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Archives de la catégorie : 'France'

L’université

J’ai hésité un long moment avant d’écrire. Les procédures de recrutement à l’université sont officiellement “bureaucratiques”, au sens de Max Weber (rationnelles, impersonnelles, systématiques…). Dans la réalité, les relations personnelles (le volume de capital social) importent autant voire plus que le volume des autres capitaux (voir à ce sujet l’article de Godechot et Mariot, “Les deux formes du capital social”; dans un numéro récent de la Revue Française de Sociologiecopie de l’article en pdf).
Parfois, comme dans le “cas” exposé ci-dessous, c’est l’indignation qui l’emporte. Le contexte, un département universitaire d’une grande université française. Le recrutement d’un nouveau professeur s’est fait en auditionnant deux maîtres de conférences de cette même université (recrutement local). Le professeur élu est — c’est de notoriété publique mais n’a jamais été mis par écrit — accusé de harcèlement sexuel et a été démis de ses fonctions dans un laboratoire de l’université. La “commission de spécialistes” a écrit au candidat malchanceux qu’il serait recruté dans six mois. De nombreuses protestations se font entendre pour regretter l’élection du mauvais candidat (sans jamais écrire ce dont est accusé le candidat). Je n’ai pas encore lu de réaction quant au fait qu’un poste avait été promis à l’autre candidat.
Il y aura un concours, le poste sera officiellement “ouvert”, il sera publié au journal officiel, il y aura des candidats (qui devront se déplacer à leurs frais)… une commission se réunira… pour finalement élire le candidat local.
Ci dessous, quelques extraits courts de mails reçus récemment, dans lesquels je souligne ce qui m’intéresse.
Extrait d’un mail du candidat non-élu

Permettez-moi de vous dire à quel point […me touchent…] les témoignages de sympathie qui arrivent sur mon mél et mes répondeurs depuis l’annonce de la décision de la Commission de spécialistes hier. Rassurez-vous, je vais plutôt bien ([…] ce n’est pas la mort).
A vrai dire, la décision d’attribuer le poste de professeur fléché […fléchage…] à […un nom…] ne me surprend qu’à moitié. A «qualité égale» des dossiers scientifiques, nos collègues […] ont décidé d’attribuer ce poste sur un critère d’ancienneté de l’HDR et de l’âge, tout en s’engageant, par écrit, à me réserver le prochain poste de prof qui sera à pourvoir dans le département. En principe, il s’agira du support libéré par […un nom…], suite à sa mutation à […une ville…].
[…]
[…le candidat élu…] devient ainsi la deuxième personne en France à occuper un poste de professeur de […la discipline…] fléché […le fléchage…], alors qu’il est, surtout depuis son départ de l’équipe […nom de l’équipe…] en […année…], mais sans doute depuis bien plus longtemps, marginalisé et très contesté dans le milieu académique des […sous discipline…] (même si cette marginalisation et cette contestation demeure relativement «invisible» aux non-initiés; il y aurait sans doute là matière à réflexion collective), comme il l’est au sein de la […discipline…] plus généralement.

Extrait d’un mail du candidat élu

C’est une victoire de la démocratie universitaire. Il y avait un poste de prof de […la discipline…] (sur les budgets Sauvons la recherche), nous étions deux au final. Les mauvaises langues annonçaient une logique de laboratoire dans lequel j’étais perdant. D’avance. Et sans appel possible.
Les collègues de la commission de spécialistes du collège A ont examiné avec soins les deux dossiers, qui chacun, avec ses particularités, était excellent, […coupure…] Mais, au vu des publications (livres et articles), et sans doute aussi des débats (qui restent secrets), j’ai été choisi.
Je devrais donc être professeur […de la discipline…] dès février 2005. Je ne suis plus un […pratiquant de la dicipline…] maudit.
Un autre poste est libre en mars 2005, l’autre personne devrait l’obtenir.

