faut dire que nous sommes deux docteurs en sociologie à la maison, tous les deux en recherche de poste. Coulmont devient donc l’espace de quelques semaine une figure incontournable dans notre vie de couple.

Le wiki-auditions s’appelle le wiki-auditions, pas le coulmont, voyons ! Mais il semble utile.

Le wiki est-il utile ? Parce que je me refuse par principe d’appeler les services administratifs ou les enseignants des facs où j’ai postulé, je trouve ton initiative est très utile. J’ai postulé dans une autre section, qui ne dispose pas de ce type d’initiative, je n’ai AUCUNE information (à l’exception des endroits où je suis auditionné). C’est TRES désagréable.

On me disait même (“on” étant ici un candidat multisections) que “la section *** c’est la préhistoire”… L’intérêt du wiki se perçoit donc d’autant plus qu’il n’y a pas de wiki partout.

Il y a une réticence de qquns, que j’ai perçue à ***, non sur ton site mais sur l’idée que ça puisse nuire à des candidats de faire état de leur classement ailleurs, ceci dit en général on pose quand même la question direct aux candidats surtout quand on les trouve intéressants pour le poste).

Exactement : même avant le wiki (j’ai participé à deux sessions de recrutement avant-wiki) on arrivait à savoir qui était auditionné où. (“on”, ici, c’est les membres des commissions). Maintenant, tout le monde le sait. Est-ce mieux : je le pense.

(…) j’ai laissé traîner mes oreilles lors des longues heures d’attente (notamment à *** où ils avaient presque *** heures de retard) pour saisir les impressions des divers candidats sur le wiki. J’ai eu également l’occasion d’en discuter avec diverses personnes (*** *** ***).
Dans l’ensemble, l’initiative est perçue très favorablement, dans la mesure où elle favorise une certaine « transparence ». Certains souhaiteraient même faire des statistiques à partir des données présentes pour mettre à jour le déséquilibre entre les candidatures « parisiennes » et « provinciales », entre les candidats issus de certains labos par rapport à d’autres.
Du côté des candidats, le wiki est majoritairement considéré comme très utile et pratique. Néanmoins, j’ai cru déceler certaines réticences à reconnaître devant les autres qu’on l’a effectivement consulté. […] Les seules critiques que j’ai entendues concernaient le fait que vous mettiez des liens donnant des infos sur les candidats (présentation, CV, publications…), sans demander au préalable leur accord.
Du côté des titulaires, beaucoup apprécient la « transparence » que permet le wiki et ne manquent pas d’en diffuser l’existence auprès de leurs collègues. Mais certains (par ailleurs membres *******) ne sont guère enthousiastes. Ils considèrent que ces informations ne doivent pas être publicisées car cela pourrait inciter quelques-uns à remettre en cause les décisions de certaines CS, voire même du CNU en ce qui concerne la qualification de certains candidats, alors même que ces deux instances sont « souveraines » et n’ont pas à rendre de comptes.
Pour ma part, je pense sincèrement que c’est une excellente initiative

Sur le dernier point : si certaines décisions pouvaient être remises en cause, cela ne me dérangerait pas. Les commissions de spécialistes doivent répondre de leur classement, leur souveraineté a des limites. Le but du wiki est en partie de rendre publiques les décisions des commissions (ces décisions sont connues très très rapidement, même quand le président impose aux candidats le silence, du type : “ne le dites pas à Coulmont”).
Sur les liens vers les CV : je ne fais de lien que vers ce qui se trouve facilement avec google… en bref : je google “Baptiste Coulmont” (ou Hubert Dupont) et je fais un lien vers le CV sur lequel je tombe. Je ne vais pas demander l’accord. Cela peut conduire à des effets inattendus, comme des protestations de candidats et de directeurs de thèse, qui considèrent (sur la foi d’un vieux CV sur internet, que la personne classée première est illégitime). L’année dernière, à [Sigma Mû], des opposants à un classement avaient compté grâce à google le nombre de fois où un candidat était présenté comme “historien” et le nombre de fois où ce candidat était présenté comme “sociologue”, afin de délégitimer le classement de la commission. La morale de l’histoire : faites effacer vos vieux CV…

