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Archives de la catégorie : 'sexualité'

Du pain et des toys ? Le boulanger et son sex-shop

L’hostilité à laquelle sont confrontés les sex-shops est bien connue. Il n’est même pas besoin de revenir sur cet amendement voté la semaine dernière par les députés et visant à interdire en ville les lieux de ventes de godemichés. Il suffit parfois de lire la presse régionale. Ainsi, en avril 2000 :

Le Progrès – Lyon Samedi 8 avril 2000 Saint-Martin-en-Haut
Un sacré poisson d’avril S. P.
Aucun doute ! L’humour a toujours droit de cité à Saint-Martin-en-Haut. C’est ce qu’a voulu démontrer un petit groupe de joyeux lurons, commerçants de leur état, qui à l’occasion du 1er avril ont décidé de créer un poisson de taille. Tout a été minutieusement préparé : depuis les banderoles et affiches jusqu’aux tracts invitant à signer une pétition : ” Contre la création d’un sex-shop à Saint-Martin “.
Vendredi 31 mars, ils ont été envoyés par courrier ou distribués largement dans les boîtes aux lettres et le samedi 1er avril, jour de marché, un calicot apparaît sur l’ancien café ” Chambe ” indiquant : ” Prochainement, ouverture d’un sex-shop “. Scandale ! Le lieu découvert, il s’agit maintenant de trouver les instigateurs de ce coup médiatique.
Après moult tergiversations et suspicions sur l’identité de : ” Ceux qui ont osé “, petit à petit le rire a pris le dessus et c’est finalement un éclat de rire général qui l’a emporté. L’humour a repris ses droits, prouvant encore une fois que dans les Monts du Lyonnais, il ne faut jamais trop se prendre au sérieux et savoir savourer ces petites plaisanteries qui donnent un peu de piment à la vie des petits villages !

La blague fonctionne ici sur l’idée qu’en cas d’ouverture d’un tel magasin, des “riverains” pétitionneront.
Sex shop Saint Beat Boulanger Parfois, l’affaire est un peu plus complexe. Comme dans cette petite histoire locale, au fin fond de la Haute-Garonne. Dans un village d’à peine 400 habitants, Saint-Béat, le boulanger, en conflit avec le maire, a décidé d’ouvrir un sex-shop.

La double vie de Marc, boulanger et exploitant de sex-shop
dimanche 14 janvier 2007 – Le Bien Public
« Le petit bonheur d’Eva » attire curieux et vrais acheteurs

« Avec ce double travail, je suis passé de 9 heures à 5 heures de sommeil par nuit », résume, faussement contrit, Marc Lahon, boulanger à Saint-Béat (Haute-Garonne) et, depuis cinq mois, exploitant d’un sex-shop à quelques dizaines de mètres de sa boulangerie.
Désormais, du matin au soir, ce solide quinquagénaire passe en quelques enjambées du monde classique des couronnes et baguettes à celui, nouveau pour lui, des lingeries coquines, revues, films pornographiques, et accessoires égrillards allant de la salière phallique « pour épicer vos repas coquins » au « piposlip » brodé.
A la boulangerie de ce village de 400 habitants, « les clients rigolent parfois mais ne sont pas choqués », note Fabienne, la vendeuse, qui « préfère voir ça que des enfants assassinés ». Au départ, l’idée de cet élargissement original d’activités est née d’une seule volonté de l’artisan : embarrasser la communauté de communes, qui a entamé la construction d’un office du tourisme sur un terrain adjacent à sa maison, « à 90 centimètres de (ses) fenêtres et (lui) bouchant le soleil », selon ses dires.
La suite sur http://www.bienpublic.com/actu/france/20070114.BPA0136.html

L’affaire, amusante et exotique, s’est retrouvée dans d’autres organes de presse :

Ici, le boulanger vend du pain et du sexe, La Dépêche du Midi, 07/01/2007, Pierre Mathieu.

Mais que trouve-t-on au « Petit Bonheur d’Eva », dernier né du commerce de Saint-Béat, qui est plus souvent fermé qu’ouvert ? Pour le savoir, il faut attendre que la lumière s’allume, quand le boulanger a fini sa fournée et sa tournée. Car c’est bien le boulanger qui a ouvert le premier sex-shop de cette commune de 397 habitants, dont l’unique rue commerçante sinue le long de la Garonne roulant ses cailloux de montagne.

Au rez-de-chaussée de sa maison d’habitation, les mains encore blanches de farine, Marc Lahon ouvre la porte de ce qui fut une rôtisserie sur un modeste étalage de sex-shop : une vingtaine de dvd, des gadgets pour parties de strip-poker, d’autres accessoires pour tromper la solitude et une douzaine de magazines sous film plastique… « C’est moi qui les ai recouverts, les clients les feuilletaient, mais on n’est pas à la bibliothèque ici », assène le boulanger, qui se fournit sur internet et ne sait pas toujours ce qu’il vend. « L’autre jour, un bonhomme m’a acheté un truc comme ça », raconte-t-il en ouvrant une boîte de carton… Il éclate de rire en comprenant ce qu’elle contient : un faux vagin en caoutchouc rose.
suite de l’article

Il va sans dire que le journal de 13h de TF1 [fichier .mov], toujours à l’affût des petits commerces en crise, a dépéché un journaliste (de même, il faut le signaler, que France3 Midi-Pyrénées) :
Sex shop Saint Beat Boulanger
Reportages au format .mov : le boulanger et son sex-shop

Marc Lahon Boulanger photo Eric Cabanis (AFP/AFP)L’utilisation du sex-shop comme outil de pression dans le cadre d’un conflit local me semble être un cas inédit. Elle montre bien le caractère illégitime du magasin, l’idée qu’il est doté d’une capacité de nuisance intrinsèque : “Vous m’embêtez ? J’ouvre un sex-shop !” Il est fort possible que, dans d’autres conflits, ce sont d’autres installations nuisibles qui ont été choisies (élevages de porcs, déchetteries…), mais je n’ai pas d’exemple en tête. Il est aussi fort possible qu’Erving Goffman, le grand sociologue américain, y aurait vu un usage intéressant d’une forme de “stigmate” (retourné, valorisé ou détourné) utilisé dans un but politique, par un non-détenteur originel du stigmate [et, notons-le, qui est déstigmatisé par les journalistes, qui précisent que le boulanger n’est pas un “obsédé sexuel”].
Cette petite affaire est-elle autre chose qu’anecdotique ? Elle montre aussi — par l’exemple — que l’effort de zonage des sex-shops qui prend appuis sur les écoles (pas de sex-shops à moins de 100 mètres — bientot 200 mètres — des écoles) ne fonctionne qu’en zone densément peuplée et est voué à l’échec dans les petites communes sans école.