Eglise catholique et homosexualité

Le jeudi 02 Décembre 2004 à 16h30, Rencontre-débat homosexualité et Eglise à la Bibliothèque universitaire de Paris 8

Les Presses Universitaires de Vincennes et la Bibliothèque de l’Université de Paris 8 ont le plaisir de vous inviter à une prochaine rencontre-débat  : Hélène Buisson-Fenet présentera son livre récemment paru aux PUV : Un sexe problématique : l’Eglise et l’homosexualité masculine en France (1971-2000) (lien vers amazon.fr)
Le jeudi 2 décembre 2004 à 16h30 à la bibliothèque Universitaire de Paris 8, salle des enseignants
Avec la participation de
Baptiste Coulmont et Pierre Lantz, sociologues
Jacques Cougnaud de l’association David et Jonathan

Comment l’institution cléricale justifie-t-elle ses positions homophobes dans une société française largement acquise à la reconnaissance élargie des droits individuels et de la liberté de choix ? Et dans quelle mesure, au sein de l’Église elle-même, est-il possible de tenir d’autres positions que celles de la réprobation et du refus ?Pour apporter des réponses à ces interrogations, l’auteur a mené de front des enquêtes auprès de deux associations, « David et Jonathan » et « Devenir Un en Christ » , et analysé systématiquement la doctrine catholique telle qu’elle s’énonce aujourd’hui. Il en résulte une mise en relief particulièrement originale des différentes réponses à une question d’actualité : comment être catholique et homosexuel aujourd’hui ? L’homosexualité est traitée dans ce volume à la fois comme fait de société, question théologique et pratique pastorale.

Pour plus d’information : Le site des PUV et le site de la B.U. de Paris 8
Contacts : Marion Loire /Thierry Kiéfer, Bibliothèque de l’Université de Paris 8, Service communication, 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis Cedex, 01.49.40.69.48/69.49, mloire @ univ-paris8.fr ou tkiefer @ univ-paris8.fr

Soutenances de thèse

Novembre et décembre, c’est, souvent pour des raisons administratives, la saison des soutenances de thèse. Signalons donc la soutenance d’Olivier Godechot :

Olivier Godechot soutient sa thèse le 13 décembre : L’appropriation du profit. Politiques des bonus dans l’industrie financière (Jury composé de Luc Boltanski, directeur d’études à l’EHESS; Robert Boyer, /rapporteur/, directeur d’études à l’EHESS; Michel Lallement, /directeur/, professeur de sociologie au CNAM; Jean Saglio, directeur de recherche au CNRS ; Philippe Steiner, /rapporteur/, professeur à l’université de Lille III ; André Zylberberg, directeur de recherche au CNRS)
Nous étudions la distribution des bonus, i.e. des primes salariales, dans l’industrie financière parisienne au cours des dix dernières années. Ceux-ci sont à la fois très élevées et très inégaux. En 2000, des chefs de salle ont touché à Paris des bonus supérieurs à 10 millions d’euros.
Même s’ils dépendent des résultats, les bonus ne sont pas une incitation optimale : leur instauration ne répond pas à une insuffisance de « l’effort » ; leur corrélation avec les cours montrent que les bonus n’utilisent pas toute l’information disponible ; ils sont d’autant plus élevés que le salaire fixe l’est. Les traders et vendeurs touchent donc des rentes.
Pour comprendre la distribution des bonus, procédure discrétionnaire, nous entrons dans l’entreprise, détaillons les sentiments de justice des salariés, les conceptions plurielles du bonus chez les chefs et les temps de négociation.
Nous analysons débats et rapports de force lors de la construction des budgets de bonus.
Nous considérons alors l’organisation du travail comme une allocation de droits de propriété sur les actifs de l’entreprise, droits qui sont le support d’une appropriation légitime et effective du profit : les salariés disposant des actifs les plus importants et les plus détachables, peuvent à la fois réclamer légitimement le profit comme le fruit de leurs actifs et l’obtenir en menaçant, véritable « hold-up », de redéployer leurs actifs en interne ou en externe.

Gaybécois

Il y a 23 ans, le 18 février 1972 , un reportage de Radio Canada présentaient Michel Girouard et Réjean Tremblay qui expliquaient pourquoi ils veulent se marier. Ce reportage, ainsi qu’une vingtaine d’autres (audio et vidéo, entre 1965 et 1981) sont disponibles, en français canadien, sur le site de Radio Canada. Rien de tel qu’un petit passage en revue pour s’apercevoir de gros changements et d’une certaine permanence…

