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Archives de la catégorie : 'France'

Marche des trans

J’ai eu l’occasion d’écrire quelques lignes au sujet de quelques transsexuels/transsexuelles/transgenres il y a quelques mois, quand des parents d’élèves d’une école de Rouen avaient dénoncé au journal local une institutrice, et quand Monsieur Alliot-Marie avait empêché deux personnes de se marier parce que l’une portait des jupes tout en étant un homme ([rappel 1], [rappel 2] [rappel 3], [rappel 4]).
La Marche des trans (video format QuickTime) est l’occasion de quelques mots supplémentaires. Cette manifestation, Existrans a déjà quelques années, et s’inspire fortement des Gay pride parades, maintenant “Marche des fiertés”. Quoi de mieux pour affirmer son existence dans l’espace public qu’une forme de visibilisation routinisée, la manifestation. Surtout si cet outil fait partie d’une boîte (à outils) identitaire composée d’associations trans (ASB, Caritig, PASTT…), de porte-parole, de slogans, de revendications s’adressant à l’arène publique…
Mais simultanément, une partie du travail identitaire consiste à gommer toute différence. Mis à part celles et ceux qui revendiquent une identité transgenre plus ou moins permanente, refusant d’être assigné à un endroit sexué particulier, les autres vont plutôt demander une forme d’invisibilisation : être trans’ est pour elles et eux un moment plus que la fin d’un “parcours” qui vise le changement de sexe (civil et/ou génital).
C’est comme un paradoxe, très intéressant, qui parcourt le mouvement associatif trans, où d’un côté l’utilisation d’armes de visibilisation doit servir à une meilleure reconnaissance, et où d’un autre côté l’utilisation d’armes d’invisibilisation (rééducation vocale, hormones, chirurgie, manières de marcher…) fait partie du travail quotidien — et des exigences des médecins spécialisés auxquels sont confrontés les transsexuels : pour un exemple, lire le blog Journal d’une Trans-formation d’un-e jeune trans de Montpellier.
Pour aller plus loin, et beaucoup plus loin, la somme de Joanne Meyerowitz, How Sex Changed (Harvard University Press) est à lire. [En attendant : Existrans (Reportage de France 3, video format QuickTime)

CAIRN : groupe de revues en ligne

François Briatte attire mon attention sur CAIRN, qui, comme persee propose le texte intégral de revues académiques. On y trouve pour le moment une soixantaine de revues, et un petit nombre (200 ?) d’articles sont en version PDF, apparemment consultables et téléchargeable sans frais (certains sont payants, notamment les plus récents). L’occasion de découvrir ou de redécouvrir :
– Renaud Le Goix Les « communautés fermées » dans les villes des États-Unis Aspects géographiques d’une sécession urbaine [PDF] dans Espace géographique, 2001, n°1 (vol.30).
– Alain Desrosières, Entre réalisme métrologique et conventions d’équivalence : les ambiguïtés de la sociologie quantitative [PDF], dans Genèses, 2001, n°43
Et tant d’autres articles…

Nostalgie

Amusants, les Guignols d’hier soir, où la marionnette de Bernard Tapie venait fêter ses 135 millions d’euros… Grace à une combinaison de CocoaJT, SnapzPro et iMovie, en voici un extrait (format .mov Quicktime).
mise à jour : Le moment serait parfait pour une chaine française de diffuser Who is Bernard Tapie, ce documentaire un peu fou d’une américaine qui cherche à interviewer Nanard…

La Redoute et ses objets intimes

La Redoute et les Trois Suisses proposent depuis très longtemps des vibromasseurs, et depuis moins longtemps des godemichets. Il est souvent remarqué que ces objets sont présentés de manière désexualisée, une jeune femme pressant contre sa joue les vibratiles… (quelques exemples où les lecteurs du catalogue ont remarqué cela : ici, ou encore ou ici encore).
Mais les choses ont changé et certains trouvent même que Ca n’est plus ce que c’était, quand ils remarquent que la jeune femme a disparu et que les objets présentés ne dépareilleraient pas à Pigalle :