Mise à jour (26 janvier 2007)

Mise à jour (19 mars 2007)

Sex-shops et écoles

Est examiné en ce moment un projet de loi visant à réformer la protection de l’enfance. Des députés y ont inséré un amendement visant à interdire certains magasins à moins de 200 mètres des écoles

Protection enfance : pas de sex-shop à moins de 200 m des écoles
Les députés français ont décidé dans la nuit de mardi à mercredi d’interdire l’installation de sex-shops “à mois de 200 mètres” d’un établissement scolaire. Ils l’ont fait lors de l’examen d’un projet de loi sur la protection de l’enfance.
Les députés ont approuvé, avec l’avis favorable du gouvernement, un article additionnel, présenté par la rapporteure Valérie Pécresse et le député du Rhône Bernard Perrut (UMP, droite), prévoyant ce dispositif.
Il est ainsi précisé qu’”est interdite l’installation, à moins de 200 mètres d’un établissement d’enseignement, un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public d’objets à caractère pornographique”.
L’infraction à ce dispositif “est punie de deux ans d’emprisonnement et de 30’000 euros d’amende”, indique l’article additionnel, qui autorise les associations de parents d’élèves, de jeunesse et de défense de l’enfance en danger, régulièrement déclarées depuis au moins cinq ans à la date des faits, de se porter partie civile.
SDA-ATS (source)

Une loi assez proche existait depuis 1987, mais elle s’intéressait aux magasins proposant des “publications” à caractère pornographique. En changeant de critère (“objets” et non plus “publications”), la nouvelle loi étend de beaucoup son champ d’action.
Le compte-rendu analytique de la séance d’examen est bref :

Mme la Rapporteure – À l’initiative de M. Perrut, la commission a adopté l’amendement 9 rectifié qui interdit d’installer à moins de 200 mètres d’une école un établissement de vente d’objets à caractère pornographique.
Mme Muguette Jacquaint – Très bien.
L’amendement 9 rectifié, accepté par le Gouvernement, mis aux voix, est adopté.
source

Mise à jour (2007 01 11) :
Le compte-rendu intégral n’est pas bien plus long :

M. le président. Je suis saisi d’un amendement n° 9 rectifié.
La parole est à Mme la rapporteure, pour le défendre.
Mme Valérie Pecresse, rapporteure. Initialement présenté par notre collègue Bernard Perrut, cet amendement a été réécrit. Il propose d’interdire « l’installation, à moins de deux cents mètres d’un établissement d’enseignement, d’un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public d’objets à caractère pornographique ».
M. Serge Blisko et Mme Muguette Jacquaint. Très bien !
M. le président. Quel est l’avis du Gouvernement ?
M. le ministre délégué à la sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille. Avis favorable.
M. le président. Je mets aux voix l’amendement n° 9 rectifié.
(L’amendement est adopté.)
(source)

Serge Blisko est député socialiste de Paris et Muguette Jacquaint est députée communiste… La lutte contre les sex-shops ne connait pas les frontières partisanes.
L’amendement avait été rectifié par rapport à sa première version (juillet 2006). En voici l’exposé :

Cet amendement visant à limiter l’installation des sex shops à proximité des établissements scolaires doit être rectifié car sa rédaction initiale n’était pas assez précise. En utilisant l’expression « produits dont la vente est prohibée aux mineurs » cet amendement prêtait à confusion et pouvait aussi concerner les cafés ou les kiosques. C’est pourquoi la rédaction proposée précise que l’interdiction d’installation vise les établissements mettant en vente ou présentant des objets à caractère pornographique.
La protection de l’enfance constitue une priorité pour nous tous et nous sommes sensibles au débat selon lequel l’effet d’accoutumance et l’exposition fréquente aux productions pornographiques mettraient en danger les mineurs, victimes de perturbations psychiques et comportementales.
Chacun en convient aisément, les images véhiculées par l’industrie pornographique sont dégradantes et portent atteinte à la dignité de la personne humaine.
Il n’est pas admissible que des enfants, à la sortie des écoles soient témoins de comportements tendancieux liés aux sex-shops.
Il convient donc de préciser les dispositions de l’article 99 de la loi n° 87-588 du 30 juillet 1987 portant diverses mesures d’ordre social et en premier lieu de faire passer de 100 à 200 mètres le périmètre d’installation des établissements dont l’activité principale consiste à mettre à la disposition du public des produits et publications pornographiques.
(source)

L’on constate donc que les défenseurs des kiosques et des cafés ont réussi à se mobiliser, rapidement, pour obtenir la modification d’un amendement qui risquait de les concerner. Le petit commerce pornographique, lui, au contraire, a totalement échoué dans la défense de son bout de pain. L’amendement insiste sur le fait que “des enfants, à la sortie des écoles [sont] témoins de comportements tendancieux liés aux sex-shops“… chose que je trouve relativement intéressante, étant donnée l’absence de fondements objectifs (principalement l’absence de recherches empiriques).
Et voici le texte de cet amendement :

L’article 99 de la loi n° 87-588 du 30 juillet 1987 portant diverses mesures d’ordre social est ainsi rédigé :
« Est interdite l’installation, à moins de deux cents mètres d’un établissement d’enseignement, un établissement dont l’activité est la vente ou la mise à disposition du public d’objets à caractère pornographique. L’infraction au présent article est punie de deux ans d’emprisonnement et de trente mille euros d’amende.
« Sont passibles des mêmes peines les personnes qui favorisent ou tolèrent l’accès d’un mineur à un établissement où s’exerce l’une des activités visées au premier alinéa.
« Pour cette infraction, les associations de parents d’élèves, de jeunesse et de défense de l’enfance en danger, régulièrement déclarées depuis au moins cinq ans à la date des faits peuvent exercer les droits reconnus à la partie civile. »
(source)

Comme vous l’avez remarquez, la nouvelle loi sera beaucoup plus large : l’ancienne loi se basait uniquement sur des “publications” (qui avait déjà été interdites aux mineurs par le ministère de l’intérieur), et il fallait que ces établissement aient comme activité “principale” leur vente. La nouvelle loi est plus floue, elle s’intéresse aux “objets à caractère pornographique”, et l’activité n’a plus à être “principale”. De plus, un plus grand nombre d’associations pourra se porter partie civile et porter plainte (auparavant, seules les associations de parents d’élèves étaient autorisées à êtres reconnues partie civile).