France Culture et le mariage

Le site de France-Culture est bien utile, mais les émissions ne restent en ligne que quelques jours. Il est toujours possible, heureusement, de forcer un peu le système pour continuer à les écouter. L’émission “Répliques” du 18 septembre 2004 est à écouter ou à réécouter. Répliques est l’émission d’Alain Finkielkraut, et étaient réunis ce samedi-là, outre Alain F., Elizabeth Roudinesco, psychanalyste, et (Mme) Claude Habib, parfois décrite comme “philosophe”.
Roudinesco, au printemps dernier, avait accepté un entretien dans le Figaro, signe s’il en est que la proposition d’ouvrir le mariage aux couples du même sexe est devenue, en partie, une position centriste, respectable. Dans cet entretien elle disait :

ce qui m’apparaît comme inévitable, c’est d’envisager, sans tarder, la possibilité de donner des droits équivalents aux homosexuels. (…)
question: Quelle place est-il possible dès lors de réserver à la différence biologique dans ces familles à venir ?
La différence des sexes entrera par un autre biais. Dans ce type de familles, les homosexuels ont toujours eu à coeur de permettre une présentification de la différence des sexes, sous la forme d’un oncle, d’une tante, d’amis, etc. Je ne vois donc pas où est le risque de psychoses en série dont nous parlent certains… L’évolution vers un mariage entre personnes de même sexe appelle une refonte du droit de la famille. Le mariage gardant une fonction symbolique intacte mais n’ayant plus un caractère sacré, il faut le simplifier, de même que le divorce. De telles évolutions peuvent s’accomplir d’autant plus tranquillement qu’elles ne sont pas les plus délicates qui nous attendent.
source : Le Figaro, 17 mai 2004, “Donnons des droits équivalents aux homosexuels !”

Claude Habib, elle, était invitée pour avoir publié, dans la revue intellectuelle Commentaire, un article contre l’adoption d’enfants par des couples d’hommes (elle n’a aucun problèmes avec les couples de femmes adoptant). Son raisonnement est étrange (en lisant l’article, j’ai cru un moment à une sorte de canular).

Au fond d’eux-mêmes, les activistes homosexuels ne méconnaissent pas le risque d’une souffrance puérile. Ils savent bien que l’enfant de deux pères souffrira, dans une cour d’école maternelle, quand on lui demandera : “Toi, ta mère, elle fait quoi?” Ils le savent, mais il ne s’en sentent pas responsables.
source: HABIB, Claude, 2004, “L’adoption par des couples homosexuels”, Commentaire, n°107, pages 773-776 (c’est l’auteure qui souligne le terme “maternelle“)

On se demande comment une telle pensée peut être publiée (c’est une pensée qui a le mérite d’être courte, 4 pages). On se demande encore si ce n’est pas une mauvaise blague, mais la vérification de nos pires craintes vient à l’écoute de Répliques, grâce à ce lien (real-media) (Répliques commence 3 minutes après le début; la fin de l’émission est coupée, il faut l’écouter avec ce lien-ci, real-media).

Pink TV

Alors que j’étais en train de préparer un cours sur les Mormons (Une secte qui a réussi ?) pour mon enseignement de Socio des Religions à Paris 8, un journaliste de France Culture m’a téléphoné. Sur les conseils de plusieurs personnes, il voulait avoir mes commentaires sur la création prochaine de PinkTV. L’ennui, c’est que je n’avais aucun commentaire…
PinkTV, c’est un projet de chaîne cablée ” gay et « gay friendly »” selon leur site web, avec une vingtaine de chroniqueur-e-s. Aucun mormon, apparemment.
à la réflexion : Réflexion faite, j’ai des commentaires à faire, où plutôt une mise en perspective. PinkTV est financée par une équipe de chaînes de télé comme TF1, M6 et canal+, ce qui distingue cette initiative des premiers média gays, comme Gai Pied dans les années 1970 et 1980, qui était une entreprise commerciale issue en partie des mouvements gays politiques (comme le FHAR et ses successeurs). Dans ce sens, PinkTV ressemble peut-être à Préférences, un magazine de mode aux accents “homophiles”. Je n’ai aucune idée du financement de Têtu.
L’absence de polémiques autour de PinkTV (s’il y en a je n’ai rien entendu) est aussi remarquable, mais je ne sais pas encore quoi en faire.

Notre compromis national

Un blog un peu long cette fois-ci. Le texte ci-dessous était un projet d’article pour Vacarme que Sébastien Chauvin et moi-même avons écrit, suite à un premier article (“Les origines du mariage”, Vacarme, n°27, pp.77-79). Pour diverses raisons (actualité fébrile, concours de recrutement, manque de temps…) nous n’avions pas eu le temps de le terminer, aussi cette version est-elle préparatoire, préliminaire et inachevée (datant du 10 mai 2004).