je trouve l’initiative très utile:
1) on ne perd pas le temps pour rechercher toutes les fiches des postes (ce que j’avais fait avant de prendre connaissance de l’existence du site…);
2) on peut suivre le déroulement des examens des dossiers, se faire une idée (et des statistiques) sur les profils des candidats et essayer de cerner les critères retenus par les commissions;
3)on accède rapidement à la composition des commissions et aux résultats (mêmes si informels) des auditions;
4) le site est beaucoup plus efficace que celui d’Antares/Antée.
J’ai pris connaissance de son existence par un mail de la documentaliste de ****** de ***** (où j’ai soutenu ma
thèse).
[…]Si pour l’année prochaine (ou pour la deuxième session 2008), vous avez besoin d’un coup de main, je suis toujours disponible pour diffuser et récolter les infos

Ah, enfin, une proposition d’aide : je l’accepte avec bonheur, et il est fort probable que le wiki fonctionne sans moi l’année prochaine. Ca m’amuse, mais jusqu’à un certain point seulement.

votre wiki a été évoqué lorsqu’on m’a posé la question (fatidique) en me disant qq chose comme : “Avez-vous d’autres auditions? Juste pour savoir parce que de toutes façons, l’information est disponible sur internet”. (…)
Merci en tous cas d’ores et déjà, pour ne pas laisser les candidats dans cette terrible incertitude du mois de mai et pour rendre publiques des pratiques parfois bien opaques.

De rien. On voit ici une petite inertie : la question sur les autres auditions se pose traditionnellement, elle continue à être posée, même si ça a changé.

en fait je suis vraiment favorable à votre initiative. D’abord parce que ça permet de disposer d’informations sur les réunions de commission. On peut ainsi évaluer si on est encore “dans le coup” par rapport à telle ou telle candidature, connaitre la date des auditions (les dates entre les réunions des commissions et celles des auditions étant parfois très rapprochées, quand on travaille à plein temps, ça peut devenir extrêmement compliqué…) etc.
Je pense que c’est un outil intéressant pour les gens comme moi qui ne disposent pas de réseaux puissants pour préparer un recrutement… Puisque sans le wiki, les moins dotés en ressources sociales n’auraient aucune
information…

Encore un candidat favorable. Désespérément, j’attends les critiques négatives, mais elles ne viennent pas. Je sais qu’elles existent, mais elles ne parviennent pas explicitement jusqu’à moi.

Pour ma part, j’ai pris connaissance de l’existence du wiki sur votre site que je consultais régulièrement pour suivre les épisodes de l’affaire Olesniak… Pour autant que je puisse en juger, le bouche à oreille semble avoir bien fonctionné puisque les amis et collègues en connaissaient tous l’existence – mon ancienne diretrice de thèse aussi.
(…)
La publication de la liste des candidats auditionnés me semble avoir un avantage au-delà du souci de transparence (et donc de contrôle) du travail des commissions de spécialistes. Lorsque les postes ne sont pas fléchés, et que les profils de poste publiés par les universités restent vagues (eh oui, ça arrive), une recherche rapide sur les thèmes de recherche des autres candidats permet d’essayer de se faire une idée du profil effectivement recherché – ou bien de voir en quoi, en fonction de ses propres recherches, de son propre parcours etc. on peut se “distinguer” des autres candidats. Cela me semble très utile pour préparer les auditions.

Intéressant, je n’avais pas pensé à cette fonction du wiki : préparer l’audition en fonction de la définition de la situation proposée par la réunion d’auditionnés d’un certain type.

