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Archives de la catégorie : 'sexualité'

Janet T. Neff

Il y a deux ans, j’ai publié, dans Critique Internationale un article intitulé « Devant Dieu et face au droit, le mariage religieux des homosexuels aux Etats-Unis ». Il commençait par la citation suivante :

Karen Debra Adelman et Mary Catherine Curtin ont célébré leur partenariat hier à Pittsfield (Massachusetts, dans la résidence de Cynthia et Steve R. Adelman, parents de Mme Adelman. La Révérende Kelly A. Gallagher, ministre de la United Church of Christ, a conduit la cérémonie d’engagement avec la juge Janet T. Neff de la cour d’appel du Michigan…
source : The New York Times, 22 septembre 2002, Section 9, p. 19.

Cet exemple m’intéressait : on y voyait une cérémonie d’union, publiée dans le NYT, qui avait comme célébrantes une pasteure protestante libérale et une juge séculière. Visiblement, le couple avait essayé, faute d’avoir accès au mariage légal — encore restreint aux couples de sexes différents –, de maximiser l’efficacité symbolique qu’offraient ces figures. Bien entendu, la juge Neff, même si elle était présente en tant que juge, n’a pas agit en fonction des pouvoirs que lui confère son poste. Elle n’a pas légalisé ce mariage. C’était probablement une amie de la famille. En revanche, la révérende Gallagher dispose de la bienveillance de sa dénomination, la UCC, pour pouvoir invoquer la bénédiction divine sur cette union (mais elle ne pouvait pas, dans ce cas précis, agir en tant qu’agent of the state).
Il n’empêche, un sénateur américain (l’affreux Brownback du Kansas, pour les connaisseurs) menace la promotion de la juge :

Same-Sex Rite Stalls Judge Nomination
Oct 06 12:28 PM US/Eastern By SAM HANANEL and KEN THOMAS
Associated Press Writers WASHINGTON
A Republican senator is holding up a Michigan judge’s nomination to the federal bench because she reportedly helped lead a commitment ceremony for a lesbian couple four years ago.
Sen. Sam Brownback of Kansas, an opponent of gay marriage who has presidential aspirations, said Friday he wants to know whether there was anything illegal or improper about the ceremony in Massachusetts.
He also said he wants to question Michigan Court of Appeals Judge Janet T. Neff about her views on gay marriage and how her actions might shape her judicial philosophy. (sources)

Le sénateur parle d’activisme judiciaire, de choses à vérifier. Il se demande si la juge n’a pas commis un acte illégal. Il relie sa présence chez les Adelman à des actions de désobéissance civile, et surtout à la décision du Massachusetts, quelques mois après, d’ouvrir le mariage (civil) aux couples du même sexe.
Pour essayer de démêler un peu tout cela, mon article, Devant Dieu et face au droit est disponible en ligne (sur la plateforme cairn.info de manière payante, et en “version préliminaire” sur HAL-SHS)

The Breastplate of Righteousness… a encore frappé

Dans son Epitre aux Ephésiens (6:14), Saint Paul écrivait :

Tenez donc ferme: ayez à vos reins la vérité pour ceinture; revêtez la cuirasse de la justice;

Le prêtre épiscopalien et sociologue Laud Humphreys, dans Tearoom Trade, a utilisé cette dernière expression, “cuirasse de justice”, en anglais “Breastplate of Righteousness” (plastron de rectitude…) pour signaler l’un des modes de protection des “déviants”. Son étude portait plus particulièrement sur les hommes participant à des relations sexuelles rapides et anonymes dans les toilettes publiques. Une partie de ces participants s’avèrent être des personnes aux opinions politiques et sociales très conservatrices (pasteurs fondamentalistes, hommes politiques, “workers” de droite…). Pour se protéger du risque de dévoilement associé à des actes à l’époque non seulement jugés pervers, mais aussi criminels (l’étude de Humphreys date de la fin des années 1960), ces hommes se sont construits une personnalité publique que le sens commun jugerait opposée à la personnalité supposée des “déviants”. Ces conservateurs exhibent fièrement un plastron de rectitude : opposition publique à l’homosexualité, vote à droite ou à l’extrême droite, opinions religieuses ostentatoires…

Motivated largely by his own awareness of the discreditable nature of his secret behavior, the covert deviant develops a presentation of self that is respectable to a fault. His whole lifestyle becomes an incarnation of what is proper and orthodox. In manners and taste, religion and art, he strives to compensate for an otherwise low resistance to the shock of exposure.
Humphreys (Laud), Tearoom Trade, chapitre 7.

