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La dissolution du sex-shop

En Italie, les pharmacies vendent des vibromasseurs, pendant qu’en Caroline du Sud, un député républicain tente de les interdire.

L’on trouve peu de sources cohérentes permettant de comprendre l’évolution du nombre ou de la localisation des sex-shops. On ne les trouve pas beaucoup dans les guides touristiques, très peu dans les pages jaunes… Les magazines échangistes sont plus intéressants (ils servent de ressources aux échangistes ayant besoin d’adresses), mais souvent trop éphémères : ils ne vivent que quelques années.
Cette carte de Toulouse (parue en 1977 dans le magazine semi-pornographique Elle et lui) est donc bien rare : elle recense une partie des établissements (sex shops, bars “où les couples peuvent élargir le cercle de leurs connaissances”, etc…)

Depuis 2000, un guide touristique spécifique, le “Guide Musardine“, recense et note plusieurs centaines d’adresses. Les “sex-shops” figurent de manière centrale dans ce livre. Au fil des années, c’est à leur dissolution que le lecteur assiste. Voici quelques extraits, entre 2000 et maintenant.

Musardine 2000 :

Il y a plus d’une centaine de sex-shops à Paris, la petite musardine en a visité un grand nombre, furetant entre les rayons, interrogeant les vendeurs, se délectant au passage de belles images, s’extasiant parfois devant le génie des hommes qui surent créer des objets si compliqués juste pour le plaisir de faire plaisir. Autant le dire — sans haine et sans violence –, une bonne partie de ces boutiques ne valent pas que l’on courre le risque de se salir rien qu’en y pénétrant ou de glisser sur quelque Kleenex oublié à l’entrée d’une cabine.

Musardine 2002 :

Comme nous l’avions prévu l’année dernière, les sex-shops sont de plus en plus menacés par la rénovation des quartiers où ils se sont installés. Pourtant la plupart d’entre eux ont bien résisté aux offensives combinées de la morale et de la promotion immobilière. (…) Avouons-le au risque de sembler bégueule, nous préférons aller dans des magasins plus clean, situés dans des quartiers moins ouvertement consacrés au sexe, quand il s’agit de faire nos emplettes intimes – très intimes !

Musardine 2005 :

En l’espace de quelques mois, l’usage des sextoys, en particulier pour les filles, est devenu un véritable phénomène de mode. Ansi en juillet dernier, nous apprenions que Halle Berry en personne était une cliente régulière de la boutique Pleasure Chest de Los Angeles. (…) Donc, plus d’hésitation, on y va ! Et sans hésiter puisqu’aujourd’hui les godes et les vibros sont en vente aux galeries Lafayette.

Musardine 2006 :

Le terme “sex-shop” risque de disparaître bientôt de notre vocabulaire. (…) Nous préférons désormais parler de boutiques sexy! (…) Cette révolution que nous avons longtemps appelée de nos voeux dans ce guide est enfin en cours. Le sex-shop nouveau est arrivé!

On le constate, le Guide musardine du Paris sexy n’est pas qu’une simple collection d’adresses, il tient sur les magasins pornographiques un discours esthétique. Pas un discours moral, ni un discours économique (les tenants de l’ordre moral et les promoteurs immobiliers sont dénigrés en 2002). Mais un discours esthétique : ce qui est mis en valeur c’est la propreté, le bon goût et les décisions d’achat d’actrices américaines. Le Guide musardine laisse donc de côté les sex-shops “traditionnels” en valorisant “ces boutiques charmantes, voire élégantes [qui] sont l’exact opposé du magasin sombre et dégoûtant que nous avons souvent dénoncé dans nos colonnes.”
Pas d’ordre moral, donc, mais un beau goût de classe.
Certes, mais y a-t-il encore des oppositions morales aux sex-shops ? Le cas de la rue Saint-Denis est fort intéressant : les oppositions aux sex-shops se font explicitement sur une base non-morale. J’entends déjà certains écrire en commentaire que ces déclarations ne sont que la surface, et que c’est bien un ordre moral que soutiennent les opposants. Mais il me semble au contraire important de comprendre l’abandon du registre moral, ainsi que ce qui le rendait utilisable auparavant. Car les premières oppositions à l’implantation des sex-shops, au cours des années 1970, se fait bien sur une base morale, explicitement. A cette époque, le registre moral n’était pas seulement un registre permettant une mobilisation, ou une “monté en généralité” des arguments, c’était aussi un registre juridique et politique. Certaines forces cherchaient à représenter l’ordre moral. Et la notion de “bonnes moeurs” était protégée par un article du code pénal. Aujourd’hui, le code pénal a abandonné l’outrage aux bonnes moeurs. Le registre moral ne mène plus nulle part.
Les sociologues avaient cependant construit la notion de “croisade morale” (ou, pour citer Howard S. Becker, d'”entreprise de morale”) qui permet assez bien de rendre compte des mobilisations collectives contre ces magasins. Aurait-on donc affaire à une “croisade morale” sans morale ?
Un élément de réponse se trouverait dans le fait que le passage de la mairie du deuxième arrondissement de Paris de la droite (et la droite dure) à la gauche écologiste en 2001 n’a pas changé grand chose à la volonté du personnel politique élu de limiter l’implantation des sex-shops (et des peep-shows) rue Saint-Denis. Le maire du deuxième arrondissement déclare alors qu’il “n’y a pas de volonté de moraliser le quartier” (dans Le Parisien, 27 mars 2006) en commentant son rôle dans le remplacement de certains magasins par des commerces d’un autre type. C’est au nom de la tranquillité publique que les actions sont menées.
Recherche de la tranquillité et croisade esthétique se conjuguent pour faire disparaître les ambiances glauquissimes des sex-shops