Voici ce qui arrive dans les sections qui n’ont pas de wiki :

Je suis sociologue mais j’ai candidaté en [section XXX] cette année (je suis doublement qualifié) et il m’est arrivé une aventure intriguante.
J’ai été convoqué à une audition à [Sigma Bêta] jours trop tard ! Erreur de secrétariat.
En arrivant devant la salle d’audition, mon nom n’apparaissait pas. J’avais été convoqué au jour et à l’heure d’une commission se réunissant pour un autre poste !
J’imagine que ma commission avait déjà délibéré (et que le candidat lauréat avait été informé officieusement) mais après discussion avec le président de la CS présente et après 1h à attendre sans savoir ce qu’on allait me dire, on m’a malgré tout fait passé l’audition sous prétexte qu’une partie des membres du jury qui aurait dû m’auditionner était présente. J’ai évidemment fait allusion au risque de procédure judiciaire au tribunal administratif, risque que le président a balayé en m’expliquant que le quorum des membres de la CS devant laquelle j’aurais dû passer était atteint !
On m’a évidemment informé, le lendemain, que ma candidature n’était pas retenue sous prétexte que mon profil ne correspondait pas exactement au poste. Je me demande dans ce cas pour quelle raison j’ai été convoqué. Mais je suppose, que toute démarche judiciaire me serait dommageable…
Aventure à méditer… un petit coup de fil à d’autres candidats (quand on en connaît) pour confirmer l’heure et la date de la commission peut être utile.

J’aimerai conclure en demandant à d’autres de reprendre l’initiative. Ce n’est pas compliqué, juste time consuming : la quasi totalité des candidats est aidée par le wiki, la quasi totalité des commissions de spécialistes donne les informations (comme les dates de réunion, etc…), les critiques négatives ne se manifestent jamais ouvertement (vous le constatez, le wiki ne reçoit que des critiques bisounours)

Stages de terrain

Comment enseigne-t-on la sociologie ? Certes il faut lire… mais ce n’est pas tout. On ne devient pas sociologue en lisant des livres. Au département de sociologie de Paris 8, depuis plusieurs semestres, des “stages de terrain” sont organisés pendant la licence. Avis aux futurs bacheliers qui souhaiteraient faire de la sociologie : de petits compte-rendus de ces stages sont sur le site du département. Avec des photos…

[Full disclosure comme disent les anglophones : je travaille au département de sociologie de Paris VIII, et je ne suis pas sur la photo.]

Recrutements locaux

Commençons par une citation du Bilan du “Contrat quadriennal” de Paris 8, récemment imprimé (mais que l’on ne trouve pas encore sur le site de l’université) :

Si l’on examine à présent la politique de recrutement des enseignants chercheurs pratiquée à Paris 8 durant les quatre dernières années, on constate que les recrutements externes s’élèvent globalement à 73%, soit à 65% pour les PR et à 75% pour les MC, ce qui paraît être un taux raisonnable.

Un “MCF interne” est quelqu’un qui a soutenu sa thèse à Paris 8 (les personnes ayant été moniteurs, ATER, prag, past, chargés de cours… sans y avoir effectué leur thèse ne sont pas comptés — mais étant donné la grande mobilité des enseignants précaires — ou non –… tout le monde est plus ou moins local sur ce point).
On remarque par cette citation que les rédacteurs de ce bilan n’ont rien compris. Un taux de recrutement local de 27%, ce n’est pas “raisonnable”, c’est dérangeant — au minimum. Si les candidats étaient choisis indépendamment de toute préférence localiste, le taux devrait se situer aux environs de 8% (un sur treize), et non pas 27% (un sur quatre)1.
Il reste donc beaucoup à faire pour “délocalismer” les universités…2

Le localisme commence bien avant les recrutements d’enseignants-chercheurs. Dès les annonces présentant les allocations de thèse, il est précisé qu’elles s’adressent à “nos étudiants”. «Merci de bien vouloir diffuser ces informations auprès des étudiants de vos Masters»… nous dit Paris 8 cette semaine. L’idée n’est pas de proposer aux étudiants d’autres universités de venir faire leur thèse, avec un financement, à Paris 8 (alors qu’il n’est pas nécessaire d’avoir fait un master à Paris 8).
Je ne sais pas si ce localisme étudiant est fréquent dans d’autres pays, mais des anecdotes font penser que non [exemple].
Nous avons alors tendance à considérer comme une bonne chose que “nos” étudiants de L3 passent dans “notre” M1… et l’on considère in fine comme naturel que “nos” bons étudiants de M2 obtiennent une allocation doctorale dans “notre” école doctorale.

notes :
(1) : 8%… je tire le chiffre de l’étude de Godechot/Louvet, mais je le cite hors contexte (l’étude porte sur la période 1972-1996)
(2) : Un résumé de discussions récentes se trouve chez les éconoclastes.