Cette semaine, un jeune stagiaire mineur au Congrès a révélé une série de mails et de “instant messages qu’un Représentant (député) américain lui a envoyé. D’autres stagiaires ont suivi :

“What ya wearing?” Mr. Foley wrote to one, according to the network. “Tshirt and shorts,” the teenager responded. “Love to slip them off of you,” Mr. Foley replied.

Foley s’était fait remarqué non seulement pour avoir voté le Defense of Marriage Act (qui visait à instaurer une interdiction fédérale du mariage gay), mais pour être l’un des grands défenseurs des mineurs face aux “prédateurs sexuels” et autre pédophiles de l’internet.

Representative Mark Foley, a Republican, became well known for his ardent efforts to safeguard the young and vulnerable, leading the House caucus on missing and exploited children and championing laws against sexual predators.
source : New Tork Times

Il ne semble pas, pour l’instant, y avoir eu autre chose que du flirt virtuel entre un homme d’une cinquantaine d’année et des adolescents d’environ 17 ans… Mais la révélation de ces histoires (homosexuelles) dans le cadre d’une campagne électorale a suffit à pousser Foley à la démission [à la fin des années 1990, Foley avait été outé par le magazine gay The Advocate sans que cela nuise à sa carrière et à sa réélection].
Le blog de Brian Ross de la chaine ABC – The Blotter a bien plus.
Le tout rappelle l’histoire du maire de Spokane.

Presses

Non, Le Tigre n’était pas mort, et un numéro 17 (2 pages) est même disponible en PDF. Rrr !
Pendant ce temps là, France Soir renaquit de ses cendres et proposait une couverture alléchante. Je n’ai que la couverture, et si une âme charitable pouvait m’envoyer ou me scanner le reste du numéro sur les sex-toys, paru le 14 septembre 2006, ma reconnaissance sera grande.
France Soir couverture 14 septembre 2006

Singapour

SingaporeL’année dernière, j’avais été invité à un atelier de trois jours à Singapour, organisé par la Asia Europe Foundation – ASEF, une organisation para-gouvernementale créée par des pays de l’union européenne et des pays d’une alliance asiatique (l’ASEAN ou une autre, je ne sais plus). Cet atelier, intitulé “Coming out in dialogue”, réunissait une petite quinzaine d’universitaires, d’activistes et d’élu-e-s, dans un pays où les “relations charnelles contre nature” sont passibles d’un emprisonnement à vie [voir les précisions sur le code pénal singapourien]. Le workshop avait donné lieu à un rapport “Coming out in Dialogue: Policies and Perceptions of Sexual Minority Groups in Asia and Europe”.
L’un des participants, Clarence Singam, avait déjà une grande expérience d’organisation dans un mouvement gay et lesbien local en pleine croissance. Mais l’atelier lui a donné des idées :

Deux idées sont nées suite à ma participation aux Talks. La première était l’idée d’un Gay Pride Month On a fait le premier l’année dernière et le second cette année : ce dernier avec, même, une participation hétéro. (voir IndigNation) Ce fut un grand succès, avec autour de 350 personnes.
L’autre idée qui me vint pendant Coming Out in Dialogue fut de travailler sur un livre composé d’histoires personnelles de coming out, avec les vrais noms et de vraies photos. Cette idée était le résultat des interactions avec les autres participants. Ca a pris plus d’un an, mais le livre est sorti le 23 août et il est maintenant en librairie. Ce n’est pas seulement une première pour Singapour, c’est une première en Asie. On y trouve 14 histoires de Singapouriens, gays et lesbiennes, et l’histoire de la mère de deux fils gays.

Dans un mail suivant, Clarence Singam précise que ce livre SQ21: Singapore Queers in the 21st Century est la sixième meilleure vente d’essais en ce moment sur l’Etat-île. [une interview, en anglais, avec deux des personnes présentes dans le livre.]