Notre compromis national (version 0.5)
Sébastien Chauvin et Baptiste Coulmont

Un maire rebelle, un président hostile et un élu gay qui juge l’initiative mal venue : Mamère, Chirac et Delanoë rejouent-ils, en version doublée pour le public français, le film d’action mené par Gavin Newsom (maire de San Francisco), George Bush, Jr. (président des Etats-Unis d’Amérique) et Barney Frank (représentant du Massachusetts au Congrès) ?
Quand une question sociale traverse l’Atlantique, elle voyage sans ses habits, elle les achète sur place. Mais s’agit-il de la même question ? Entre les quelques milliers de mariages célébrés à San Francisco, dans un comté de l’Oregon, et, plus récemment, dans tout le Massachusetts… et le mariage prévu le 5 juin à Bègles, quels éléments supportent une comparaison ?
Si, comme nous le décrivions précédemment, parler d’homosexualité aujourd’hui aux Etats-Unis n’est plus parler de sexualité mais de citoyenneté, il n’en va peut-être pas de même en France, où un débat vient de renaître : un débat pris à la fois dans l’actualité nationale – une agression homophobe – et internationale – des mariages gays au nord du Mexique, mais aussi dans les habitudes d’un passé proche : l’autour du PaCS et les redistributions intellectuelles et politiques auxquelles l’actualité sexuelle (parité, violences sexuelles, voile islamique) a donné naissance.
L’au delà du PaCS se dessine sous nos yeux, et probablement sous les yeux de la compagnie de CRS que Dominique Perben enverra peut-être à Bègles dans une tentative un peu dérisoire de sauvegarde civilisationnelle. Le paysage est encore flou : nombreuses sont les personnes qui se sont tues. Dans ce brouillard, quelques esquisses.

Importations – 1 (Noeux-Les-Mines)
En janvier 2004 Sébastien Nouchet un habitant de Noeux-Les-Mines, dans le Pas-de-Calais, est aspergé d’essence et brûlé vif. Dans les dernières années, son compagnon et lui avaient été agressés à plusieurs reprises en raison de leur homosexualité. Ce crime entraîne des réactions qui ne cessent, au cours des mois de février et mars, de prendre de l’ampleur. Début février, le Garde des Sceaux se déclare “ extrêmement choqué par cette agression odieuse ” et demande “ la plus grande fermeté ” au parquet de Béthune. Le “ Manifeste pour l’égalité des droits ”, rédigé par Didier Eribon et Daniel Borrillo et rendu public dans Le Monde du 17 mars, s’ouvre sur l’agression, pour la placer dans le contexte de l’inégalité de droit entre hétérosexuels et homosexuels. Rapidement signé par plus de 1500 personnes, ce manifeste appelle en conclusion les “ maires des communes de France de suivre l’exemple donné par le maire de San Francisco ” (signature possible sur http://www.petitiononline.com/egalite/).

Importations – 2 (San Francisco)
La référence à San Francisco a été d’emblée mobilisée. A la fois par les partisans du droit au mariage, comme droit fondamental à défendre. Mais aussi par la presse : Le Monde publie un long article intitulé “ Gay, Gay, marions-nous ” [1] consacré à San Francisco, Libération un portrait de dernière page consacré à un couple franco-américain.
Amusement légèrement teinté de condescendance : les couples sont “ mariés à la chaîne ”, Gavin Newsom est un jeune politicien inexpérimenté, San Francisco est une aberration politique dans une Amérique nécessairement néo-conservatrice.

Importations – 3 (Qui a le droit ?)
Les séries de décisions juridiques américaines (au niveau fédéral, dans le Massachusetts, l’Oregon, la Californie…) et l’intense activité législative autour des partenariats domestiques (récemment dans le New Jersey, dans le Maine…) ou contre le mariage gay (dans le Kentucky, en Virginie et ailleurs) ont donné naissance à un débat dans lequel sont accusés les “ juges militants ” ou les législateurs timides, les maires hors-la-loi ou les employés municipaux trop zélés à ouvrir le mariage (comme au Nouveau-Mexique). La question ne porte plus sur la définition du mariage (pour les deux camps elle doit être réécrite, de manière conservatrice ou progressiste), mais sur celles et ceux qui peuvent le redéfinir légitimement.