Mes autres billets sur ces magasins

La guerre des poupées (gonflables)

L’hebdomadaire Ici Paris est une mine d’informations. Hier, je parlais d’une série de dessins humoristiques portants sur les “sex-shops” (un autre billet sur le même sujet est en préparation), aujourd’hui, c’est sur “Ici Paris” en tant que sex shop que je souhaite porter mon regard.
Un numéro choisi presque au hasard, le n°1347 du 4 mai 1971, examiné dans les détails, laisse percevoir une véritable “guerre des poupées” : sur 24 pages, ce sont trois publicités embusquées qui essaient d’envahir le terrain.

Les “modèles luxes” sont plus chers, mais qu’offrent-ils de plus que les modèles “seconde classe” (des modèles que l’on retrouve ailleurs, dans Paris Flirt, notamment)?
Outre ces trois publicités, une quatrième m’intéresse peut-être plus. Le distributeur d’une poupée, Harmonex, propose en effet une série d’articles en caoutchouc devant favoriser l’hygiène, la sécurité, l’harmonie et l’équilibre… Qu’est-ce qui est camouflé (pour reprendre l’expression de Rachel Maines) derrière ces termes ? Des préservatifs ? Certains types de préservatifs ?
On le voit, à 35 ans de distance, c’est tout un monde qui se révèle à l’ouverture d’un numéro un peu défraichi : on y lit que la reine d’Angleterre souffre d’une dépression, qu’un tiercé mortel a tué cinq amis… et que le commerce pornographique et sexuel était probablement plus vivant qu’on pouvait à première vue le penser.

La loi et l’ordre, et le parcours et le rayon

Amusons-nous à retrouver le sens d’une loi…

L’article 99 de la loi du 30 juillet 1987 (dont j’avais parlé ici, autour de la question du zonage) interdit l’installation des sex-shops à moins de cent mètres des établissements scolaires. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Pour le comprendre, il faut essayer de remonter à l’origine de cette loi. L’une des origines est sans doute une série de questions au gouvernement posées par des députés, à partir de la fin des années 1970. Par exemple cette question du député Valleix :

M. Valleix rappelle à M. le ministre de l’intérieur que le principe de la liberté du commerce et de l’industrie ne permet pas d’imposer des mesures restrictives en ce qui concerne l’ouverture des établissements de « sex shop ». (…) Il n’en demeure pas moins que l’ouverture de telles boutiques à proximité d’établissements scolaires est extrèmement regrettable. On peut observer en ce qui concerne la protection de la jeunesse que des dispositions existent s’agissant des débits de boissons. Ainsi l’article L.49 du code des débits de boissons prévoit que les préfets peuvent prendre des arrêtés pour déterminer les distances auxquelles les débits de boissons ne pourront être établis autour de certains édifices et établissements (…) Il apparaîtrait souhaitable que des mesures analogues puissent être prises en ce qui concerne les « sex shops », au moins aussi dangereux sur le plan moral pour les jeunes que les débits de boissons.
Journal officiel de la République française, Assemblée nationale, 18 février 1978, p.584

