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Archive for 2008

La constance intérieure des agents

1973 :

Pour le lecteur désarmé, La représentation de soi pourrait bien ne rien représenter. D’abord l’ouvrage est difficilement assignable à un genre établi : aucun emplacement ne lui est réservé dans l’espace des taxinomies communes ou dans celui des traditions savantes. L’objet même en est inhabituel et échappe aux divisions officielles de la sociologie : ni population concrète (“les ouvriers”, “les hommes de loi”, etc.); ni opinions ou conduites statistiquement distribuables; ni à proprement parler, technique, méthode ou réflexion épistémologique; rien que des rencontres (encounters) fortuites, innombrables et apparemment disparates […]

1991 :

Les lecteurs de cet ouvrage pourront ressentir une certaine gêne à ne pas rencontrer dans les pages qui suivent les êtres qui leur sont familiers. Point de groupes, de classes sociales, d’ouvriers, de cadres, de jeunes, de femmes, d’électeurs, etc., auxquels nous ont habitués aussi bien les sciences sociales que les nombreuses données chiffrées qui circulent aujourd’hui sur la société. […] Pauvre en groupes, en individus ou en personnages, cet ouvrage regorge en revanche d’une multitude d’êtres qui, tantôt êtres humains, tantôt choses, n’apparaissent jamais sans que soit qualifié en même temps l’état dans lequel ils interviennent.

La citation de 1973, ce sont les premières lignes de Luc Boltanski, « Erving Goffman et le temps du soupçon », Social Science Information, 1973; 12; 127-147.
La citation de 1991, ce sont les premières lignes de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification, Paris, Gallimard, 1991.
Personnellement, cela m’amuse. J’ai conscience d’avoir un sens de l’ironie perverti

Un inédit de Roland Barthes

Lors de mon séjour en Roumanie, au Bureau du livre des Services culturels, j’ai retrouvé, au fond d’une malle, un inédit de Roland Barthes. J’ai vérifié : il ne figure pas dans ses oeuvres publiées. Même dans Roland Barthes par Roland Barthes (de Roland Barthes). Le texte est court :
Roland Barthes Roumanie
Je crois que c’est en rentrant de Roumanie que Roland Barthes (par Roland Barthes) s’essaie un moment à la sociologie : on le trouve associé au Centre d’études sociologiques, mais il quittera vite cette association illégitime.
Le deuxième extrait, ci-dessous, est une copie (véridique) d’un article de Bucarest Matin (un éphémère quotidien francophone subventionné par l’Ambassade), datant de 1999 ou 2000. L’article donne une idée assez subtile de la place des expatriés français dans ce pays au charme étrange (très étrange). Il ouvre aussi une porte vers ce qu’il est convenu d’appeler la psyché nationale. J’en conseille vivement et la lecture, et la lente relecture :
supercoiffure

Publier !

Vous venez de terminer une thèse (ou un DEA remarqué)… il “faut” publier. Il y a quelques semaines, Emilie Biland, Aurélie La Torré et Abdia Touahria-Gaillard ont organisé une “journée” à l’ENS : Publier en sciences sociales : comités de rédaction, éditeurs et auteurs au travail. Vous trouverez dans un document PDF à conserver dans un coin d’ordinateur [PDF] plein de conseils.

L’extension du domaine de la culotte : Où peut-on vendre des sex-toys ?

Il y a quelques jours, j’ai reçu par mail les questions d’un propriétaire d’un magasin de lingerie. Depuis quelques temps, il propose à la vente des sex-toys, suivant en cela divers commerces (de la gadgèterie au magasin de parfum en passant par des magasins de lingerie sexy).
Cette relative publicisation de jouets pour adultes ne se fait pas sans protestations (voir ici par exemple). Et le propriétaire du magasin venait de recevoir un document juridique inquiétant, dans lequel on apprend que la directrice du centre commercial dans lequel il est installé et la directrice régionale du groupe… avaient constaté la vente de “produits” qu’elles jugeaient “non autorisés au titre du bail mais au surplus à caractère érotique, voire pornographique”.

Je reproduis ci-dessous, anonymisés, une partie de ces documents (et je suis à la recherche d’autres affaires du même genre) :

Les “directrices” soulignent en fin de document — par le truchement de leur avocat — que certains produits sont “contraires aux bonnes moeurs”. Chose qui me semble étrange, étant donné l’épuisement du concept juridique de “bonnes moeurs” (est-il encore en usage ? peut-être dans du droit commercial ou privé ?). Elles soulignent aussi que le magasin de lingerie vend des articles érotiques… [en passant, si l’on prend, au hasard, l’une des culottes proposées par la marque Aubade, la petite tricheuse (ici aussi) alors l’érotisme est déjà dans la lingerie… voire l’un des buts des magasins de lingerie].