Comparaison – “ La France à la traîne ”
Dans les séries d’arguments proposés, certains touchent l’amour propre patriotique. Comme le PIB par habitant, l’étendue de l’accès des gays et des lesbiennes au mariage place un pays dans une liste, le range dans une hiérarchie. A ce jeu très sérieux, la France est “ dépassée ” par la Belgique. Passe encore. Mais que l’Amérique de Bush devienne le lieu central de la lutte pour l’universalisation du droit au mariage rend la situation française plus critique. L’Europe (l’Espagne, la Suède, la Grande-Bretagne…) entre alors en scène : si le partenariat domestique hongrois donne plus de droits que le PaCS alors la France ressemble à l’Estonie.
Lorsque la question était perçue comme “ américaine ” (en mars), Dominique Strauss-Kahn, dans le “ blog ” qui lui sert de vitrine, écrivait : “ En France, on ne pourra pas faire l’économie d’un débat sur le mariage gay et l’adoption d’enfants par des couples homosexuels ” (http://dsk.typepad.com/dsk/2004/03/). Mais, redevenue une question française, le parti socialiste presque en entier fera l’économie d’un débat : est-ce nécessaire, puisque nous avons été modernes avant les autres ? dit en substance Patrick Bloche, député de Paris qui se mobilisa en faveur du PaCS.

Chiasmes – 1 (la majorité)
“ Separate is seldom, if ever, equal ” rappelait en novembre la décision de la Cour Suprême du Massachusetts en référence au célèbre arrêt Plessy v. Fergusson qui légalisa, en 1896, la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Ce n’est pas à un sous-contrat séparé “ signé au troisième sous-sol de la préfecture de police ” (Madame H.) mais bien à tout le mariage, à ses droits et à ses privilèges, auquel les gays et les lesbiennes doivent avoir accès. Une ségrégation dans des statuts séparés – comme les écoles l’étaient pour les Noirs américains – est désormais inacceptable pour la justice américaine. Les juges suprêmes du Massachusetts se placent d’emblée sur le terrain universaliste de la lutte contre une ségrégation et le confinement institutionnel des homosexuels.
A l’inverse, ce sont les conservateurs français qui se mettent à adopter une rhétorique “ minorisante ” : double discours qui consiste à révoquer comme “ minoritaire ” et particulariste une demande d’accès à l’universel tout en comprenant bien, trop bien, que tout comme la fin d’un apartheid ne concerne pas seulements les Noirs, ni la lutte contre le sexisme uniquement les femmes, la fin du mariage hétérosexiste participe d’un nouveau rapport social en construction. Dans une succession de déclarations qui ne laisse rien au hasard et tout à la prudence, Romero, Baroin, Perben, Chirac et Raffarin font donc la chasse à la minorité (politique et sexuelle). “ Ce que je n’accepte pas, c’est que l’on veuille imposer aux Français, que quiconque veuille imposer aux Français, des choix qui seraient, en réalité, ceux d’une petite minorité ” déclare ainsi le président (Conférence de Presse du 29 avril 2004).

Chiasmes – 2 (les enfants)
C’est au nom des enfants américains que le mariage est ouvert – à leurs parents. Vous ne voudriez quand même pas avoir des enfants hors-mariage ? Vous savez bien que les enfants ont besoin d’une mère et d’une mère. Vous auriez du mal à les élever si vous n’étiez pas mariés. “ La tâche d’éducation des enfants pour les couples de même sexe est rendue infiniment plus difficile par leur exclusion du droit au mariage ” (Goodridge v. Department of Health).
En France, quelques juristes – marginalement ? – déclarent encore, que certes, des lesbiennes ont des enfants, mais que “ de là à demander à la société de leur permettre d’avoir des enfants “créés” à l’extérieur de la cellule familiale, il y a un pas, qu’il me semble dangereux de franchir. Notre système de filiation est actuellement fondé sur l’existence d’un père et d’une mère. Revenir sur ce principe, c’est remettre en question les structures fondamentales de notre civilisation. ” (Françoise Dekeuwer-Defossez, dans L’Express du 12 avril 2004, p.106)
Et c’est ainsi que se dessine un compromis à la française, où il faudrait lâcher le mariage pour ne pas lâcher l’adoption, comme l’indiquait, de manière byzantine, la conclusion d’un éditorial de Libération : “ la vraie question est celle de l’adoption, qui ne se confond pas avec les liens conformistes du mariage. Au prétexte de leur interdire la première, d’aucuns prétendent aussi priver les gays du second. Une confusion qui, au nom d’on ne sait quelle convenance, permet surtout à l’hypocrisie de triompher. Ce serait l’honneur de la gauche que de contribuer à la lever. ” (Jean-Michel THENARD, “ Normalité ”, Libération, 26 avril 2004, p.3). Un compromis encore instable : adoptant une posture “ progressiste ” c’est l’autre terme que certains réclament : concéder l’adoption pour ne pas ouvrir le mariage.