A une question similaire, le ministre de l’intérieur de l’époque répond que “la mise en oeuvre d’une réglementation prohibant l’ouverture des sex-shops à proximité d’établissements fréquentés par les jeunes, et notamment des institutions scolaires, ne paraît pas susceptible de mieux garantir la protection des mineurs (…). Leur fréquentation, en effet, n’est pas comparable à celle des débits de boissons
Mais des parlementaires (surtout de droite, UDF ou RPR) reviendront régulièrement à la charge… Jusqu’à ce qu’en 1987 Jacques Bichet, député du territoire de Belfort, arrive à ajouter un amendement dans une loi “portant diverses mesures d’ordre social”. La généalogie de cet amendement est donc liée, au moins en partie, à une reprise, dans le domaine sexuel, de la gestion spatiale des débits de boissons.
Et là réside l’importance de ce point de détail. Comment mesure-t-on la distance entre le débit de boisson et l’établissement scolaire ? C’est le trajet à pied qui compte, entre l’entrée principale des deux lieux.
Mais au moment où l’amendement Bichet est examiné par le Sénat, en juin 1987, c’est la notion du “périmètre de sécurité” qui est retenue — alors qu’elle n’apparaissait pas dans le débat de l’Assemblée nationale (entre le 4 et le 9 juin). Le Rapport (n°273), Annexe au procès verbal de la séance du 16 juin 1987 (Sénat, seconde session ordinaire de 1986-1987), par Louis Boyer, propose (p.132) :

Cet article, inséré par l’Assemblée nationale, tend, en quelques sorte, à créer un périmètre de protection autour de l’ensemble des établissements scolaires.
En effet, il s’agit d’interdire dans un rayon de cent mètres autour d’un établissement scolaire, l’installation d’un établissement dont l’activité principale est la vente ou la mise à disposition au public de publications dont la vente aux mineurs est prohibée.
Cette mesure nous paraît très salutaire.

Le même Louis Boyer répètera presque les mêmes termes lors du débat public au Sénat.

En 2002, deux tribunaux, à Lyon et à Rouen, interdisent l’installation de sex-shops (à Rouen, Tribunal de Grande instance, ordonnance de référé du 17 juillet 2002, dossier n°02/00492 ; à Lyon, Tribunal de Grande instance, ordonnance de référé du 7 juin 2002, dossier n°02/01541). Ils retiendront l’idée du “périmètre de sécurité” aux dépens de celle du trajet :

les demandeurs soutiennent avec juste raison que le mode de calcul tiré du Code de la Santé Publique ne saurait être applicable en l’espèce, le texte de la loi du 30 juillet 1987 se référant en réalité à un périmètre de sécurité, comme il en ressort des débats à l’Assemblée nationale
TGI Lyon, 7/06/02

Même chose à Rouen :

ce texte spécifique aux débits de boisson n’a pas vocation à s’appliquer aux commerces (…) dont l’extérieur des vitrines peut comporter l’exhibition de publication dont la vente aux mineurs (…) est prohibée
TGI Rouen, 17/07/02

L’interprétation des tribunaux repose sur ce qui serait l’intention des parlementaires ayant voté ce texte (il est fait mention, sans citation précise, de “débats à l’Assemblée nationale”, dont je n’ai pas encore trouvé trace). Or il existe à ce sujet des désaccords entre parlementaires. En 1997, un sénateur, Gélard, tente de durcir cette “loi des 100 mètres” en l’étendant à 300 mètres et à tous les lieux fréquentés par des jeunes.
Lors de la séance du 30 octobre 1997, au Sénat, Robert Badinter s’emporte :

Mes chers collègues, véritablement je ne suis pas sûr qu’on ait mesuré la portée de ce qu’on est en train de faire ! Je n’ose penser aux malheureux collègues professeurs de droit qui auront à présenter à leurs étudiants ce texte concernant finalement la suppression pure et simple, par une voie détournée, des sex-shops !
En commission des lois, nous avons essayé de mesurer ce que représentait un périmètre de trois cents mètres. Nous sommes arrivés à vingt-sept hectares, je crois.
Nous nous sommes dits que ce n’était pas possible ! Si nous prenons la carte d’une ville et que nous traçons un périmètre d’un tel rayon autour de chaque établissement, nous couvrons toute la ville !
(…)
Par conséquent, ce que vous faites en cet instant, par une voie détournée, c’est supprimer purement et simplement les sex-shops