Il ne reste plus, au Sénat, qu’à voter la loi dans les mêmes termes pour qu’une nouvelle règle s’ajoute au millefeuille juridique et administratif régissant les sex-shops. Mais au Sénat, lors d’une des dernières tentatives de création d’une loi sexshopicide, la voix forte de Robert Badinter s’était faite entendre : “Mes chers collègues, véritablement je ne suis pas sûr qu’on ait mesuré la portée de ce qu’on est en train de faire ! Je n’ose penser aux malheureux collègues professeurs de droit qui auront à présenter à leurs étudiants ce texte concernant finalement la suppression pure et simple, par une voie détournée, des sex-shops !” (30 octobre 1997). Réitèrera-t-il son opposition ?

Pour plus de précisions voir un ancien billet sur ce même blog : pornographie et gestion spatiale

Unions civiles : New Jersey

Après le Vermont et le Connecticut, c’est le New Jersey qui ouvre tous les bénéfices liés au mariage aux couples du même sexe (mais pas le mariage lui-même), en créant un nouveau statut, l’union civile. Le New Jersey, c’est l’Etat situé immédiatement à l’ouest de New York, et il y a deux mois, la cour suprême locale avait demandé que les couples du même sexe aient l’accès aux mêmes droits que les couples de sexes discordants. Comme pour le Vermont et le Connecticut, les membres du clergé sont autorisés à agir en tant qu’agent de l’Etat (agent of the state) et donc à célébrer ces unions civiles. Voici comment la loi, dans le New Jersey, présente la chose :

17. R.S.37:1-13 is amended to read as follows:
37:1-13 Authorization to solemnize marriages and civil unions.
Each judge of the United States Court of Appeals for the Third Circuit, each judge of a federal district court, United States magistrate, judge of a municipal court, judge of the Superior Court, judge of a tax court, retired judge of the Superior Court or Tax Court, or judge of the Superior Court or Tax Court, the former County Court, the former County Juvenile and Domestic Relations Court, or the former County District Court who has resigned in good standing, surrogate of any county, county clerk and any mayor or the deputy mayor when authorized by the mayor, or chairman of any township committee or village president of this State, and every minister of every religion, are hereby authorized to solemnize marriage or civil union between such persons as may lawfully enter into the matrimonial relation or civil union; and every religious society, institution or organization in this State may join together in marriage or civil union such persons according to the rules and customs of the society, institution or organization.
source

On constate qu’un bon nombre de juges et d’élus, voir du personnel administratif municipal, peuvent célébrer des mariages, ainsi que “tout ministre (membre du clergé) de toute religion” ou “toute société, institution ou organisation religieuse” est autorisée à célébrer des unions civiles. La distinction entre “clergé” d’un côté et “société religieuse” de l’autre est nécessaire depuis que les Quakers, organisation sans clergé, sont autorisés à marier (leurs membres, puisqu’un non Quaker aurait de fait des difficultés à être marié par une assemblée quaker).
Dans le Connecticut, la loi se présente un peu différemment, mais pour revenir au même : le premier point insiste sur l’ordination (ou l’autorisation), le deuxième sur les règles internes aux Eglises. Si l’union a eu lieu validement aux yeux de l’organisation religieuse [et si elle répond aux critères fixés par l’Etat], alors elle est valide.

Sec. 4. (NEW) (Effective October 1, 2005) (a) All judges and retired judges, either elected or appointed, including federal judges and judges of other states who may legally join persons in marriage or a civil union, family support magistrates, state referees and justices of the peace may join persons in a civil union in any town in the state, and all ordained or licensed members of the clergy, belonging to this state or any other state, as long as they continue in the work of the ministry may join persons in a civil union. All civil unions solemnized according to the forms and usages of any religious denomination in this state are valid. All civil unions attempted to be celebrated by any other person are void.
source

Pour le Vermont une seule différence existe entre le mariage et l’union civile : le premier est “solemnisé” par une autorité civile ou religieuse, la deuxième est “certifiée”. Cela semble n’avoir d’autre fonction que d’atténuer l’implication du “sujet célébrant”. Je n’ai pas trouvé de texte (ni de trace dans les débats parlementaires à l’Assemblée du Vermont) donnant les raisons de cette différenciation entre mariage et union civile. J’en suis réduit à des suppositions :

§ 5164. PERSONS AUTHORIZED TO CERTIFY CIVIL UNIONS
Civil unions may be certified by a supreme court justice, a superior court judge, a district judge, a judge of probate, an assistant judge, a justice of the peace or by a member of the clergy residing in this state and ordained or licensed, or otherwise regularly authorized by the published laws or discipline of the general conference, convention or other authority of his or her faith or denomination or by such a clergy person residing in an adjoining state or country, whose parish, church, temple, mosque or other religious organization lies wholly or in part in this state, or by a member of the clergy residing in some other state of the United States or in the Dominion of Canada, provided he or she has first secured from the probate court of the district within which the civil union is to be certified, a special authorization, authorizing him or her to certify the civil union if such probate judge determines that the circumstances make the special authorization desirable. Civil unions among the Friends or Quakers, the Christadelphian Ecclesia and the Baha’i Faith may be certified in the manner used in such societies.
source

L’Etat du Vermont est donc bien précis sur le type de clergé autorisé à célébrer, allant même jusqu’à prévoir le cas des Baha’i [Baha’ii ? Baha’is ?].
La création des unions civiles place donc, à chaque fois, les Eglises (les denominations disent les Américains, pour ne pas limiter le discours aux Chrétiens et assimilables) face à la possibilité de célébrer au nom de l’Etat des unions civiles. Pour le droit américain (qui n’a pas eu souvent à se prononcer sur la question), les membres du clergé qui célèbreraient des mariages (ou des unions civiles, maintenant) sont temporairement des officiers séculiers. Mais pour les Eglises ? Imaginent-elles les mêmes fictions juridiques ? Le fait que le “mariage” (dont elles revendiquent en partie la définition) ne soit pas touché par cette loi permettrait-il une accommodation religieuse (avec l’établissement d’une théologie de l’union civile et de rites particuliers) et donc une relative dé-sécularisation du terme ?