(Catalogue La Redoute, hiver 2005-2006, p.438, image empruntée chez stefirst)
Mais les objets présentés (de 1 à 4) se trouvent dans le catalogue depuis 1994 au moins : en 1994, les Trois Suisses, et jusqu’en 2003 La Redoute, présenteront une partie de ces objets sur la joue, en effet, d’une jeune femme.
Les débuts du vibro-masseur avaient, cependant, été un peu différents :
Vibromasseur La Redoute 1967
Cette photo du catalogue de 1967 ne présente pas de jeune femme ni de joue, mais s’adresse à une femme assez agée, pleine de “rides”, de “bourrelets superflus”, de “sciatiques” et de bronchites…
Au milieu des années 1970, les “Trois Suisses” proposent, en accompagnement, sur la même page (la page “hygiène intime”), un livre, Amour sans carré blanc, décrit, je cite, comme “Un livre clair, précis, traitant de l’initiation sexuelle. 150 pages agrémentées de nombreuses illustrations”.
La jeune femme et ses joues n’apparait en fait qu’au début des années 1980… Pourquoi ? mystère !

D’autres billets sur des sujets connexes : “tupperware sex toys parties”, localisation des “sex shops”, histoire administrative du contrôle de ces magasins, jurisprudence récente…

Les bisous

Certaines formes de discrimination sont plus rentables que d’autres. Les organisateurs du salon du commerce homosexuel, Rainbow Attitude en savent quelque chose, qui ont vu leurs affiches, où s’embrassaient deux hommes et deux femmes, mais l’un avec l’autre et l’une avec l’autre, refusées par la régie de publicité du métro de Paris. L’affaire a fait grand bruit médiatique (article dans le quotidien Metro, dans Le Monde, dans de nombreux blogs : deux que je lis fréquemment, cossaw et gratyn et d’autres qui me sont inconnus : alscyl, provisoire, sam qui propose une analyse syllogistique, skinnyboy… et tant d’autres que le GoogleBlogSearch n’a pas trouvé… Je joins ma contribution avec ce reportage de France3 (format .mov Quicktime) sur le sujet.
Pour tous, c’est un scandale, une forme de censure, et il est vrai que si l’on compare les projets d’affiches à celle que Le Printemps avait utilisé dans le métro, où le visage d’une jeune femme en extase recevait une sorte de liquide sirupeux… l’on ne peut que supposer un traitement inégal des affiches en fonction du degré d’hétérosexualité supposé.
publicité pour Le Printemps
source de l’affiche du Printemps

La commission générale de terminologie vous parle

Lue récemment dans le Bulletin officiel de l’éducation nationale, une recommandation de la “Commission générale de terminologie et de néologie” :

COMMISSION GÉNÉRALE DE TERMINOLOGIE ET DE NÉOLOGIE
Recommandation sur les équivalents français du mot “gender”
NOR : CTNX0508542X
RLR : 104-7
RECOMMANDATION DU 22-7-2005 JO DU 22-7-2005
MCC
L’utilisation croissante du mot “genre” dans les médias et même les documents administratifs, lorsqu’il est question de l’égalité entre les hommes et les femmes, appelle une mise au point sur le plan terminologique.
On constate en effet, notamment dans les ouvrages et articles de sociologie, un usage abusif du mot “genre”, emprunté à l’anglais “gender”, utilisé notamment en composition dans des expressions telles “gender awareness, gender bias, gender disparities, gender studies…,” toutes notions relatives à l’analyse des comportements sexistes et à la promotion du droit des femmes. Le sens en est très large, et selon l’UNESCO, “se réfère aux différences et aux relations sociales entre les hommes et les femmes” et “comprend toujours la dynamique de l’appartenance ethnique et de la classe sociale”. Il semble délicat de vouloir englober en un seul terme des notions aussi vastes.
En anglais, l’emploi de “gender” dans ces expressions constitue un néologisme et correspond à une extension de sens du mot qui signifie “genre grammatical”. De plus, ce terme est souvent employé pour désigner exclusivement les femmes ou fait référence à une distinction selon le seul sexe biologique.
Or, en français, le mot sexe et ses dérivés sexiste et sexuel s’avèrent parfaitement adaptés dans la plupart des cas pour exprimer la différence entre hommes et femmes, y compris dans sa dimension culturelle, avec les implications économiques, sociales et politiques que cela suppose.
La substitution de “genre” à sexe ne répond donc pas à un besoin linguistique et l’extension de sens du mot “genre” ne se justifie pas en français. Dans cette acception particulière, des expressions utilisant les mots “genre” et a fortiori l’adjectif “genré”, ou encore le terme “sexospécificité”, sont à déconseiller.
Toutefois, pour rendre la construction adjective du mot “gende” (sic), fréquente en anglais, on pourra préférer, suivant le contexte, des locutions telles que hommes et femmes, masculin et féminin ; ainsi on traduira “gender equality” par égalité entre hommes et femmes, ou encore égalité entre les sexes.