Quelques commentaires :

  • Dans un état-nations formé d’une mosaïque de communautés reconnues (indiennes, chinoises, malaisiennes, indonésiennes…) une partie du mouvement gay choisit le registre rhétorique de l’appartenance à la mosaïque :

    IndigNation is the Gay and Lesbian Pride Season in Singapore, reaffirming our participation in the intellectual and cultural life of this country, reminding all that we are as much a part of Singapore as anyone else.
    source : IndigNation

    L’un des noms choisis pour le Gay Pride Month, IndigNation, mélange la colère ressentie face aux discriminations, la revendication d’indigénat, et l’appartenance à la nation…

  • Le deuxième petit commentaire est lié au succès planétaire des identités gays et lesbiennes. Le coming out, la mobilisation collective, l’importation de termes anglais, la collaboration internationale (avec des activistes et des universitaires occidentaux)… contribuent à l’usage et la mise en pratiques de nouvelles identités. Le terme “gay” est ainsi utilisé, sans traduction, dans les langues locales. D’autres termes, locaux, plus anciens, qualifiant parfois la sexualité en fonction de l’identité de genre, sont remplacés ou déplacés.
    Il y a toute une littérature sociologique ou anthropologique sur la mondialisation des identités homosexuelles [Rupture or Continuity? The Internationalization of Gay Identities, D. Altman – Social Text, 1996] mais à Singapour, on la touche du doigt.

Greenpeace, l’Union et les sex-toys

L’association écologiste a demandé à l’Union européenne de bannir l’usage de produits toxiques dans les godemichets et autres jouets sexuels, plus précisément l’usage des “phthalates” (ou phtalates) , qui peuvent “déranger le système hormonal humain, diminuer la fertiliter et attaquer le foie et les reins”. Greenpeace recommande l’usage de sex-toys non-toxiques.
Sex toys contain toxins

08/09/2006 20:31 – (SA)
The Hague – Environmental group Greenpeace called on Friday on the European Union to ban the use of chemical plastic softeners in sex toys because they contained dangerous substances known as phthalates.
“Adult sex toys contain the same toxic substances that EU banned from use in children’s toys,” said Greenpeace.
The environmental group said it was shocked to find that seven of the eight sex toys it had tested contained between 24% and 51% of phthalates.
“It is unbelievable that such toxic substances can be used in adult toys.
Greenpeace spokesperson Bart van Opzeeland said: “We have tested many products in the last few years but never have we encountered such high concentrations.”
Greenpeace research has shown that phthalates can disrupt the human hormonal system, diminishes fertility and adversely affects the kidneys and liver.
The substance is used to soften plastics and PVC plastic.
Greenpeace stressed that a ban on phthalates would not mean the disappearance of people’s favourite sex toys as there are plenty of non-toxic alternatives.

C’était une revendication déjà présente dans bon nombre de site dédiés à la santé sexuelle comme tinynibbles, et dans les “sex shops” féministes américains. Un magazine environementaliste américain, Grist, avait, en décembre 2005, consacré un article sur les toxines dans les sex-toys :

Unlike other plastic items that humans put to biologically intimate use — like medical devices or chew-friendly children’s toys — sex toys go largely unregulated and untested. And some in the industry say it’s time for that to change.

Un reportage vidéo de treehugger TV vous explique comment acheter un sex toy vert.
Ces phthalates, interdits dans les jouets pour enfants (“garantis sans phthalates” est-il écrit en évidence sur les paquets), pour de bonnes raisons, se retrouvent ailleurs.
Le quotidien Libération avait fait une sorte de clin d’oeil à cela en présentant ironiquement ceci :

Ecolo jusqu’au bout du vibro
REUTERS. Par Emmanuelle PEYRET
Libération, Jeudi 10 août 2006 – 06:00
C’est fou tout ce qu’on peut faire de très simple pour passer un été pur bi et écologiquement hyper correct. Utiliser la puissance du soleil pour votr plaisir sexuel, par exemple, proclame la page d’accueil d’un site californie (1). Tiens, good idea, mais comment ?
La bête à deux dos en plein midi : pas très nouveau. Caresses solaires à l’entrejambe : risqué. Non, la vraie bonne idée, c’est le
vibromasseur à énergie solaire. (…)