Brevetabilité et sexualité

Les ingénieurs de chez Google ont scanné et mis en ligne l’ensemble des brevets accordés depuis la fondation des États-Unis. La recherche est plus facile que sur le site de l’USPTO (U.S. Patents and Trademark Office) [qui permettait déjà d’intéressantes découvertes].
On y trouve, assez facilement, les descriptions d’inventions variées :

The present invention provides a cushion and system of cushions with fabric coverings adapted to provide frictional contact between one or more additional similarly covered cushions for creating a wide variety of body support configurations.
N° 6925669, Support cushion and system of cushions

Dans la vie réelle, ce brevet donne lieu aux Liberator Shapes (probablement NSFW!), des coussins de formes variées permettant d’atteindre certaines positions plus facilement.
On trouve aussi, sur Google Patents, quelques uns des premiers brevets déposés concernant les cabinets de projection que l’on trouvait, vers 1974, dans une partie des sex-shops. La plupart des installations ne semble pas, toutefois, avoir donné lieu à brevet. Ce brevet pour un Movie viewing booth (ancêtre des cabines de projection) cache bien son jeu…
Movie Viewing Booth 245706

La fiche de ce self-heating dildo (godemiché chauffant) :
Dildo 6559236 est intéressante à plus d’un titre, et particulièrement parce qu’elle permet de repérer les ancêtres technologiques de l’appareil, dont un brevet de 1895.
Très récent est cet instrument de torture, breveté en janvier dernier, un personal exercise system qui combine l’aspect de certains objets destinés à muscler les abdominaux sans peine avec l’armature de certains “sex toys” :

A coupling component has laterally and rearwardly extending ends. An intermediate component has free lower and upper ends. A dildo is located above the rearwardly extending end. The dildo has an interior end and a free exterior end located above the rearwardly extending end of the coupling component removably coupling the upper intermediate component to the dildo. A handle extends outwardly and upwardly from each laterally extending end of the coupling component.

Personal exercise system 6991599
Tout cela vous amuse ? La classe 600/38 et ses 274 brevets est pour vous ! Elle est décrite comme rassemblant les “sexual appliances”

means to substitute for or enhance the act of human copulation.
(1) Note. The term copulation, as used in this subclass and those subordinate hereto, is considered to be inclusive of any permutation of gender among participants.
(2) Note. The terminology copulation enhancement is considered to be inclusive of any device, appliance, or parapher-nalia which provides a sexual aid or a substitute genitalia means.
source

La classe 600/39 s’intéresse aux prothèses péniennes : c’est probablement moins amusant.
L’on finit alors par passer des heures en circulant d’inventeur en inventeur, d’objets en objets, de citations en citations, sans bien savoir, finalement, ce que l’on cherche…

Homosexualité et géographie

L’intérêt académique des géographes français pour les espaces homosexuels est récent. Et je ne saurais dire les raisons de ce désintérêt. Les possibilités d’objectivation étaient peut-être jusqu’à présent réduites. Par comparaison, l’étude de Manuel Castells et son équipe sur le San Francisco gay du tout début des années 1980, dans The City and the Grassroots, s’appuyait sur toute une série d’indices, faisceaux couvergents ou non : agents immobiliers, analyse des votes se portant sur les candidatures d’hommes politiques gays, annuaire des commerces homosexuels, ou des associations gaies et lesbiennes, presse communautaire… L’étude portant sur les formes d’organisation communautaires, les lieux de “consommation” (ou d’interaction) sexuelle anonyme n’étaient pas au centre.
Emmanuel Redoutey - Paris Gay - Carte - Revue Urbanisme numero 337L’objectivation par le commerce, aujourd’hui, est un des angles les plus fréquents. Emmanuel Redoutey, dans un article de 2004 [Emmanuel Redoutey, “Le Marais à Paris, un quartier gay ?”, Urbanisme, n°337, 2004, p.20-23.], écrivait par exemple que :

En plus de l’investissement résidentiel, c’est une rapide floraison d’établissements commerciaux qui enclencha véritablement l’homosexualisation du quartier […] Autour de ces lieux ouverts sur l’espace public, une vie homosexuelle plus voyante va ainsi monopoliser le paysage urbain […]

Marianne Blidon, dans un article récent, insiste sur la variabilité des “espaces gays” produits par des procédures d’objectivations diverses :

[S]elon l’échelle utilisée et selon le support (la carte, la photographie ou l’observation), les formes spatiales divergent. […]
À la forme des établissements commerciaux précisément délimitée par la carte à l’échelle de la ville s’oppose la forme des itinéraires beaucoup plus contrastée et complexe.

Marianne Blidon - Paris Gay - Carte - 2006Visibilité paradoxale, donc, de l’homosexualité géographique. Outre les articles de Redoutey (qui analyse le Marais comme le sommet d’un “cône de visibilité” et Blidon), l’on retrouverait la même opposition entre visibilité et invisibilité chez Boris Grésillon [Boris Grésillon, “Faces cachées de l’urbain ou éléments d’une nouvelle centralité ? Les lieux de la culture homosexuelle à Berlin”, L’Espace géographique, 4/2000, p. 301-313] ou dans un article tout récent s’intéressant à Bruxelles [Chloé Deligne, Koessan Gabiam, Mathieu Van Criekingen et Jean-Michel Decroly, “Les territoires de l’homosexualité à Bruxelles : visibles et invisibles”, Cahiers de géographie du Québec, vol. 50, n°140, septembre 2006, 135-150.]
Dans ce dernier article, Deligne et al. écrivent que « [l]a concentration des manifestations les plus visibles de l’homosexualité (par exemple les bars ou associations) au centre-ville, dans le quartier Saint-Jacques en particulier, ne peut masquer une diffusion spatiale à la fois plus large et plus hétérogène d’autres types de territoires homosexuels moins directement visibles dans l’espace urbain. »
Il me semble que cette mise en lumière de l’invisibilité gaie permet plusieurs choses : d’abord de s’opposer à l’idée d’une “invisibilité lesbienne” qui a souvent été extraite des travaux de Castells, et ensuite de relier ces études sur des mobilisation collectives réussies (celles relatives aux constructions communautaires et identitaires) aux études portant plus spécifiquement sur les comportements homosexuels (sans support identitaire). Enfin, porter son regard vers les formes invisibles permet de différencier le monde homosexuel :

L’analyse du cas bruxellois nous permet également de suggérer qu’à la structuration d’un quartier commercial gai correspond également une certaine segmentation sociale des milieux homosexuels. En effet, la consommation occupe une place centrale dans la fréquentation de ce quartier. Or cette consommation permet d’affirmer des différences sociales par le double jeu des différences de revenus et de l’affirmation de modes de consommation différenciés.