La Commission générale de terminologie et de néologie recommande, plutôt que de retenir une formulation unique, souvent peu intelligible, d’apporter des solutions au cas par cas, en privilégiant la clarté et la précision et en faisant appel aux ressources lexicales existantes.

La même commission (3 femmes sur 19 membres, aucune au titre des “personnalités qualifiées”) s’est attaquée au mot “coach” et au préfixe “e-” (comme dans e-mail) et l’on peut trouver ses conclusions dans le même Bulletin officiel.

Le Pays tarougne

Le Pays tarougne dont Trougnac est la capitale, est à la fois une création historique et une preuve de l’absence de vérification des informations sur internet. Un certain nombre d’annuaires de lien (dmoz, francité, yahoo…) l’avaient indexé comme site d’histoire locale (pensant peut-être que tout ce qui sortait de l’Ecole normale supérieure était valide). Des sites universitaires avaient repris l’étude du patois tarougne…
Saint Patrocle, les poèmes de Timoléon Dépérier, maire de Frêches… sont autant de preuves de la dissémination des informations.
Et pourtant un “écrivain parisien” vient de rencontrer le véritable Pays tarougne… :

Une brutalité inouïe pour répondre à la violence des mots. Pour avoir trempé sa plume dans du vitriol, l’écrivain Pierre Jourde a failli être lynché par des habitants de Lussaud, un hameau posé à 1 000 mètres d’altitude dans le nord du Cantal. La scène se déroule le 31 juillet dernier. L’auteur vient de retourner dans le «pays perdu», ce coin de France qu’il décrit dans un roman ainsi titré (1), où les odeurs d’excréments entourent des personnages rongés par l’alcool, le labeur et le temps.
(source: libération

Sociologie des prénoms

 

 

Ce billet a été écrit en 2005 : depuis, j’ai publié un livre, Sociologie des prénoms (2011, La Découverte).

 

 

Depuis les travaux fondateurs de Philippe Besnard en France (et Stanley Lieberson aux Etats-Unis), les sociologues se sont rendus compte du formidable matériaux que constituent les prénoms. Un bien symbolique gratuit dont la consommation est obligatoire offre un objet incomparable pour repérer le goût de classe sous le goût tout court, pour étudier la “mode” sans parler, comme on le fait trop souvent, des vêtements. [voir Besnard, Philippe, “Pour une étude empirique du phénomène de mode dans la consommation des biens symboliques : le cas des prénoms”, Archives européennes de sociologie, 1979, vol.20 p. 343-351]
L’ouvrage de Besnard, constamment remis à jour depuis 1986, La Cote des prénoms est maintenant repris en main par sa fille Joséphine Besnard (Philippe Besnard est décédé en 2003. LE co-auteur, Guy Desplanques, est toujours dans l’aventure). C’est un ouvrage mixte, où le coeur est constituée de la “cote” des prénoms proprement dite, et où la dose de sociologie est présente en début et en fin d’ouvrage. [Je n’ai pas lu les dernières éditions, je me réfère aux éditions d’avant la mort de Besnard père]
Dans un article écrit avec l’historien Cyril Grange [Besnard, Philippe, et Cyril Grange “Prénoms de l’élite et du vulgum” L’Année sociologique, 1993, vol. 43, p. 269-294], Besnard étudie les relations qu’entretiennent les prénoms de l’élite née (celle du Bottin Mondain) avec le reste de la société française. On y voit à la fois une accélération de la diffusion des prénoms de l’élite [les prénoms qui se diffusent se diffusent beaucoup plus vite maintenant qu’avant], mais aussi une segmentation plus importante des goûts [les non-élites développent des goûts indépendants et ne peuvent plus être dites “à la traine”].