Je n’ai pas encore vu, sur l’internet francophone, de revendications portant sur les phthalates dans les godes. Le commerce sexuel sur internet (les sex-shops on line) semblent ne pas avoir tenté de diversification vers l’écologie personnelle. Le site “chambre69” propose de laver son godemiché à l’eau et au savon pour éviter les bactéries, mais ne dit rien des fameux phthalates :

Gardez votre godemiché propre.
Après chaque usage, nettoyez avec de l’eau chaude et du savon, (n’utilisez pas de produits agressifs), rangez-le seulement lorsqu’il est bien sec. Les bactéries ont besoin d’humidité pour se développer.
Il est préférable de couvrir votre godemiché avec un préservatif, même si vous êtes la seule à l’utiliser.
Changez le préservatif chaque fois que vous vous échangez un gode avec un partenaire ou lorsque vous passez de l’anus au vagin.
chambre69

Voici, par comparaison, l’extrait d’un prospectus d’information (la totalité est 4 fois plus longue) disponible dans les magasins “Toys in Babeland” de New York, en 2003.
Toys in Babeland Phthalates
source : Toys in Babeland (archives personnelles)
Le rapport de Greenpeace, en néerlandais, est ici : Extreem hoge concentraties weekmakers in seksspeeltjes. L’original, en anglais, (version PDF) est là : Determination of phthalates in sex toys.
La synthèse de UPI est ci-dessous :

Harmful chemicals found in many sex toys
AMSTERDAM, Netherlands, Sept. 8 (UPI) — A report released Friday by Greenpeace Netherlands reveals that many plastic sex toys have high concentrations of phthalates, a toxic chemical softener.
Greenpeace reported that a wide range of sex toys, including vibrators and dildos, contain hazardous levels of phthalates, which is used to make plastic more soft and flexible.
Researchers reportedly tested eight sex toys for phthalates, finding that seven of them contained dangerous amounts of the chemicals — which are said not to biodegrade well and can be hazardous even in small amounts.
Three years ago, research into children’s toys such as teething rings turned up similar levels of the chemicals. Toy manufacturers were forced to come up with alternatives, since phthalates can be ingested through direct contact with sensitive tissue.
Greenpeace said the research indicates exposure to the chemicals can disrupt the body’s ability to regulate hormone production. The chemicals also reportedly can damage reproduction, and cause liver and kidney defects — and possibly cancer.

Sur le net :
Réaction du Babeland Blog,
Commentaire de tinynibbles,
traduction française du communiqué de Greenpeace, sur sextoyer.com
Mise à jour :
L’agence de protection de l’Environnement du Danemark vient de rendre public un rapport (en danois) (le premier, à ma connaissance, par une agence gouvernementale) sur les Phthalates dans les jouets sexuels [qui se disent sexlegetø]. Udansk en fait un résumé, en anglais :

moderate use of dildoes (less than 15 min/week) is not associated with any significant health risk [l’utilisation modérée de godemichets (moins de 15 minutes par semaine) n’est pas associée à un risque significatif pour la santé]
heavy usage (1 hour/day) is not associated with any significant health risk, except for pregnant and breastfeeding women who should abstain from heavy usage [l’usage intensif (une heure par jour) n’est pas associé à un risque significatif pour la santé, sauf pour les femmes enceintes ou allaitant, qui devraient s’abstenir de toute utilisation intensive]

Le rapport danois propose quelques conseils :

avoid oil-based lubricants as they increase the transfer of phthalates
don’t buy PVC toys
use PVC toys with a condom

Cory Silverberg écrit :

I’ve been told by some manufacturers that you can tell if a toy has phthalates by the strong chemical smell many jelly rubber sex toys have out of the package, and that the stronger the smell, the more phthalates are likely in your toy.
[Des fabricants m’ont dit qu’il est possible de dire si un toy a des phtalates juste à partir de l’odeur chimique très forte que de nombreux sex toys caoutchoucteux dégagent à l’ouverture du paquet. Plus l’odeur est forte, plus il y a, probablement, des phtalates dans votre toy.]

suite de la mise à jour : un article du Register s’intéresse à la législation européenne ; et un article de Stats (George Mason University) s’intéresse aux différences de règlementation entre l’Europe et les Etats-Unis (ces derniers refusant de bannir l’usage de certains phtalates dans les jouets pour enfants).