Ce à quoi le sénateur Gélard répond :

Je voudrais répondre à M. Badinter. Cela ne fait pas vingt-sept hectares ! Cela ne ferait que trois hectares pour cent mètres. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut compter. Ces cent mètres doivent être calculés de façon linéaire à partir de la porte de l’établissement. Cela ne représente plus du tout trois hectares ! Cela ne concerne que la distance que l’enfant va parcourir de la sortie de l’école jusqu’à sa station d’autobus ou autres. On peut donc parfaitement installer des sex-shops, puisqu’il s’agit non pas d’un rayon, mais d’une distance.

Non pas d’un rayon, mais d’une distance…

Périmètre de sécurité contre distance de sécurité : jusqu’à présent, les tribunaux ont eu tendance à retenir comme allant de soi l’idée du périmètre… permettant beaucoup plus de restreindre l’installation des sex-shops que l’idée de la distance.

Mise à jour du 22 février 2007 L’article 99 de la loi du 30 juillet 1987 a été modifié en février 2007 : l’interdiction d’installation est de deux cents mètres, et la définition des sex-shops change. Pour plus d’informations, consulter cet article.

Camouflage et libéralisme ?

Alors que le fabricant de préservatifs Durex s’apprête à mettre en vente, le mois prochain, une série de godemichés et de vibromasseurs qui seront proposés dans les supermarchés et les grandes surfaces, il semble nécessaire de devoir revenir sur une chose.
Jusqu’au début des années 1970, leur importation sur le sol français était interdite. Le sexologue Michel Meignant, dans Liberté, égalité, sexualité (Paris, Editions Robert Laffont, 1973) raconte comment les douaniers fouillaient les sacs des personnes de retour de Copenhague à la recherche d’objets interdits. Dans le magazine Union fondé par le même Meignant, on peut y lire en 1972 :

Mon épouse a entendu parler de l’existence de pénis artificiels. Saisie par une fantaisie passagère, elle voudrait disposer de cette prothèse. Je me permets de vous demander où il est possible de se procurer cet objet.
W. S. Marseille
Lors de mes voyages en Hollande, en suède et au Danemark, j’ai vu en vente libre dans les sex-shops toutes sortes de pénis artificiels (que l’on appelle aussi des godmichés (sic)). Mais je dois vous répondre que, en France, la vente en est strictement interdite. Il est même interdit d’en rapporter de l’étranger. Voilà bien une preuve des brimades dont nous sommes l’objet, nous Français et Françaises, sur le plan sexuel.
source : Union, n°6, décembre 1972, p.68

Ces objets étaient perçus comme étant en eux-même outrageants pour les bonnes moeurs, et tombaient donc sous le coup de l’article 283 de l’ancien Code pénal. Mais en cette période de pompidolisme finissant, une partie de la justice commence à limiter l’étendu de l’outrage aux bonnes moeurs. Ainsi, en novembre 1973, la cour d’appel de Paris relaxe onze personnes physiques et morales accusées d’avoir vendu, importé, proposé à la vente… un “préservatif vibrateur” de la marque “Top Life”. La cour décrit ainsi cet appareil : “le « TOP LIFE » réalisé en deux versions dont l’une munie d’un système vibrateur est un objet de consistance caoutchouteuse constitué par une protubérance en forme de fraise reliée à une bague. [U]ne notice imprimée en langues allemande et anglaise placée dans l’emballage présente l’appareil comme s’adaptant à l’organe masculin en vue d’augmenter le plaisir de la femme et d’améliorer la virilité del’homme au cours de l’acte sexuel.
Le juge poursuit : “[O]n ne saurait tenir le simple usage en vue duquel cet objet était offert comme de nature à provoquer une émotion pernicieuse, sanx (sic) méconnaître l’évolution des idées et l’état de l’opinion touchant la liberté d’information dans le domaine des comportements relatifs à l’instinct sexuel et à sa satisfaction.
A partir de ce jugement, il devient plus difficile à la police de saisir, comme elle l’avait fait, ces gadgets, qui peuvent ainsi peupler les sex-shops naissants.
Mais le regard pornographique, celui porté par toute une série de magazines où sont publiées des lettres — officiellement des lettres de lecteurs, mais en réalité des textes copiés entre revues et magazines — n’est pas tendre avec ces vibromasseurs :