J’ai repensé à tout cela en préparant un cours de “L1” (première année d’université). Mais aussi en conseillant à une étudiante qui souhaitait faire son mémoire de licence sur la “perte” de la culture d’origine chez les enfants d’immigrés de travailler plutôt sur les petits-enfants et le choix des prénoms — réalisés par des français nés de parents originaires d’Afrique du Nord. Quand, aujourd’hui, Rachid et Karima, pour prendre un exemple possible, choisissent le prénom de leur enfant, que choisissent-il ? En la faisant réfléchir sur les enfants de ses amies, l’étudiante a produit une liste à laquelle je ne m’attendais pas du tout [un signe que je n’y connais pas grand-chose] : le choix se porte sur Shain, Chinese, Ryan et une poignée d’autres que j’ai oubliés. Ces exemples sont anecdotiques, mais il me semble possible de pouvoir accumuler assez facilement un petit corpus comprenant à la fois prénoms-profession-origine sociale des parents et prénoms des [petits-]enfants : un matériaux doté d’une forte objectivité, plus souple d’utilisation que les discours sur le ramadan ou la “perte” des “traditions”.

N’y connaissant pas grand’chose, j’ai demandé à A. B. [je vais lui demander si je peux la citer avant de mettre son nom en entier] si elle connaissait des travaux portant sur le même corpus. N’en connaissant pas, elle propose une petite sociographie “à la hussarde” — qui ne demande qu’à être testée grandeur nature. D’un côté des prénoms de classe populaire mais néo-arabisants : Lyssa, Shahinez… (Shain de mon exemple) seraient l’équivalent, en terme de position sociale, du choix de Jordan, Kevin ou Jennifer. Les références sont peut-être plus moyen-orientales que maghrébines.
Du côté de populations pratiquantes (ou néo-communautaires), on trouvera une marque identitaire jusque dans le choix des prénoms, coraniques ou prophétiques (révélant à la fois une culture religieuse, mais aussi une appropriation autonomisée, individualisée, du message) : Doua (invocation), Fourqane (discernement et titre d’une sourate), Noh pour Noe, adam etc…
L’augmentation du capital culturel, social et économique produit des Yannis ou des Elias, ou encore la réappropriation de références à la culture classique arabe (les savants, personnages historiques…)

La seule recherche sociologique que je connaisse portant sur le prénom comme signe d’intégration ou d’acculturation est de Liliane Kuczynski [« La dictature du nom. Du patronyme au pseudonyme chez les marabouts ouest-africains de Paris », L’Homme 1997, n°141 : 101-117 : “La dictature du nom” disponible en PDF sur le site de persee]
Dans un contexte de diversité culturelle, sociale et “raciale” (au sens où les Nord-Américains utilisent le terme), le choix d’un “prénom noir” est un désavantage, selon l’étude de Steven D. Levitt et Stephen J. Dubner, deux économistes. [L’étude entière, The Causes and Consequences of Distinctively Black Names est disponible.
Une autre étude, fort étrange, porte sur le choix des prénoms de personnages par une jeune écrivain contemporaine… Le choix du prénom de son fils mériterait d’ailleurs une étude…

Neutralité éthique ?

Pour commencer, “Diane de Nada” raconte sa découverte des vibromasseurs.