Café-géo : sortez vos agendas

La planète du sexe : de la prostitution mondialisée au sex-shop du coin de la rue : je suis, avec Emmanuel Redoutey, l’invité du Café Géo du 24 octobre 2006 (il se tient au Café de Flore, le soir, vers 20h30 si je me souviens bien). Comme c’est géographique, il y aura des cartes des sex-shops, et des chorèmes
[en parlant de géographie, et en lien avec le débat ségolénien sur la carte scolaire, cet article Évitement à l’entrée en sixième et division sociale de l’espace scolaire à Paris, de Jean-Christophe François, est en ligne, au format PDF, sur cairn.info.]

Sociologie, sexualité et réticences à répondre

Les enquêtes sur la sexualité sont certainement aussi difficiles à réaliser que les enquêtes sur les revenus. Voire plus difficile, car les revenus sont pour partie connus du fisc, et que ce dernier, en estimant par exemple le nombre de clients d’une boulangerie, peut se faire une idée du chiffre d’affaire. L’observation des comportements sexuels est peu fréquente (ou limitée et restreinte à des contextes où elle fait partie de la relation : voyeurisme / exhibitionnisme, échangisme, saunas…). Les enquêtes par questionnaires souffrent du scepticisme a priori des profanes : personne ne dirait la vérité, les gens tricheraient avec leurs actes privés, les chercheurs seraient dupes des réponses, seraient naïfs.
Dans un article fameux [Béjin, André, “La masturbation féminine : un example d’ estimation et d’analyse de la sous-déclaration d’ une pratique”. Population, 1993, 48: 1437-1450, disponible sur JSTOR], André Béjin analyse les réponses à quelques questions au sein d’une enquête sur la sexualité des Français et des Françaises, réalisée au début des années 1990, l’enquête ACSF. Dans cette enquête – réalisée principalement afin de mieux connaître les pratiques sexuelles pour mieux lutter contre les risques de transmission des maladies sexuellement transmissibles – deux questions portaient sur la masturbation. Une question « directe », qui demandait aux personnes interrogées si elles s’étaient déjà masturbées. Une question « indirecte », qui s’intéressait à l’efficacité de la masturbation pour aboutir à l’orgasme.
Béjin va s’intéresser aux réponses féminines, et principalement à deux choses. Premièrement il constate une forte différence entre la proportion de réponses affirmatives à la question directe dans l’enquête ACSF d’un côté et les réponses à des questions sur la masturbation dans diverses enquêtes américaines ou allemandes (les Américaines seraient plus masturbatrices). Deuxièmement, il s’intéresse précisément aux incohérences entre les réponses à la question « directe » et les réponses à la question « indirecte ». La question indirecte n’étant pas « filtrée », même les personnes ayant répondu « non » à la question directe ont du répondre à la question indirecte. Alors que les réponses des hommes sont comparables entre les deux questions (une proportion semblable d’hommes déclarent s’être déjà masturbé et avoir atteint un orgasme par la masturbation), les réponses des femmes ne le sont pas : un nombre non négligeable de femmes ayant répondu « non » à la question directe déclarent pourtant aboutir à l’orgasme plus ou moins facilement en se masturbant.
Les sceptiques diront : “ah ah, c’est bien la preuve qu’on vous ment”. Et ils jetteront le bébé avec l’eau du bain (parfois en pensant que seules des enquêtes “qualitatives” donneront des résultats de “qualité”). Ce n’est pas ce que cherche à faire Béjin.
Ce dernier va tenter de travailler avec les réponses données, et « redresser » les chiffres. Il appelle « masturbatrices sincères » les femmes qui répondent « oui » à la question directe (ces « sincères » peuvent répondre « non » à la question indirecte, c’est à dire trouver peu efficace la masturbation), « non-masturbatrices » celles qui répondent « non » aux deux questions et « masturbatrices réticentes » celles qui répondent non à la question directe et oui à la question indirecte. Si l’on additionne les populations des catégories « sincères » et « réticentes », on obtient une population de « masturbatrices » qui représente plus de la moitié des femmes interrogées (et non plus 4 sur 10).
Le « redressement » le plus important a lieu pour la tranche d’âge la plus jeune (18-24 ans) : seul un tiers des jeunes femmes répondaient « oui » à la question directe (proportion issue de l’enquête ACSF), alors que plus de deux tiers des mêmes jeunes femmes sont repérables au moyen de la méthode de Béjin. Au lieu d’être une pratique plus rare que la fellation ou le cunnilingus, ou une pratique expérimentée par les femmes après l’entrée dans une sexualité avec un partenaire, la masturbation pourrait être maintenant décrite comme une des formes de l’entrée dans la sexualité.
L’étude de l’insincérité apporte ainsi quelques résultats intéressants. Il faut toujours associer, à la valeur brute des chiffres issus d’enquêtes statistiques, les conditions de leur construction.