Il en va de même chez Stéphane Leroy [“Le Paris gay. Eléments pour une géographie de l’homosexualité”, Annales de Géographie, n°646, 2005, p.579-601], qui parle d’une “géographie invisible des lieux de rencontres anonymes” :
Stephane Leroy - Paris Gay - Carte - Annales de geographie - 2005

L’analyse des espaces créés ou appropriéts par les gays et les lesbiennes révèle, à côté du nécessaire quartier-vitrine du Marais, une géographie aux centralités multiples, réticulaire et partiellement invisible

Pour aller plus loin et lire en entier les articles que je ne fais qu’effleurer ici :
Marianne Blidon, “Entre visibilité et invisibilité, les formes spatiales gays dans la ville”, dans La forme en géographie (2006) 59-63. Version en ligne : http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00118542/en/
Chloé Deligne, Koessan Gabiam, Mathieu Van Criekingen et Jean-Michel Decroly, “Les territoires de l’homosexualité à Bruxelles : visibles et invisibles”, Cahiers de géographie du Québec, vol. 50, n°140, septembre 2006, 135-150. Version en ligne PDF : http://www.cgq.ulaval.ca/textes/vol_50/no_140/02-Deligne.pdf
Boris Grésillon, “Faces cachées de l’urbain ou éléments d’une nouvelle centralité ? Les lieux de la culture homosexuelle à Berlin”, L’Espace géographique, 4/2000, p. 301-313
Stéphane Leroy, “Le Paris gay. Eléments pour une géographie de l’homosexualité”, Annales de Géographie, n°646, 2005, p.579-601
Emmanuel Redoutey, “Géographie de l’homosexualité à paris, 1984-2000”, Urbanisme, n°325, 2002, pp. 59-63
Emmanuel Redoutey, “Le Marais à Paris, un quartier gay ?”, Urbanisme, n°337, 2004, p.20-23.

Et avant les sex-shops ?

Qu’y avait-il donc avant les sex-shops à la place des sex-shops ?
La réponse à cette question révèle différentes conceptions historiographiques. Soit l’on insiste sur l’importance de la libération sexuelle, voire de la révolution sexuelle, qui eut lieu au cours des années soixantes, et l’on relie assez facilement diminution de certaines formes de contrôle social et émergence de magasins spécialisés dans la diffusion d’une forme (commerciale, capitaliste) de révolution sexuelle. Dans ce cadre, les sex-shops ont une certaine spécificité.
Soit l’on insiste sur un temps plus long, et l’on découvre que nos (arrières-)grands-parents étaient peut-être tout aussi “libérés”, cette libération prenant des formes différentes. Dans les années vingt et les années trente existaient, ouvertement, non seulement des maisons closes, qui généraient un commerce sexuel contrôlé et encadré, mais aussi des librairies libertines proposant “caoutchoucs intimes”, “dragées Forsex” et “photos réalistes”. Il suffisait d’acheter Paris Sex Appeal, Fantasio ou Pages Folles, ou même simplement de feuilleter La Madelon, Paris Plaisir ou Audaces pour découvrir tout un monde destiné à l’excitation sexuelle.
Ainsi les préservatifs faisaient-ils l’objet de publicités :
La librairie d’Antin, ci-dessous, grâce à “l’accueil chaleureux de Mlle Ginette, vendeuse”, propose divers caoutchoucs et “articles spéciaux” :
librairie d'antin
Plus explicite, Laitex prévient : “évitez tout accident” :
Laitex
On le voit, la contraception était loin d’être ignorée, et le “coït interrompu” n’était pas la seule méthode utilisée [les méthodes contraceptives développées dans les années cinquante et soixante donnent en fait le contrôle de la contraception aux femmes, et non plus seulement aux hommes, et c’est ce changement des normes de genre qui posa parfois problème]. Et ces préservatifs (lavables et réutilisables !!) semblent aussi variés que ce que l’on peut trouver aujourd’hui : la compagnie “Black Cat” proposait ainsi un “bout américain” ou un préservatif “crocodile”…
Le commerce des “photographies amoureuses” allait bon train. L’on peut supposer que “Domptage avec bottes en cuir verni“, de Mlle Yvonne (librairie de la Lune) fut un beau succès :
librairie la lune
Il était aussi possible de combiner “photos vécues” et livres, pour varier les plaisirs :
photo vécues
Ce n’est pas tout : alors qu’aujourd’hui, certaines formes de sado-masochismes (femmes menottées, ligotées, baillonnées), même les plus douces, peuvent être censurées — principalement interdites d’affichage public — pour atteinte à la dignité, il ne semblait pas tout à fait en être de même dans les années vingt ou les années trente, si l’on considère le nombre non négligeable de publicités pour les Esclaves d’Amour (qui présente “le suppice le plus curieux qui rend les femmes folles et damnées”), ou d’autres productions…
Il semble donc bien qu’avant les sex-shops, existaient des sex-shops, sans le nom… Qu’est-ce qui a donc rendu si moderne, nouveau, inédit, l’ouverture de magasins spécialisés au cours de l’année 1970 ? [réponse au prochain épisode]

Sources : ces images, des publicitées, parues entre 1920 et le début des années 1940, sont extraite d’un ouvrage publié en 1977 : Sous pli discret, préface de Gilbert Simon-Berger, Paris, Edition Futuropolis, coll. G-String, que l’on trouve encore, et pour pas cher du tout, sur amazon.