Sans transition :
Les “bonnes moeurs” et leur défense constituaient un pilier moral de l’ancien code pénal. La réforme de ce code, effective dès 1994, a mené à l’abandon de cette notion : l’Etat désormais fait preuve d’une sorte de neutralité éthique. Les tribunaux avaient de toute manière, depuis les années 1970, de plus en plus de mal à utiliser l’argument des bonnes moeurs ou de leur outrage pour faire respecter un ordre moral : les juristes parlaient alors de notion “en crise”.
Certains ont pu voir dans certaines décisions de justice la consommation définitive de “l’abandon de la notion juridique de ‘bonnes moeurs’ comme composante de l’ordre public”. Une de ces décisions concerne — comme il est d’usage dans ce blog — les sex-shops. En septembre 1995, le Conseil d’Etat (la haute cour administrative) a rendu un arrêt précisant qu’un chômeur reprenant ou créant un commerce de sex-shop est en droit de réclamer “les aides publiques prévues par les articles L. 351-24 et R. 351-42 du Code du travail”. La pornographie est peut-être “un interdit social”, mais l’Etat n’en a cure. [Voir pour plus de précisions : Claude Champaud, “Sex and lex”, La vie judiciaire, n°2588, 19 novembre 1995, p.2]
On continue cependant à trouver usage des bonnes moeurs dans une série de décisions de justice où elles vont servir de guide. Mais on a quitté le domaine pénal ou administratif pour celui des disputes entre citoyens : ce sont les individus eux-mêmes, et non plus directement l’Etat, qui vont demander un respect des bonnes moeurs. Nombreux sont en effet les règlements de copropriété à réserver explicitement les logements et les commerces de l’immeuble à de “bons pères de famille” ou à des “personnes honorables et de très bonnes moeurs”, à des “bourgeois” et surtout pas à des “ouvriers”. Toutes ces expressions sont aujourd’hui entendues par les juges comme excluant expicitement les sex-shops de ces immeubles, ces commerces étant “fréquentés par une clientèle qui ne peut être classée comme étant constituée de bons pères de famille” (voir le JurisClasseur Copropriété fascicule 65-20, octobre 2000).
Je ne peux résister au plaisir de la citation. Prenons la Cour d’appel de Paris, 23e chambre, section A, le 8 septembre 1999, sous la présidence de Monsieur Bernheim. S’opposaient devant Bernheim deux parties, un sex-shop (l’appelante) et un syndicat de copropriétaire. Le règlement de copropriétait prévoyait :

Les boutiques ne pourront être louées que pour l’exercice de commerce de luxe ou de commerces d’alimentation ou de dégustation de boissons mais à la condition que ces commerces ne s’adressent pas à une clientèle populaire ou ouvrière
Les occupants d’une partie quelconque de l’immeuble ne devront faire ou laisser faire aucun bruit, aucun travail qui soit de nature à gêner les voisins par l’odeur, le bruit ou les vibrations et ils devront se conformer pour tout ce qui n’est pas prévu ici aux usages des maisons bien tenues…

Après examen du règlement, la cour conclut que :

l’activité de sex shop exercée dans l’immeuble est, sans qu’il soit nécessaire de relever des “nuisances particulières” directement contraire à cette clause visant la bonne tenue de la maison

On imagine mal — mais là encore je n’en suis pas certain, je ne suis pas juriste — un magasin Tati obligé de quitter un emplacement commercial parce que trop “ouvrier”. La pornographie semble donc jouer un rôle un peu spécifique, et les bonnes moeurs, même de manière fantomatique, continuent de hanter le droit.

PS : il serait très intéressant de voir si, avant 1981, des personnes suspectées d’homosexualité ont pu être forcées à quitter leur location pour cause de non respect des “bonnes moeurs”…

Homosexualité et prostitution masculines

J’accueille aujourd’hui Régis Revenin, actuellement doctorant en Histoire (à Paris 7) et auteur d’Homosexualité et prostitution masculines à Paris (1870-1918) (Paris, L’Harmattan, 2005) qui sort ces jours-ci. Avant de lui laisser la parole, je signale qu’une dizaine étudiants (dont R. Revenin) mettent en place, à la rentrée, un atelier en études lesbiennes et gays (voir ici pour plus d’informations).