So “hot” it’s on fire : un pyromane dans le sex-shop

adult bookstore on fire floridaLe client d’un sex-shop de Floride, après avoir passé un moment dans une cabine vidéo, déclare au vendeur que, suite à son plaisir coupable, pour être en paix avec sa “conscience coupable”, il est obligé de mettre le feu au magasin. Il retourne dans la cabine, lui met le feu à l’aide d’essence et met ensuite le feu au reste du magasin en s’éloignant tranquillement.
J’ai eu l’occasion de parler des problèmes posés par le nettoyage des cabines (et du sale boulot associé), et là, la solution est radicale (et prise en charge par le client lui-même). On a aussi l’impression de voir une sorte d’exorcisme fou. Les télévisions locales américaines en font bien entendu leurs gros titres, avec nombre de jeux de mots et de double entendres.
Lien vers les reportages, format Quicktime : A Porn Shop Inferno

Police: Man With ‘Guilty Conscience’ Sets Sex Shop Fire
Authorities in Miami are searching for a man captured on surveillance video setting fire to an adult sex store minutes after leaving a porn video booth and telling a clerk he had a “guilty conscience.”
Investigators said a man recently visited the Bird Road Adult Shop located at 74th Ave. in Miami after 3 a.m. and entered a video booth.
The report said the man left the video booth, walked up to a clerk and said he was sorry and that he had a “guilty conscience.” The man then allegedly told the clerk that he was going to have to burn the building down.
The man was videotaped dumping a flammable liquid into the aisles and into his video-viewing booth and then setting the liquid on fire.
The clerk tried to pull the man out of the booth, but the customer continued to spread flammable liquid, and set the rest of the shop on fire, police said.
As flames spread around the store, customers and employees fled.
“With the flames that you can see from the video, very, I mean with the accelerant he used, (it was a) very explosive situation,” Miami Detective Robert Williams said. “You have people from these booths running through the flames.”
“Running for their lives?” a reporter asked.
“Running for their lives in order to get out of this building,” Williams said.
Police are still searching for the man. Arson of an occupied building can carry a life prison sentence.

Dans le même ordre d’idée :

Porno For Pyros: Arson At Bird Road Porn Shop
Caught On Camera: Arsonist Setting The Fire
Jawan Strader
Reporting
(CBS4 News) MIAMI Police want to know why a man walked into a Bird Road adult book store, apologized to a clerk on duty, and then, drenched the place with a flammable liquid and set the store full of people on fire. First, though, they have to find him. (…)

Le travail de vendeur de sex-shop n’est pas de tout repos !

Le scrouyou

Dans une décision peu remarquée (sauf ici et ) , l’OAMI (l’Office de l’Harmonisation dans le Marché Intérieur) a autorisé l’usage européen de la marque “Screw You” pour des objets vendus en sex-shop (préservatifs, sex-toys et pompes à sein de classe 10). L’Office avait tout d’abord, en 2004, refusé, arguant que

By letter dated 3 November 2004 the examiner informed the appellant that the trade mark was not eligible for registration pursuant to Article 7(1)(f) of Council Regulation (EC) No 40/94 of 20 December 1993 on the Community trade mark (‘CTMR’) (OJ EC 1994 No L 11, p. 1; OJ OHIM 1/95, p. 52). The examiner stated that the word ‘screw’ was, among other things, a coarse slang term equivalent to the word ‘fuck’ and the expression SCREW YOU was a profane expression used to insult a person.
source : décision R0495_2005-G (PDF)