La constance intérieure des agents

1973 :

Pour le lecteur désarmé, La représentation de soi pourrait bien ne rien représenter. D’abord l’ouvrage est difficilement assignable à un genre établi : aucun emplacement ne lui est réservé dans l’espace des taxinomies communes ou dans celui des traditions savantes. L’objet même en est inhabituel et échappe aux divisions officielles de la sociologie : ni population concrète (“les ouvriers”, “les hommes de loi”, etc.); ni opinions ou conduites statistiquement distribuables; ni à proprement parler, technique, méthode ou réflexion épistémologique; rien que des rencontres (encounters) fortuites, innombrables et apparemment disparates […]

1991 :

Les lecteurs de cet ouvrage pourront ressentir une certaine gêne à ne pas rencontrer dans les pages qui suivent les êtres qui leur sont familiers. Point de groupes, de classes sociales, d’ouvriers, de cadres, de jeunes, de femmes, d’électeurs, etc., auxquels nous ont habitués aussi bien les sciences sociales que les nombreuses données chiffrées qui circulent aujourd’hui sur la société. […] Pauvre en groupes, en individus ou en personnages, cet ouvrage regorge en revanche d’une multitude d’êtres qui, tantôt êtres humains, tantôt choses, n’apparaissent jamais sans que soit qualifié en même temps l’état dans lequel ils interviennent.

La citation de 1973, ce sont les premières lignes de Luc Boltanski, « Erving Goffman et le temps du soupçon », Social Science Information, 1973; 12; 127-147.
La citation de 1991, ce sont les premières lignes de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification, Paris, Gallimard, 1991.
Personnellement, cela m’amuse. J’ai conscience d’avoir un sens de l’ironie perverti

Publier !

Vous venez de terminer une thèse (ou un DEA remarqué)… il “faut” publier. Il y a quelques semaines, Emilie Biland, Aurélie La Torré et Abdia Touahria-Gaillard ont organisé une “journée” à l’ENS : Publier en sciences sociales : comités de rédaction, éditeurs et auteurs au travail. Vous trouverez dans un document PDF à conserver dans un coin d’ordinateur [PDF] plein de conseils.

La francisation

Imaginons que vous soyez étrangère, que, par exemple vous vous appeliez محمد بن خلدون (peu de chance, mais imaginons). Vous demandez la nationalité française. Bien. Que découvrez-vous sur le formulaire de demande d’acquisition de la nationalité française ?

acquisition de la nationalité française

Vous découvrez la possibilité de “franciser” des noms et des prénoms (les vôtres, mais aussi ceux de vos enfants qui n’ont pas la nationalité française).
C’est, comme vous le voyez, la deuxième case à cocher, signe de son importance symbolique. Qu’est-ce donc que cette “francisation” ? Ce n’est pas une translittération, mais une transformation du prénom (ou du nom) d’origine en un autre, appartenant au stock en usage en France.

Les pages 5 et 6 du document CERFA 51148*01 : Notice d’information pour les candidats à la naturalisation ou à la réintégration dans la nationalité française [PDF] donnent quelques précisions. Il est par exemple possible de traduire “en langue française [le] nom étranger lorsque ce nom a une signification”. Wiesnienski deviendra ainsi “Merisier”, et Haddad “Laforge”. Mais : “Si vous êtes dans ce cas, vous devez fournir une attestation établie par un traducteur assermenté.” Il est aussi possible de “transformer” le “nom étranger pour aboutir à un nom français. Dans ce cas, le nom demandé ne doit pas être trop éloigné du nom d’origine et présenter une consonance et une orthographe françaises.”. Fayad deviendra “Fayard”.