Commerces et grossistes

C’est dans une thèse lue récemment “Selling sexual liberation: Women-owned sex toy stores and the business of social change” de Lynn Comella (“Selling sexual liberation…”, University of Massachusetts, 2004) que j’ai pris conscience de l’importance des grossistes (distributeurs, diffuseurs…) de sex-toys.
Depuis le milieu des années soixante-dix ont été fondés, aux Etats-Unis, des “women-owned sex toys stores” (magasins de godemichés tenus par des femmes). D’abord une poignée, puis, dans les années 1990, un nombre plus important. Lynn Comella montre bien comment le “modèle Good Vibration“, du nom d’un magasin de San-Francisco, inspire d’autres créatrices d’entreprises. Pas seulement parce que les unes et les autres participent, plus ou moins fortement, aux mêmes mouvements féministes “pro-sex“, mais aussi parce que Joani Blank, la fondatrice de Good Vibrations, distribuait et partageait facilement la liste de ses grossistes ou distributeurs, ses marges, ses résultats financiers, dans un esprit de sororité entrepreneuriale (a spirit of entrepreneurial sisterhood résume Comella). Le but principal de Blank n’était pas d’étendre son commerce, mais de promouvoir la naissance d’autres magasins — même concurrents — proposant la même philosophie : une libération personnelle par l’orgasme, une attitude “sex positive” et, in fine une forme de changement social.
Ces éléments étaient très important pour les fondatrices d’autres sex shops féministes (Toys in Babeland, etc…) qui ont ainsi économisé les années d’expériences accumulées par Blank. Cette dernière était même disponible comme experte, et, pour un honoraire, expliquait le fonctionnement de son magasin. Voici comment les fondatrices de T.I.B. racontent à Lynn Comella comment elles ont monté leur magasin, à Seattle :

“that day, Rachel called Joani Blank, the founder of the Good Vibration retail store in San Francisco, and said, ‘We want to consult with you because we want to open a business like yours'”
[Blank] agreed to consult with the pair for a fee of $75 (“That was the best $75 we ever spent bar none,” Cavanah would later tell me). Blank was encouraging, and assured them that any town of any size could support a store like Good Vibration. […] After almost a year of planning in which Cavanah completed a month-long, unpaid internship at Good Vibrations, teh pair opened their flagship store in Seattle.
Comella, Lynn, Selling Sexual Liberation, p.16

Récemment, j’ai compris aussi l’importance du processus inverse : pourquoi, concrètement, la faillite d’une entreprise de vente de sex-toys n’était pas nécessairement un coup porté au secteur dans son entier : une fois l’entreprise fermée, des concurrents ont contacté les propriétaires pour leur offrir de racheter leur stock, leurs adresses, leurs contacts.
Tout cela est — j’en ai conscience — un signe de mon peu de connaissance du monde du commerce, je devrais faire un MBA !
J’aurais pourtant pu comprendre l’importance de ces contacts, de ces listes, de ces “savoir-faire”, à la lecture des commentaires laissé à un tout petit billet sur le marché du sex shop, qui a attiré, depuis janvier dernier, de nombreuses personnes à la recherche d’informations sur l’ouverture d’un sex-shop, en ligne ou en “dur”. Dans mes réponses, j’essaie de produire une “fiche de synthèse”, et j’ai maintenant une belle liste de grossistes, de distributeurs et de fabriquants de sex-toys.
En prenant conscience de l’importance de ces informations, j’ai aussi compris que je pouvais, dans le cadre de mes recherches, en tirer partie : je pose quelques questions générales pour en savoir un peu plus sur le contexte des demandes (âge, niveau de diplômes, profession, fréquentation éventuelle d’un sex-shop…) en échange de mes listes ou de mes contacts. C’est pour cette raison que, pendant un moment encore, je ne rendrais pas publiques certaines informations très pratiques : c’est ma monnaie d’échange, et je souhaite que les personnes souhaitant créer des sex-shops me contactent.
C’est une manière un peu étrange de faire de la sociologie, j’en conviens [et me contactent principalement les personnes n’ayant aucun lien institutionnel, familial ou professionnel avec les sex-shops], mais je souhaite voir ce que cela donne.
Et comme nous sommes à parler un peu de commerce, voici, comme il se doit, les commentaires satisfaits de la croix vitafor mes conseils et mes listes…

1.

en 24 heures j’avais les réponses à mes questions. Avant toute chose je tiens donc à vous remercier pour votre réponse qui va me faire gagner un temps précieux. Pour satisfaire votre curiosité, je vais donc faire les présentations…

2.

Je vous remercie encore une fois pour votre aide précieuse.
En ce qui concerne votre demande, j’espère avoir répondu au mieux dans les lignes qui suivent (si vous avez besoin de plus d’infos n’hésitez pas)

3.

Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour votre répondre. La vendeuse dont vous m’aviez envoyé le mail s’est avérée être un excellent contact et j’ai pu l’interroger la semaine dernière.

Capitalisme, cabines et business plan

Penchons-nous aujourd’hui sur deux aspects de l’industrie du sexe. Tout d’abord sur son aspect “artisanal”, puis sur un aspect “entrepreneurial”.
Vers 1973-1974 apparaissent dans les sex-shops des cabines de projection. Les premières ressemblent surtout à des isoloirs ou des armoires. Les hommes doivent se tenir debout et regarder la réflexion sur un miroir d’un film “super-8”. Des brevets ont sans doute été déposés, mais je n’ai pas réussi à en retrouver. Rapidement, les systèmes se spécialisent et s’améliorent. Le passage à la vidéo, VHS puis DVD, a encore changé les dispositifs. Des installations électroniques gèrent aujourd’hui de manière centralisée certaines cabines.
L’on peut trouver, dans de petits magasins, des installations bricolées. L’on trouve aussi de fort beaux systèmes. R.L. m’apprenait hier qu’une entreprise est même spécialisée dans l’installation de cabines vidéo, BPElectronique de Paris (11e).