Ayant un peu erré dans le quartier Pigalle, avec ma femme, nous nous sommes amusés à dénombrer les gadgets des vitrines des sex-shops. Parmi ces objets un vibromasseur a attiré son attention. Il me semble qu’elle en désire un et je me demande si cette manifestation chez elle doit être considérée comme une insatisfaction. […]
Joseph H. Paris (9e)
[Cet appareil] augmente la capacité de réponse sexuelle de la femme et chasse parfois la frigidité. Ce vibromasseur a un inconvénient : il rend l’orgasme trop facile et trop complet par rapport à la méthode normale et conjugale ; et la femme qui l’utilise pourrait en arriver à ne plus souhaiter de rapport avec son mari.
source : Eros, n°2, 1973, p.18

Ce type de réponse est très fréquent : ces objets vibreurs sont finalement trop dangereux — trop efficaces ? — pour les couples pour pouvoir être conseillés sans mise en garde.

La présentation de ces mêmes objets, maintenant présentés comme des jouets, est aujourd’hui fort différente. Ils sont présentés comme favorisant la vie sexuelle de couple. Ils ne sont pas trop efficaces, juste efficaces.

Mais ce changement de présentation s’est aussi accompagné d’une permanence : un “camouflage” de son usage. “Certain commodities are sold in the legal marketplace for which the expected use is either illegal or socially unacceptable. Marketing of these goods, therefore, requires camouflaging of the design purpose in a verbal and visual rhetoric that conveys the knowledgeable consumer the item’s selling points without actually endorsing its socially prohibited uses. (Rachel Maines, “Socially Camouflaged Technologies : the Case of the Electromechanical Vibrator”, IEEE Technology and Society Magazine, 8, 2 (juin 1989), p.3-11, 23.
[Certaines choses vendues légalement le sont dans un but illégal ou socialement inacceptable. Le marketing de ces biens de consommation requiert donc un camouflage de sa destination, au moyen d’une rhétorique visuelle et verbale capable de donner toutes les informations nécessaires à une consommatrice fort au courant sans soutenir officiellement ses usages socialement prohibés.]
Ainsi, lors de la mise en vente par Durex de ses vibromasseurs (en pharmacie-droguerie au Royaume Uni en 2005), ce sont des produits nommés “Charm” et “Little Gem”, “discreetly packaged”, qui sont proposés, l’accent étant mis sur leur apparence extérieure (leur “design”, voir Design Week, 08/09/2005, p.18-19). En France, ils seront proposés comme des appareils de massage.

On retrouve alors finalement une partie des “Considérants” du jugement de la cour d’appel de Paris de novembre 1973 :

Considérant que sa forme n’est ni obcène (sic) ni même seulement suggestive, son aspect ne permettant pas de déceler l’usage auquel il est destiné,
Considérant que les explications qui sont fournies par la notice bilingue sur son mode d’utilisation et sur sa fonction ne contiennent aucune description de l’accouplement pratiqué dans ces conditions ni aucune recommandation (sic) spéciale relative à l’accomplissement de l’acte sexuel lui-même.

Ce camouflage visuel et verbal (l'”aspect ne permettant pas de déceler…” et “les explications ne contenant aucune description”…), qui était, en 1973, au coeur de la possibilité de légalisation des godemichets / vibromasseurs, est donc, en 2006, au coeur de la possibilité de leur commercialisation au “grand public”.

Marché du sex (shop)

Les mails arrivent par vague… Cette semaine, ce sont trois mails forts similaires : le premier d’un étudiant en management dans le sud de la France recherchant des informations, le deuxième d’une femme souhaitant monter un sex-shop et le troisième d’un cadre dans un “fonds d’investissement US” cherchant lui aussi des informations, sur le marché des “tupperware sex toys parties”.
Je les ai mis en relation, et on verra bien ce qui en sort. Je leur ai tous conseillé, aussi, de contacter les fondatrices du “Jardin des dames, Roxane Guidez et Julie : elles ont créé leur entreprise après avoir réalisé un projet de fin d’études dans le cadre de leur scolarité (dans une école de commerce), et elles avaient reçu, si mes informations sont bonnes, le soutien de la Chambre de Commerce de Paris…

mise à jour : mes autres billets sur ces magasins (histoire, sociologie, droit)

Diminution du nombre de sex-shops

L’Atelier Parisien d’Urbanisme, ou APUR, gère une base de données, “BD-COM”, sur le commerce parisien. Les études réalisées en 2000, 2003 et 2005 laissent voir l’évolution récente des quelques 62 000 commerces. Entre 2000 et 2003, le nombre de sex-shops était resté stable (+1,7%, soit 2 de plus). Entre 2003 et 2005, c’est une chute brutale à laquelle on assiste : -7%…
Graphique : évolution du commerce parisien (PDF) — L’étude sur le commerce est disponible à partir du site de l’APUR.