La demande de francisation elle-même est manifestée en remplissant le formulaire CERFA 65-0054 : “Demande de francisation (facultative) [PDF]. Apparaît alors une possibilité qui n’était pas mentionnée dans les documents précédents. Il est possible de déclarer : “Je sollicite l’attribution d’un prénom français“, attribution qui sera — si j’ai bien compris — réalisée par l’employé administratif qui se trouve face à la demandeure. Ont-ils un livre des prénoms français ? ou une liste mille fois photocopiée de vieux prénoms “bien de chez nous” ?
francisation attribution d'un prénom

L’acquisition d’une nouvelle nationalité est probablement proche de l’endossement d’une nouvelle identité, et il est intéressant que l’Etat se fasse l’écho de ce désir de changement… Oui, mais ce serait trop simple. L’Etat, ici, ne propose pas un nouveau nom, il propose (c’est l’un des exemples officiels) de changer “Maria” en “Marie”, “Antonia” en “Adrienne” (sic). L’Etat propose une “francisation”. Et aujourd’hui, la possibilité même de francisation peut être vue comme une petite violence faite à l’identité d’origine, comme une demande d’un autre âge. “On croirait voir un agent recenseur colonial”… me déclarait un collègue avec qui je discutais de cette affaire.
D’où vient alors cette idée de francisation ?
Avant la Seconde guerre mondiale, la francisation de l’identité onomastique des naturalisés n’était pas largement acceptée. C’est le “déguisement des envahisseurs” écrivait Le Figaro le 24 juin 1927 en commentaire d’un projet de loi :

Les chiens de notre pays grognent sourdement quand ils flairent ces odeurs insolites [de peaux exotiques]. Les hommes de notre pays dressent l’oreille avec inquiétude quand ils entendent résonner ces noms sauvages. Il n’y aura pas moyen de tromper les chiens ; on va tâcher de tromper les hommes. […]
Un nombre infini de métèques, surtout dans le monde parisien, se cachent sous des noms français. […] Sous prétexte de sauvegarder “la musicalité (sic [dans le texte]) de notre langue”, en réalité pour endormir notre méfiance, le naturalisé poura “franciser” ses noms et prénoms […]
Le Figaro, 24 juin 1927, p.1 — sur Gallica

(On tremble d’ironie à savoir Marcel Dassault posséder aujourd’hui ce titre de presse).
Après la Seconde guerre mondiale, en 1945 mais surtout à partir de 1947, la francisation devient possible. Il s’agit désormais d’intégrer, en combinant incitations institutionnelles et individualisation des démarches. La circulaire du 23 avril 1947 relative à l’instruction des demandes de naturalisation précise :

La francisation devra tendre autant que possible à faire perdre aux noms leur aspect et la consonance étrangers. (…) L’expérience a démontré, en effet, qu’un naturalisé dont le nom difficilement prononçable rappelle à chaque instant son origine étrangère se fond moins rapidement dans la mase de la population (…) Or l’intérêt national exige que les naturalisés cessent, le plus rapidement possible, de se sentir différent des autres citoyens.

Un commentateur de cette circulaire, A. Juret (dans la revue Population en 1947, écrit ainsi, poursuivant l’argument : “Il serait peu logique d’admettre un étranger à la dignité de membre de la communauté française et de lui rendre difficile de faire disparaître le signe le plus évident de son origine étrangère. D’autre part, il ne faudrait pas faire de l’adoption d’un nom français une condition de la naturalisation, car il faut respecter les scrupules de ceux qui hésitent à renoncer au nom de leurs ancêtres“.
Au fur et à mesure des décennies, la francisation s’est faite plus facile : d’abord modification de l’orthographe seule, puis possibilités de traductions, puis extension à d’autres catégories de “nouveaux Français”. Cela devient plus facile… Est-ce que cela signifie qu’une proportion de plus en plus importante de naturalisés vont choisir la francisation ?
Ou alors, est-ce que, au contraire, le caractère multiculturel de la France contemporaine va inciter les nouveaux entrants dans la communauté nationale à conserver un signe qui n’est plus perçu comme signe d’une “origine étrangère”. Est-ce que le poids statistique des prénoms bien-français mais aussi néo-celtiques, anglo-saxons ou méditerranéens (Gwendal, Kevin, Laura) met en question l’idée même d’un prénom “français” ?