Régis Revenin, Homosexualite et prostitutionContrairement à ce que d’aucun-e-s pourraient croire, la Belle Epoque est une période tout à fait méconnue de l’histoire des homosexualités (féminines et masculines) en France, excepté quelques grandes figures lesbiennes ou gays – littéraires le plus souvent (Colette, Lorrain, Proust…). C’est pourtant à la fin du XIXe siècle qu’apparaît à Paris (mais aussi dans de nombreuses grandes villes occidentales, comme l’illustrent très bien les recherches des historiens George Chauncey pour New York et Matt Cook pour Londres notamment) une subculture gay, très visible, avec ses lieux de sociabilité propres dont une grande partie est spécifiquement homosexuelle, ses lieux de rencontre en plein air, ses codes sociaux, ses mœurs sexuelles, ses moyens de résistance à l’ordre social et sexuel…
L’émergence d’un “monde” – à défaut de pouvoir réellement parler de “communauté” – homosexuel parisien (avec ses bains, bals, bars, “bordels”, cafés et restaurants, sa “drague” en plein air et sa prostitution masculine) coïncide avec le développement (depuis le Second Empire et les écrits “scientifiques” d’Ambroise Tardieu) de discours médicaux fustigeant l’homosexualité en tant que perversion sexuelle, au motif de la soustraire à la répression policière et judiciaire, lesquels écrits peuvent être interprétés comme la ré-appropriation pseudo-laïque et pseudo-scientifique de la “question homosexuelle”, autrefois monopolisée par les discours religieux.

Aussi j’ai tenté de démontrer, à partir de rapports de police jusqu’alors inédits, d’articles de presse, d’ouvrages de médecine, de récits autobiographiques et d’écrits littéraires, combien la vie des gays parisiens n’était pas, à la Belle Epoque du moins, systématiquement marquée du sceau de la répression, en mettant en question les mythes qui entourent de manière récurrente l’historiographie gay en France (et plus globalement dans l’ensemble des pays occidentaux) : ainsi, l’homosexualité n’était pas nécessairement cloisonnée dans les “classes” privilégiées de la société française (bien au contraire même…), lesquelles n’étaient certainement pas plus tolérantes que les “classes” populaires ; les gays parisiens n’ont pas tous vécu cachés, honteux, invisibles, isolés et malheureux jusqu’aux années dites de “Libération sexuelle” (après 1968) ; le “monde gay” (comme l’actuel quartier du Marais à Paris, et les “quartiers gays” parisiens qui l’ont précédé : Saint-Germain-des-Prés, puis la rue Sainte-Anne) n’est pas né ex nihilo en même temps qu’apparaissaient le-s mouvement-s homosexuel-s après la Seconde Guerre mondiale (j’ai ainsi recensé quelque cent dix “établissements gays” avant la Première Guerre mondiale) ; enfin, les “quartiers gays” parisiens avant 1918 n’étaient pas principalement situés à Montmartre ou à Pigalle… mais très nettement dans les 2e et 9e arrondissements de la Capitale.

Aussi, si un véritable flot discursif (journalistes, juges, médecins, moralistes, policiers, romanciers) s’abat sur les gays à la Belle Epoque, si la police des mœurs parisienne surveille assidûment les “pédérastes”, les arrestations policières et les condamnations judiciaires, pour autant qu’elles existent, restent tout à fait rarissimes, et les rafles anti-homosexuelles semblent n’être qu’un mythe, du moins entre les années 1880 et la fin de la Première Guerre mondiale (cf., pour les années 1920 et 1930, les travaux de l’historienne Florence Tamagne). Je fais même l’hypothèse que le “monde gay” parisien était sans doute plus développé en 1900 qu’il ne l’était dans les années 1950 et 1960, et que les surveillances policières et la répression judiciaire étaient sans conteste nettement plus fortes dans ces années-là qu’elles ne l’étaient à la Belle Epoque… Ainsi les lectrices et lecteurs sont invité-e-s à se débarrasser de leurs préjugés sur cette période en particulier, et sur les périodes passées de manière plus générale, en oubliant quelque peu le récit militant (qui peut constituer certes une source, un témoignage, mais rien de plus) et la “victimologie” encore trop présente dans l’historiographie gay.
Régis Revenin — auteur de Homosexualité et prostitution masculines à Paris (1870-1918) (Paris, L’Harmattan, 2005) [le lien vous dirigera vers amazon.fr]
Il est possible d’acheter Homosexualité et prostitution masculines à Paris (1870-1918) sur le site de l’Harmattan, en papier ou en PDF.