Comment expliquer cette diminution ? C’est en partie le travail que j’essaie de réaliser en ce moment : action municipale (gentrification programmée du boulevard de Clichy), banlieu-isation des sex-shops (qui ouvrent dans les villes d’Ile de France comme Houilles), développement du commerce par correspondance, des sex-shops haut-de-gamme qui ressemblent à des magasins de lingerie féminine (Yoba, Amours délices et orgues…)… A mon avis, un certain nombre de magasins récents ne sont pas comptés comme sex shop par l’APUR. C’est à voir. Comme il est à voir où précisément ils disparaissent.
Mes autres billets sur les sex-shops

La Redoute et ses objets intimes

La Redoute et les Trois Suisses proposent depuis très longtemps des vibromasseurs, et depuis moins longtemps des godemichets. Il est souvent remarqué que ces objets sont présentés de manière désexualisée, une jeune femme pressant contre sa joue les vibratiles… (quelques exemples où les lecteurs du catalogue ont remarqué cela : ici, ou encore ou ici encore).
Mais les choses ont changé et certains trouvent même que Ca n’est plus ce que c’était, quand ils remarquent que la jeune femme a disparu et que les objets présentés ne dépareilleraient pas à Pigalle :

(Catalogue La Redoute, hiver 2005-2006, p.438, image empruntée chez stefirst)
Mais les objets présentés (de 1 à 4) se trouvent dans le catalogue depuis 1994 au moins : en 1994, les Trois Suisses, et jusqu’en 2003 La Redoute, présenteront une partie de ces objets sur la joue, en effet, d’une jeune femme.
Les débuts du vibro-masseur avaient, cependant, été un peu différents :
Vibromasseur La Redoute 1967
Cette photo du catalogue de 1967 ne présente pas de jeune femme ni de joue, mais s’adresse à une femme assez agée, pleine de “rides”, de “bourrelets superflus”, de “sciatiques” et de bronchites…
Au milieu des années 1970, les “Trois Suisses” proposent, en accompagnement, sur la même page (la page “hygiène intime”), un livre, Amour sans carré blanc, décrit, je cite, comme “Un livre clair, précis, traitant de l’initiation sexuelle. 150 pages agrémentées de nombreuses illustrations”.
La jeune femme et ses joues n’apparait en fait qu’au début des années 1980… Pourquoi ? mystère !

D’autres billets sur des sujets connexes : “tupperware sex toys parties”, localisation des “sex shops”, histoire administrative du contrôle de ces magasins, jurisprudence récente…

Commodification du plaisir…

Par “commodification”, les sciences sociales de langue anglaise entendent la transformation de relations sociales en marchandises ou en relation d’échange (marchand), en choses qui s’échange (en commodity). Par extension, des “choses” comme l’identité, le genre, la sexualité… peuvent être commodifiées, être insérées dans une relation comprenant une valeur monétaire. C’est un terme assez vague, intéressant pour démarrer un argument qui emprunte un peu à Marx, un peu à Max (à Max Weber : la commodification est une rationalisation de la consommation et de la production de relations sociales).

Les “sex toys” (godemichets, vibromasseurs, etc…) ont assez souvent été analysés comme une manière de commodifier la sexualité (voir Debra Curtis : Commodities and sexual subjectivities: A look at capitalism and its desires. Cultural Anthropology, 19(1):95–121, 2004)
. Cette commodification restait jusqu’à présent imparfaite : la relation d’échange commercial elle-même impliquait des formes différentes de l’interaction quotidienne avec le boucher ou la boulangère (entrer dans un sex-shop, choisir l’objet, payer… autant de nécessités de maintenir une forme d’anonymat menacé : l’article central sur ce thème étant celui de David A. Karp : Hiding in pornographic bookstores: A reconsideration of the nature of urban anonymity. Urban Life, 1(4):427–451, 1973).
Il existait certes depuis quelques années l’internet, qui diminue largement les risques d’interaction, sauf quand un paquet vibrant dans le bureau de post fait croire à une bombe… (selon un article du Savannah Morning News) :

Vibrating package gets Bluffton buzzing — Stephanie Ingersoll — Bluffton Today
Call it a case of bad vibrations.