C’est en cela que les débats français et américains ne sont sans doute pas symétriques. Si le mariage est l’institution sacralisée par de nombreuses parties prenantes de la “ guerre culturelle ” américaine (depuis la Cour Suprême du Massachusetts jusqu’à Bush en passant par les gays conservateurs comme Andrew Sullivan ou Jonathan Rauch), c’est aussi son caractère hétérosexiste qui est aujourd’hui radicalement remis en cause – dans un mouvement d’affirmation de son rôle central pour les politiques sociales. Bref, en Amérique, avec le mariage, les gays jouent gros.

A l’inverse, chez nous, l’affirmation du “ caractère sacré du mariage ”, qui chez George W. Bush pourrait s’écrire avec des traits d’union, ne peut se faire qu’avec réticence. Même Mme Dekeuwer-Defossez hésite : “ il y a cette crainte que le mariage, qui est quand même quelque chose d’extrêmement important pour les gens, euh… de très… euh… on dit la dignité du mariage… que ce… ce côté euh… digne, que ce côté un peu sacré soit en quelque sorte un peu abîmé ou gauchi, en tout cas, par l’inclusion des couples homosexuels ” (Journal télévisé de France 2, 20h, mercredi 28 avril 2004, nous soulignons).

Mais aux chiasmes transatlantiques (pensez ceci “ le mariage est à la France ce que la filiation est aux États-Unis ” et vice-versa) se superpose peut-être un malentendu : il se passerait la même chose d’un côté comme de l’autre. C’est “ en provenance de San Francisco ” que le mariage arriverait.

Le mouvement français (il faudrait plutôt parler de sa réception dans le champ politique et médiatique) pourrait en fait se révéler, in fine, moins radical ou, si l’on veut, moins subversif que son cousin américain, se contentant de subvertir – la subversion n’est jamais intransitive – l’institution qui en France est la plus susceptible de l’être (le mariage), ratifiant ainsi en négatif – la subversion s’appuie souvent sur ce qu’elle ne subvertit pas – celle sur laquelle s’est déplacée, nourrie d’angoisses post-coloniales sur la reproduction du corps national, le fondement autoproclamé de la “ civilisation ” (la filiation). De même que le PaCS est aujourd’hui encensé par ses anciens ennemis comme dernier rempart contre l’égalité matrimoniale, le mariage ne serait alors dangereusement concédé que pour sauver nos enfants et “ défendre la société ”.

[1]Ce titre fréquent reprend une comptine désuète et oubliée dont les autres paroles sont “ mettons-nous en ménage ” et “ mettons nous la corde au cou ”…

Gabriel Tarde

Gabriel Tarde (1842-1904) est un sociologue mineur pour qui j’ai une ancienne faiblesse, et qui est mort il y a cent ans. Il est né dans le Sud, à Sarlat, dans une famille de notables locaux (les de Tarde, Gabriel abandonne la particule). Atteint de diverses maladies pendant l’adolescence, il reste longtemps enfermé et est en grande partie autodidacte. Substitut du procureur à Sarlat, il était destiné à demeurer un parfait inconnu. Ses écrits restent d’ailleurs un moment confinés au cercle des académiciens de province, mais certaines lettres qu’il envoie à des savants parisiens le font remarquer : “Tarde doit sa réussite à une capacité particulière à exprimer son temps — plus exactement à une aptitude sociale particulière (…) à adopter la pratique commune et à donner forme aux représentations du groupe social qui se reconnaît en lui” écrit Pierre Favre dans “Gabriel Tarde et la mauvaise fortune d’un ‘baptème sociologique’ de la science politique” (Revue française de sociologie, 1983, vol.24, pp.3-30 )… Il finira professeur au collège de France, battant Bergson.
L’un de ses fils, Alfred de Tarde (nationaliste et proche de l’Action Française) aura son heure de gloire au début du XXe siècle, quand il écrira, avec Henri Massis, Jeunes Gens d’Aujourd’hui.
Les textes sociologique de Gabriel Tarde sont aujourd’hui en grande partie oubliés. L’Opinion et la foule est la partie de son oeuvre qui connaît la plus grande longévité.