Dans la décision de première instance, c’est sur la notion de moralité publique que l’Office s’appuyait. “ (…) the Office could not accept for registration a trade mark which offends public decency or generally accepted principles of morality
Le requérant a alors souligné la subtile différence entre “fuck” et “screw”, moins violent (“screw you” a été utilisé dans le dessin animé “Les Simpsons” sans susciter d’émois particulier). L’Office, par une décision de seconde instance, est d’accord, et souligne même que

In relation to artificial breasts and breast pumps of a type that is normally sold exclusively in sex shops, the Board considers that the relevant consuming public is unlikely to be perturbed by the use of the term SCREW YOU as a trade mark.
[En ce qui concerne les seins artificiels et les pompes à poitrines d’un type vendu habituellement exclusivement en sex shop, le Bureau considère que le public-consommateur idoine n’a que peu de risque d’être perturbé par l’usage du Scrouyou en tant que marque.]

Est-ce une défaite de la moralité publique ? La décision est une demi-mesure, proposant des standards de moralité différents suivant les espaces commerciaux.
Pour aller plus loin : Les implications légales du mot “fuck” : Christopher M. Fairman, “Fuck” (March 7, 2006). ExpressO Preprint Series. Working Paper 1087.
Mise à jour : Le Petit Musée des Marques du juriste Frédéric Glaize, propose une explicitation bien plus détaillée que la mienne : “Screw You” : appréciation de l’ordre public et des bonnes moeurs par l’OHMI

Guides, communauté, propreté

Le Guide Musardine du Paris Sexy, j’ai eu l’occasion d’en parler (ici par exemple) propose depuis quelques années une sélection d’officines faisant commerce, à un degré ou à un autre, du sexe. Il a peu de concurrents, sinon le Guide du Kokin (sic), qui en est à sa deuxième édition, et France Coquine, édité par Le Petit Futé depuis 1998, et qui s’intéressent à la France entière (et aussi à la Belgique).
La longévité du guide France Coquine et la stabilité de ses rédacteurs en fait une source d’information intéressante. Les adresses recueillies sont intéressantes ; mais le projet est probablement d’une plus grande ampleur.
Dans les années 1950-1960, les premiers guides touristiques à destination spécifique d’un lectorat homosexuel proposent une mise en liste et une mise en carte des bars et autres lieux de sociabilité. Martin Meeker, dans Contacts Desired, a étudié en ce sens une série de guides gays américains : “Not until the early 1960s with the publication of the guidebooks could a national sexual geography be known with any specificity — and a specificity that could be known on a mass scale.” (Meeker, p.216) Un travail d’objectivation est donc réalisé par des “communautés sexuelles” elles-mêmes, et se trouve au cœur de leur entreprise de construction identitaire.
Il me semble que ces guides français du commerce sexuel s’inscrivent dans le même contexte : ils permettent à la fois une entrée dans un monde peu connu, un parcours possible dans ce monde, et une cristallisation, selon certains principes, des frontières de ce monde. Prenons par exemple l’édition 2005 de France Coquine :

Sensibles aux différents problèmes rencontrés par les professionnels du monde libertin (autorisation d’exister, autorisation d’ouverture tardive, amalgame entre lieux de libertinage et lieux de prostitution, censure de couverture de magazine, etc.) l’idée nous est venue de créer un syndicat afin de fédérer, de professionnaliser et de responsabiliser les dirigeants travaillant dans ce secteur d’activité.
[…] Le but du [Syndicat Interprofessionnel des Exploitants d’Enseignes Libertines] S.I.E.E.L est de fédérer les établissements accueillant le public libertin, les boutiques pour adultes, les médias de la presse de charme et les sites web pour adulte afin de défendre la liberté d’exister, de travailler et de protéger le public libertin. L’adhésion au S.I.E.E.L. ne sera proposée qu’aux établissements ayant un numéro Siret, autrement dit, il ne sera pas ouvert aux associations loi 1901.
Les adhérents du S.I.E.E.L. devront especter un cahier des charges strict comme par exemple, la propreté, la mise à disposition gratuitement des préservatifs, le respect des tarifs affichés, la non vente de prestations corporelles (massages et autres), etc…