BPElectronique systemeEn marge des systèmes de commutation audio / vidéo, nous avons développé des installations complètes de diffusion de films, essentiellement destinés à l’équipement de sex-shops ou d’erotics centers.
La composition de ces installations de vidéo pour sex-shop est la suivante :
un certain nombre de cabines (entre 2 et 24), chaque cabine est équipée d’un boîtier de commande, d’un ensemble de monétique, et d’un moniteur couleur.
Un serveur vidéo (…)
Un PC qui contrôle l’ensemble (…)
Ces ensembles sont réalisés entièrement dans nos ateliers, offrant ainsi une grande souplesse quant aux caractéristiques et originalités de chaque installation.
source : BPElectronique

Les installateurs ont prévu la nécessité du nettoyage de ces cabines destinées au visionnage de vidéos pornographiques et à la masturbation :

BPelectronique amenagement cabinesLes cabines de projection étant accessibles à un public pas toujours soigneux, les claviers mécaniques ont fait place à des touches sensitives, les habituelles sérigraphies, à des technologies utilisant des résines photo-imageables, bien plus résistantes.
source : BPElectronique

Cette facilité de nettoyage est réaffirmée sur une autre page, présentant le boîtier de commande :

Le boîtier de commande, est réalisé à partir d’une plaque d’altuglas rouge, vert ou bleu, selon la demande. (…)
Les matériaux utilisés pour la fabrication de ce boîtier permettent un entretien facile. Un coup de chiffon avec un produit à nettoyer les vitres suffit.
source : http://bpcv.club.fr/boitier.html

Ce nettoyage faisant partie du sale boulot, notamment parce qu’il met en contact les vendeurs-nettoyeurs avec certaines substances corporelles, le simplifier facilite son acceptation.
L’industrie du sexe, cette formule souvent utilisée pour dénoncer un monstre (issu de l’accouplement contre nature du sexe — intime… — et du commerce — aliénant), se décline donc ici d’une manière technique et artisanale. Les demandes spécifiques des sex-shops (la gestion aisée d’un nombre de cabines plus ou moins important) trouve une solution informatisée, confiant au vendeur (situé à la caisse) le contrôle des cabines.

Mais l’industrie du sexe — gardons cette expression — a besoin d’entrepreneurs, de personnes souhaitant monter leur petite — ou grande — entreprise. Se créent ainsi, ces derniers mois, un certain nombre d’entreprises de vente, par correspondance ou non, de godemichés et de vibromasseurs (et autres produits). J’ai reçu plusieurs demandes de renseignements sur ce marché du sex-shop et ai essayé de conseiller — avec mes maigres connaissances juridico-sociologiques — certaines personnes. J’en ai contacté d’autres. M’intéresse énormément, dans ces histoires, les origines sociales, le niveau d’instruction, la carrière, de ces capitalistes : par leurs origines sociales et leur capital scolaire, elles et ils contribuent à légitimer ce marché ; leurs carrières précédentes ont pu leur apprendre techniques de vente, notions juridiques ou comptables, négociations commerciales.
De la même manière que la sexualité est investie de la capacité à dire la vérité des sujets, à révéler le plus intime et le plus vrai d’une personne, de la même manière, il me semble, l’activité commerciale est investie du pouvoir d’exprimer le sujet. L’on va ainsi parler de “création” d’entreprise. L’idée centrale (le business plan) est présentée comme l’inspiration : elle hante, part, revient, se stabilise un moment dans un projet. Le statut d’entrepreneur lui-même — qui nécessite de couper les liens avec la sécurité d’un travail salarié — peut se vivre sur un mode artiste (mais l’on aurait un artiste rationnel et ascétique).
Dans cette recherche de la vérité du moi, de l’expression d’un savoir sur soi, le blog de créateur d’entreprise du sexe semble réunir en un même lieu confession et profession :
Agnès G. a créé “Secrets d’Amour” et tient un blog relatant la mise en place de son entreprise :

Secrets d’amour a pour ambition de vous apporter, via ses produits, un moment de bonheur à deux… La société a donc imaginé des cadeaux d’un nouveau genre, uniquement dédiés à votre vie amoureuse…
Le concept unique (et déposé) allie originalité et “sensorialité”… (source)

J’ai créé ma boîte (point com) raconte presque au jour le jour, une création :

L’idée m’est venue mais je ne saurais dire comment. J’ai surtout eu une démarche d’entrepreneur en me demandant quels secteurs étaient porteurs. L’érotisme. Certes mais qu’en faire ? La vente par correspondance de produits sexy ! L’idée était là. Je la passais à travers ma moulinette financière. Une fois. Puis une deuxième fois.

AnneLolotte :

Me voici aujourd’hui, lancée dans l’aventure SOFT (le nom de ma marque), dont le but est de commercialiser une gamme de produits érotiques pour les femmes. Tout un programme…
« Pourquoi ? », me demande-t-on souvent. Parce que la France est encore TRES en retard dans ce domaine, comparativement à ses voisins.

[Consulter aussi Nathalie / Pimentrose]
Mais trêve de boltansko-foucaldisme (i.e. du mélange incontrôlé de De la justification et de La Volonté de savoir)… je pense en avoir un peu trop fait ici. Si ce blog me permet de tester les premières versions de certaines hypothèses, il ne faudrait pas non plus exagérer… Ces lignes voulaient considérer certains aspects des commerces sexuels (la “culture matérielle” et une toute petite explosion discursive).

Géographie des sex-shops toulousains (1970-1976)

Dans un mémoire de master de géographie, Marc Skerrett propose une histoire de l’implantation des sex-shops à Toulouse (et plus largement dans le midi), entre la fin des années 1960 et la deuxième moitié des années 1970. Les travaux portant sur ce type de magasins sont bien trop rares, et le travail de Skerrett est fort éclairant.
Son propos est centré sur la constitution d’un espace marchand, et il tient, tout au long de son travail, les deux dimensions d’une géographie sociale du commerce sexuel.
Il souligne un mouvement que je n’avais pas saisi aussi profondément dans mes recherches, le passage d’un premier moment, autour du début des années 1970, où les sex-shops s’appuient sur un discours sexologique généraliste popularisé autour des années 1968, sur la norme de “l’orgasme idéal” (mise en lumière par Pollak et Béjin) : finalement sur un “devoir de plaisir” qui s’adresse à toute la population. Il s’appuie pour affirmer cela sur un faisceau de sources (entretiens biographiques avec un des pionniers, analyse des publicités dans la Dépêche du Midi, interprétation de la localisation des premiers magasins). Pour attirer un large public et valider leur “prétention à un large degré de généralité”, les premiers sex-shops s’installent dans des rues passantes, au centre de la ville — centre de la cité, le personnel commercial est plutôt féminin, et les références les plus légitimes. Le “pionnier” s’explique ainsi :