Regardons quelques chiffres, issus des rapports annuels de la sous-direction des naturalisations :

années total (naturalisations + réintégrations) francisations
1966 30396 5115
1973 33616 8243
1987 41754 7088
1989 33391 6930
1991 34468 6731
1995 40867 5589
1997 60485 7139
1999 67569 6435
2001 64595 4670
2003 77102 4990
2005 101785 5760
2006 87878 5096

Jusqu’au début des années 90, environ un naturalisé-réintégré sur 5 (20%) choisissait une francisation du nom ou du prénom. Et depuis, la proportion chute : en 2006, moins de 6% des nouveaux Français choisissent une francisation. On ne sait pas encore pourquoi… il semble ne pas y avoir eu de travaux sociologiques sur les francisations. Est-ce parce que les services de l’Etat ont cessé d’inciter à la francisation ? Est-ce parce que les nouveaux arrivant possèdent déjà des noms et prénoms en usage dans la France du fils de Pál Sárközy Nagy-Bócsay, d’Abdelmalek Sayad ou de Diams… ? Aaahhh si une étudiante entendait ma plainte et se penchait sur cette question (pour un mémoire de master en sociologie, par exemple…) !
On a peut être quelques réponses quand même, si l’on se penche sur les pratiques différentielles de la francisation. Les contingents les plus importants d’acquisition de la nationalité par décret sont les ressortissant-es du Maroc, d’Algérie et de Tunisie : elles (et ils) sont moins de 2% à demander la francisation. Les Turcs, les Portugais et les Congolais (Rep. dem.), les Cambodgiens et Vietnamiens aussi se francisent dans une proportion bien plus importante.
D’autres indices nous seraient donnés par les comportements différents des hommes et des femmes : pour certaines origines, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à demander la francisation (le Cameroun, par exemple)…

J’ai laissé pour la fin ce qui m’intéresse le plus. Qu’est-ce qui est francisé ? Pour l’année 2006 :
nom : 5 %
prénom : 88 %
nom et prénom : 7 %
Les “francisants” évitent dans l’immense majorité des cas de franciser ce que l’état-civil français considère comme un nom. Neuf fois sur dix, c’est le prénom qui est modifié. Le prénom… ce “bien symbolique” choisi pour nous par des parents, qui nous définit aux yeux des autres… c’est le prénom qui est modifié. Comme si, sur ce point, il était possible d’agir et de construire une nouvelle identité. Comme si les “francisants”, ici, choisissaient de “réparer” un peu leur identité, peut-être en choisissant, en France, un prénom un peu plus “moderne”, un peu plus “à la mode”, puisqu’on leur en offre la possibilité.

Les noms et les prénoms peuvent donc être d’intéressants objets de recherche pour une socio-histoire du politique : ils finissent par incarner (au sens fort du terme) les conséquences de certaines politiques publiques. On voit comment sont liés socio-genèse de l’Etat national (la genèse permanente des frontières symboliques au travers d’une multiplicité de règlements)… et psycho-genèse des individus (dans le sens où le choix d’un prénom “français” doit bien avoir quelques conséquences sur l’image de soi).

Bibliographie : je disais plus haut qu’il n’y avait rien… j’exagérais un peu. Sarah Mazouz, doctorante, travaille sur les naturalisations, et vous pouvez lire d’elle, notamment les cérémonies de remise des décrets de naturalisation et un autre article dans un numéro récent de la revue Genèses. Nicole Lapierre, anthropologue, a écrit de nombreux textes sur les noms, dont un article, dans Ethnologie française, sur “La francisation des noms”, en 1993. (Je me suis servi de cet article ici). [Je signale aussi ce récit de l’intérieur d’une “journée d’intégration”, sur le blog de Wilma]

note : Si vous n’avez ni nom, ni prénom à franciser, vous pouvez quand même franciser votre navire [PDF]