Ce guide propose donc bien la délimitation de frontières professionnelles. Il est encore plus explicite quand il décrit l’expérience possible des clients des sex shops et construit à partir de ces expériences un groupe de magasins à ne pas fréquenter. Guide France Coquine Petit Fute

Cette sélection est […] basée sur deux critères qui nous semblent essentiels à savoir, la qualité de l’accueil et surtout l’hygiène car nous avons constaté que certains établissements qui proposent une arrière salle ou un sous-sol pour la projection de cent films et plus en cabines vidéo sont de véritables repères à microbes voire plus. Quant aux odeurs d’urine ou même pire, dans cerains cas, c’est à la limite du « gerbable »… OK, ce sont les clients qui salopent tout, comme nous l’ont affirmé les tenanciers, mais si c’était correctement entretenu dans la journée, ces endroits resteraient fréquentables. D’ailleurs certains arrivent, tant bien que mal, à garder leurs magasins et cabines relativement propres. Il fallait le dire !
source : Guide de la France Coquine, Paris, 1998, p.58

En 2003, la description est un peu plus précise encore :

Nous ne nous attarderons pas non plus sur la propreté surtout dans bon nombre de sex-shops qui proposent la « multi-projection » en mini-salles ou en cabines individuelles qui n’ont d’individuel que le nom car dans la majorité des cas, les portes sont défoncées et les murs troués. Pour égayer le tableau, il faut aussi parler des odeurs nauséabondes (urine, excrément, sperme, etc.). En attendant, il y en a qui aiment puisque ces établissements font du monde et contrairement aux idées reçues nous y avons croisé pas mal de personnes habillées assez « classe » qui ont sans doute un faible pour « l’hyper-glauque »… Bref, les sex-shops parisiens feraient bien de prendre exemple sur leurs confrères de province !
source : France coquine… et Belgique, guide de l’univers libertin 2003-2004, Paris, 2003, p.122

La question de la propreté n’est pas seulement posée par les observateurs ou les rédacteurs de guides. Le maintien de la propreté des magasins est une tâche laissée au bas de l’échelle des sex-shops, c’est un sale boulot. Les vendeurs acceptant d’être interrogé à ce sujet par des étudiants en sociologie sont donc ambivalents dans leur réponse et vont décrire principalement tout un ensemble de techniques d’évitement, qui font sens dans le cadre de leur activité, mais qui conduisent parfois à des résultats… disons, contre-productifs :

Comme j’vous ai dit, nous on suit nos cabine tout au long de la journée. Vous arrivez le matin, la cabine, bon, elle va sentir le propre. Maintenant, c’est sûr, que vous arrivez à dix heurs ou à onze heure du soir, ça va sentir un peu la transpiration, euh, les déjections, donc euh voilà. Mais elles sont propres. C’qui faut savoir, c’est : comme on les fait tout le temps, logiquement, on a toujours des cabines propres, le sceau il est vidé, le papier est fait, le cendrier il est fait. Bon si y’a un truc par terre, c’est pas euh… le mec qui est dans la rue, il va marchre sur un mégot, c’est vrai que bon, là, heu… nan, nan, c’est toujours euh… C’est toujours propre.
source : entretien réalisé par F.L. et L.M.

Un autre vendeur racontera une technique assez intéressante :

A chaque personne, je fais un tour [dans la cabine] pour voir. D’autres n’éjaculent pas forcément, y’a des papiers hygiéniques qui sont là. Quelqu’un qui est bien propre part avec son truc ou part dans les toilettes et puis s’en va. Et quand je vais dans la cabine, il n’y a presque rien. Mais y’a des personnes pour se foutre de celui qui travaille là, ou bien qui n’est pas poli. Il éjacule sur l’écran. Il faut attendre un peu, mettre un peu le chauffage, et laisser sécher.
source : entretien réalisé par N.F. et A.C.

Mettre le chauffage et laisser sécher, transformer l’excrétion en quasi-poussière, c’est mettre la souillure à distance, mais cela risque d’accentuer odeurs et inconfort pendant un moment, et conduire aux scènes décrites par le guide de la France Coquine.