« Moi, j’ai réfléchi avec d’autres personnes à Toulouse, on en avait parlé, on m’a dit, mais les sex-shops, ça a un grand avenir parce que l’idée des gens de 68, c’était de faire évoluer l’humain, apprendre aux gens à faire l’amour de façon à ce qu’ils soient plus heureux (…). Et alors, il y a un type ici que je connaissais bien, il m’a dit, il va falloir acheter des boutiques très grandes, (en) plein centre-ville et tu auras des vendeurs ou des vendeuses en blouse comme dans une pharmacie et on vendra des produits comme ça… »
source : Marc Skerrett, La genèse territoriale d’une «industrie du sexe» : le cas des sex-shops à Toulouse, mémoire de master 2 de géographie, Université Toulouse II Le Mirail (Institut de géographie D. Faucher), octobre 2006

Skerrett analyse alors la concentration progressive autour des quartiers chauds comme un abandon de cette volonté de généralité : c’est “l’effritement du rayonnement global au profit d’une inscription locale”. Le discours sexologique est tourné en ridicule, la spécialisation se fait par préférence sexuelles, la clientèle ciblée est dorénavant masculine. “Les sex-shops n’appartiennent plus formellement — dès le milieu des années 1970 — au parcours initiatique du couple mais se présentent comme une chasse gardée masculine. (…) Au lieu d’attirer “la” clientèle au chant des sirènes de la libération sexuelle, le sex-shop a ciblé “une” clientèle plus spécifique…” (source : Skerrett).
Mais plus qu’un “repère conventionnel des quartiers chauds”, les sex-shops contribuent à la constitution de ces quartiers, autour de lieux de prostitution, de bars ouverts tards, de cinémas pornographiques — à la durée de vie courte –, de gares routières ou ferrovières… La tendance existe de considérer ces “quartiers chauds” comme intemporels. Il me semblent que leur constitution est en permanence renouvellée, qu’ils ne sont jamais assurés de rester chauds bien longtemps.

[Note : Tout comme, l’année dernière Irene Roca avait eu vent de mes travaux grâce à Monsieur Google, Marc Skerrett est tombé sur un stade initial de mes recherches avec l’aide du moteur de recherche susmentionné. Deux exemples, s’il en fallait encore, de l’intérêt des “prépublications” sur internet, et des blogs, pour la recherche en sciences sociale…]
[Mise à jour : le billet a été remarqué par rezo.net. Les visiteurs voudront peut être lire les souvenirs d’une vendeuse de sex-shops (vers 1972) ou se renseigner sur l’image des sex-shops dans les dessins de presse de 1971 (ou en 1970, ou encore lire la première préhistoire des sex-shops…]

De l’Ange

Savalette de LangeMademoiselle Henriette-Jenny Savalette de Lange fait partie, pour de nombreux site internet américains, des famous LGBT. Mlle Jenny, qui a vécu des années 1780 à 1858, a en effet été découverte homme au moment de sa toilette mortuaire. Mais elle avait vécu, tout au long de sa vie, comme femme, sans éveiller le moindre soupçon. Napoléon, puis Charles X, lui avaient accordé une pension (pour services rendus par sa famille à la France). Les éditions Dilecta ont publié il y a quelques mois un texte étrange mais très instructif, rédigé peu après la mort de l’homme-femme, à la fois compte-rendu factuel des différentes adresses occupées par Mlle Jenny, mais aussi copie des lettres envoyées par des soupirants, lui demandant sa main, et par d’illustres comtesses, comme celle-ci :

Mon cher ange,
Mon mari vient de partir pour Paris, où il doit rester un mois. Tu ne voudra s pas, bien certainement, me faire le chagrin de me laisser seule ici pendant tout ce temps. Vient donc de suite, je t’en prie. Tu sais que mon mari est très jaloux et, bien qu’il n’ait manifesté aucun sentiment de défiance en me laissant seule, je désire lui apprendre au plus tôt, pour sa tranquillité, que tu me tiendras compagnie en son absence.

Sur l’homme-femme connu sous le nom de Mademoiselle Savalette de Lange, de Hérail, a de plus une préface très instructive, de Frédéric Prot.
Jenny de Lange était elle transgenre ou “invertie” ? Etait-elle attirée par les femmes (et les femmes par elle… si l’on lit la lettre précédente avec l’esprit malin) ? Par les hommes (les nombreuses demandes en mariage laissent penser qu’elle n’éconduisait pas immédiatement tous les prétendants) ? Par l’argent (Savalette de Lange est un peu le Christophe Rocancourt des années 1830…) ? Les questions furent nombreuses dès sa mort (l’on crut même, un instant, qu’il s’agissait de Louis XVII, et que son travestissement était une protection)…
Sans transition, l’on apprend ce jour la mort de Coccinelle, sans doute la transsexuelle la plus célèbre des années soixante.

Décès de la meneuse de revue transsexuelle Coccinelle
AFP 10.10.06 | 17h23
La chanteuse et meneuse de revue Coccinelle, première transsexuelle médiatisée, est morte lundi soir à Marseille à l’âge de 75 ans, à la Timone où elle était hospitalisée depuis fin juillet à la suite d’un accident vasculaire cérébral, a annoncé mardi son entourage.
Né à Paris en août 1931, Jacques-Charles Dufresnoy, alias Coccinelle, son nom d’artiste, était devenu à l’état-civil Jacqueline-Charlotte Dufresnoy après son opération en 1958 à Casablanca (Maroc).
Sa carrière d’artiste avait débuté en 1953 “Chez Madame Arthur”, célèbre cabaret parisien de transformistes, avec une chanson de Danièle Darrieux tirée du film “Premier rendez-vous”. Après son opération, Coccinelle était devenue l’icône de la cause transgenre en France et avait connu dans les années 60 la notoriété comme chanteuse et meneuse de revues.
Depuis une quinzaine d’années, elle vivait à Marseille.
Son dernier album, sorti en 2005, contenait des reprises de chansons de ses revues de l’Alcazar ou du Carrousel de Paris.
Ses funérailles seront célébrées “dans la plus stricte intimité” samedi à Marseille, a indiqué l’un de ses proches à l’AFP.

J’espère que ses textes, ses lettres, ses archives personnelles seront transmises aux Archives nationales ou à un centre de documentation. L’histoire de la transsexualité en France est un chantier à peine commencé, un chantier pourtant important (ne serait-ce que pour comparer avec l’histoire américaine de la transsexualité) et dans lequel la figure de Coccinelle fut un moment centrale.

Moitié de Full Disclosure : J’ai reçu l’ouvrage sur Mlle Jenny gratuitement.

Mise à jour du 11/10/2006 : je découvre (et achète) ce jour Histoire des transsexuels en France de Maxime Foerster (éditions H.O.).