A suspicious package prompted police to evacuate the Bluffton Post Office and several surrounding businesses for more than two hours Thursday while a bomb squad from Columbia stepped in.
What they found was battery-powered and very, very personal.
“I told you it was a vibrator,” yelled one postal worker on his way back into the building after the bomb scare finally ended without a bang.
The suspicious package was reported to police at 9:33 a.m. after it began making a strange noise when post office workers tossed it into a sorting bin.
(…) The bomb squad finally arrived by helicopter and rushed inside with their gear. Their exploration was over in minutes and ended in laughter and relief.
Chief Brown said the effort wasn’t really a waste of time because it turned out to be good practice for the Bluffton officers, Beaufort County Sheriff’s Office, Federal Bureau of Investigation, Beaufort County EMS, Bluffton firefighters, South Carolina Law Enforcement Division bomb squad and postal inspectors.
“It’s bad that it happened, but is also showed us how our resources came together at a moment’s notice,” he said. “It’s better to be safe than sorry.”

(un autre article sur le même sujet, mais qui parle de “novelty gift”, terme euphémisé…Avec photo de la Bomb Squad ! et une photo de la “bombe” en question)

Mais (heureusement ?) il existe désormais des distributeurs automatiques !


The “Eromatique,” an automatic dispenser set up in February outside of a bar in the Dutch southern city of Tilburg. It’s the first vending machine of its kind in the Netherlands. PHOTO: AFP PHOTO, source : Taipei Times

L’illustration précédente est extraite d’un article du Taipei Times sur l’industrie chinoise (de Chine Populaire) des sex-toys : la Chine est le premier fabricant mondial apparemment, et une part croissante de la production est destinée au marché intérieur.

Les sex shops, épisode 6 (A new hope ?)

Précédemment, j’ai essayé de montrer comment les sex-shops avaient été “construits” par l’action cumulée du pouvoir municipal et des autorités policières, au tout début des années 1970. Je m’étais appuyé principalement sur des sources administratives et quelques articles de presse “respectable”.
Ces sources devaient, à mon sens, être confrontées à leurs équivalents opposés : les sex-shops ont-ils été aussi, parallèlement, “construits” par la presse pornographique? Ont-ils fait l’objet, comme l’écrirait l’économiste Laurent Thévenot, d’un “investissement de forme”?

Les études sur la presse pornographique des années 1960 et du début des années 1970 sont très peu répandues. Il est vrai que la censure, qui s’affaiblit vers 1973, contrôle encore les publications françaises. Entre 1970 et 1974, il semble bien que l’on soit dans une période de profonds bouleversements pour la presse “polissonne” française. Les doyennes (Paris Hollywood, Paris Flirt, La Vie parisienne) cessent leur activité autour de 1973. Vieillissantes, elles étaient remplacées d’un côté par des magazines de “cadres dynamiques” (Playboy, édition française, naît en 1973 et s’appuie sur un grand groupe de presse) et de l’autre par des journaux beaucoup plus explicitement pornographiques. Une autre opposition structure aussi ce “champ” : d’un côté une rhétorique vieillissante, celle du “nu artistique” (le nu féminin ou masculin est beau, et la mise à disposition du beau justifie la publication de photos érotiques), de l’autre une rhétorique en vogue, celle de “l’éducation sexuelle”. Un petit nombre de mensuels (Eros, Couple 2000, Union) s’emparent de cette justification éducative pour proposer de l’éducation à la pornographie, sans photographie.
Pendant ces flétrissement et ces floraisons, les “sex-shops” s’installent en France, et divers indices dans ces revues permettent d’en remarquer l’implantation. Je ne prendrais qu’un seul indice, doté d’une certaine objectivité : les publicités dans ces magazines.
Deux types coexistent un moment. Le premier type est centré sur la “lingerie fine”, mais la réclame est pour un magasin situé Bd. de Rochechouart, à deux pas de Pigalle, qui accueillera très rapidement un grand nombre de sex shops (certains s’installant dans d’anciennes boutiques de lingerie)

Le deuxième type est tout d’abord “étranger” mais remplace rapidement le type “lingerie” (même si l’on ne parle pas encore de sex toys :

Tout se cartographie ?