Mon intérêt pour Tarde vient de sa participation à un genre littéraire à la mode à la fin du XIXe siècle: les nouvelles d’anticipation tel ce “Fragment d’histoire future” disponible sur Gallica, ou sur le le site de la Médiathèque Gabriel Tarde, de l’école nationale d’administration pénitentiaire (où la quasi-totalité de l’oeuvre, littéraire et sociologique, de Tarde, est disponible).
“Les Géants chauves” (version PDF du texte de la Revue Bleue) datent de 1892 et semblent pouvoir être compris comme une satire des rêves physiognomonistes de la fin du XIXe siècle.
Dans cette nouvelle, un médecin entreprend d’améliorer l’espèce humaine, en moulant les crânes:

vers cette époque, le docteur devint père, et père d’un gros garçon qui regarda si sottement (…) qu’il fut jugé idiot à l’unanimité. (…) Aussitôt, et nonobstant l’opposition de sa femme, qui heureusement mourut des suites de ses couches, il entama son travail de transfiguration mentale. Son premier soin fut d’emboîter dans un moule hémisphérique en acier, d’apparence militaire, la tête du nourrisson.

Ce travail fait pousser sur la tête du fils des bosses (la bosse du calcul et celle du jeu), ce qui fait de lui le plus grand chef militaire du monde : il envahit l’Angleterre. Rapidement, le moulage des crânes — qui rend les gens chauves mais savants — est appliqué à la population toute entière (Tarde utilise là sa théorie de l’imitation: selon lui, l’envie d’imiter est à la base des comportements sociaux), ce qui crée des scientifiques, des peintres, des avocats… malheureusement tous stériles. En une génération, l’humanité meurt.
Tarde termine alors son texte ainsi:

Le genre humain ne disparut pas sans retour. Quelques crétins (…) osèrent se montrer après la mort définitive des hommes chauves. Ils formèrent, étant Auvergnats, des familles nombreuses, et peu à peu le monde s’est repeuplé.

Le rôle de Gabriel Tarde dans la sociologie française est plus important qu’il n’apparaît à première vue: c’est en grande partie contre les théories “molles” du petit juge de Sarlat qu’Emile Durkheim développe les fondements d’une sociologie rigoureuse (et, pour l’anecdote, c’est Tarde, alors chef de la statistique au ministère de la justice, qui fournira à Durkheim les données lui permettant d’écrire Le Suicide).

Bagnolet

Les bans du mariage de deux hommes ont été publiés à Bagnolet, une ville de la petite couronne de Paris. Une dépêche de l’AFP présente l’histoire:

“Nous sommes pacsés depuis 1999 et nous avons acheté une maison à Bagnolet cette même année. Nous désirons vraiment nous marier. En plus, le Pacs n’a pas évolué depuis qu’il est né. Il n’offre aucune protection de patrimoine comme le fait le mariage”, ont expliqué lundi dans leur maison Mehdi, 34 ans, fleuriste et Christophe, 35 ans, fonctionnaire.

Plus d’informations, avec une photo du couple, ici.

Bordeaux 1 – Bègles 0

Le “mariage de Bègles” a été annulé lundi par la première chambre civile du tribunal de grande instance de Bordeaux. Le délibéré qui justifie la décision n’est à ma connaissance pas encore sur internet, mais il semble que ce soit au nom des “fonctions traditionnelles” du mariage qu’un couple du même sexe ne puisse se marier.
Une interview de Noël Mamère dans le Nouvel Observateur, quelques articles dans Libération et le Figaro, viennent préciser ce qui s’est passé. (A noter, une vidéo sur France3)
Il y a quelques jours, une Proposition de loi clarifiant l’accès au mariage des couples de personnes de même sexe (n°1650) a été déposée par les députés Martine Billard, Yves Cochet et Noël Mamère.