Les “sex shops” parisiens, environ 130 boutiques en 2004, sont concentrés sur quatre artères principales (la rue Saint-Denis, le Boulevard de Clichy, la rue de la Gaîté et enfin la rue Sèze, à l’arrière de l’Église de la Madeleine) et des pôles secondaires à proximité des gares de l’Est, du Nord, de Lyon et surtout de la gare Saint-Lazare.
La catégorie “sex shop” n’est pas précisement définie et les boutiques représentées sur cette carte sont fortement hétérogènes. Les “Pages Jaunes” les classent dans un groupe qui a pour titre “librairies érotiques”. La base de données sur le commerce parisien (BD-com gérée par l’A.P.U.R.) considère comme “sex shop” les commerces de vidéos pornographiques. Pour la “Nomenclature d’Activités Française” (NAF de l’Insee) classe les “sex shops” dans la classe GA52.1J (commerce de détail non spécialisé sans prédominance alimentaire en magasin d’une surface de vente inférieure à 2500 m2).
Le terme lui-même, qui date du tout début des années 1970 est alors un substantif féminin considéré comme un “faux anglicisme” (en provenance probable de Scandinavie).
Les boutiques sont surveillées par la Brigade de Répression du Proxénétisme qui veille à l’opacification des fenêtres et à l’interdiction d’entrée des mineurs, mais aucune autorisation administrative n’est nécessaire (au contraire des “Peep Shows” qui relèvent d’une législation sur les spectacles vivants).
Localisation des sex shops parisiens en 2004, source APUR, Pages Jaunes et relevés personnelsune version PDF est disponible.

A Paris, les associations de quartier, les projets de rénovation urbaine… semblent s’intéresser d’assez près à ces boutiques qui attirent, comme les sandwicheries, les “indésirables” :

Le 1er arrondissement présente un nombre important d’établissements ouverts au public  (EOP) tels que sandwicheries, débits de boissons ou sex-shop, qui représentent autant de points de fixation pour les marginaux. Ces établissements […] attirent une foule qui génère des dégradations diverses et inquiétantes aux yeux des riverains qui font part d’un sentiment d’insécurité exacerbé.
source : Contrat local de sécurité, fiche action n°4

Ces établissements pornographiques, de part leur concentration, peuvent constituer une proportion importante de l’activité économique locale :

les sex-shops et autres établissements à vocation érotique représentent 46% des commerces du boulevard de Clichy.
source : Les boulevards de Clichy et de Rochechouart, sur le site municipal de Paris.

Ce n’est pas du tout ce type de sex shop que le journal de France2 a présenté, hier soir, dans un reportage signé E. Colin, J.-L. Melin, D. Auvrouin et I. Hassid (disponible ici au format QuickTime .mov). Une différence était faite, insistante, entre les sex shops “glauques” et les nouveaux “sex toys” ou “jouets pour adultes” présentés dans des écrins de bon goût. Alors que le reportage multiplie les angles permettant de montrer un grand nombre de vibromasseurs et de godemichés, tout est fait pour éviter la pornographie : les objets ressemblent à des sorbets, aucun DVD ou aucune vidéo ne sont présentés. Les clientes interrogées ressemblent à des cadres, des femmes de chirurgiens ou à des étudiantes en commerce international, les lieux sont situés dans “un quartier chic de la capitale” ou “un grand magasin”, ou dans le magasin d’une “créatrice de mode”.
France 2, reportage au journal télévisé du 01 février 2005, godemichés dans un grand magasin
D’autres “lieux” de vente sont abordés, notamment les catalogues de vente par correspondance qui vont au delà du vibromasseur pour proposer les mêmes gadgets que le Boulevard de Clichy.
France 2, reportage au journal télévisé du 01 février 2005, godemichés dans un catalogue de vente par correspondance
lien vers le reportage de France 2 au format QuickTime .mov

Pour aller plus loin on consultera avec intérêt l’article suivant : Proth, Bruno et Redoutey, Emmanuel, “Guide La Musardine, parcours érotique parisien”, Urbanisme, 2002, n°325, pp.54-56, ou mes autres écrits sur le même sujet.