Parenthèse : Nous avons peut-être là un exemple de “privatisation” de l’action de censure qu’Emmanuel Pierrat décrit… mais pour que cela soit vécu comme une censure, il faut sûrement des groupes opposés (dénonçant telle action comme censure). Or, pour l’instant, le groupe des vendeurs de sex-toys est très très peu solidifié. Ni syndicat, ni association de défense…Fin de parenthèse

La question est de savoir, il me semble, si des sex-toys (je pense que les directrices visent ces objets) sont proches de la lingerie. La place de ces objets, il y a quelques années, était entièrement dans les sex-shops, et dans les catalogues de vente par correspondance. Ils ont été sortis de ces endroits, depuis, par une poignée d’entrepreneurs. Mais peuvent-ils être assimilés à la lingerie ?

L’un des éléments objectifs dont je dispose, c’est le site internet du “Salon interprofessionnel de la lingerie” de Paris. Dans son dossier de presse de 2008, le salon de la lingerie de Paris assimile les “sex-toys” à des objets “transversaux” (en français), “complémentaires” (en anglais) :

dossier de presse français :
Cet espace qui avait déjà remporté un franc succès en 2007, s’agrandi [sic] et regroupe tout type d’objet transversal à l’univers de la lingerie, allant des cosmétiques, aux accessoires tels que les sex-toys,
dossier de presse anglais :
this space has been expanded and brings together all types of complementary products that work in harmony with the lingerie industry, from cosmetics and accessories, such as sex-toys

Il ne s’agit pas ici, sur un dossier de presse, de rejouer la controverse sur l’interprétation de la résolution 242. L’on admettra que complémentaire s’associe ici à transversal. Parmi les exposants, l’on trouve “lovely planet” (et d’autres comme “fun factory”), mais aussi une compagnie allemande fabricant des vibromasseurs à l’efficacité germanique (Sinfive) :

Que faire de la présence de vendeurs de sex-toys, et de fabricants, dans le salon interprofessionnel de la lingerie ? Et que faire de la publicisation de leur présence dans des dossiers de presse ? Il me semble que, pour une partie de la “profession lingerie”, ces gadgets forment une extension du domaine de la culotte, et que ces mêmes “professionnels” considèrent que les gadgets pour adulte ont toute leur place dans les magasins de lingerie, même traditionnels.

Que faire, de mon côté, de la demande du propriétaire du magasin visé par le froncement de sourcil juridique des directrices du centre commercial ? Je lui ai répondu du mieux que je pouvais (et en droit, je ne suis pas compétent). De la même manière, il y a plusieurs mois, j’avais été invité à rencontrer l’avocat du propriétaire d’un magasin de sex-toys, ce que j’avais fait avec plaisir.
Ces pressions à la position d’expertise sont, je pense, à analyser… Elles sont faibles dans mon cas : je ne travaille ni sur l’école, ni sur l’immigration, ni sur les clochards. Elles sont peut-être d’autant plus simple à comprendre que le “blog” simplifie la prise de contact. Mais, pour l’instant, ma réflexion s’arrête là.
Ceci dit : je suis preneur d’informations sur des affaires similaires.

La francisation

Imaginons que vous soyez étrangère, que, par exemple vous vous appeliez محمد بن خلدون (peu de chance, mais imaginons). Vous demandez la nationalité française. Bien. Que découvrez-vous sur le formulaire de demande d’acquisition de la nationalité française ?

acquisition de la nationalité française

Vous découvrez la possibilité de “franciser” des noms et des prénoms (les vôtres, mais aussi ceux de vos enfants qui n’ont pas la nationalité française).
C’est, comme vous le voyez, la deuxième case à cocher, signe de son importance symbolique. Qu’est-ce donc que cette “francisation” ? Ce n’est pas une translittération, mais une transformation du prénom (ou du nom) d’origine en un autre, appartenant au stock en usage en France.

Les pages 5 et 6 du document CERFA 51148*01 : Notice d’information pour les candidats à la naturalisation ou à la réintégration dans la nationalité française [PDF] donnent quelques précisions. Il est par exemple possible de traduire “en langue française [le] nom étranger lorsque ce nom a une signification”. Wiesnienski deviendra ainsi “Merisier”, et Haddad “Laforge”. Mais : “Si vous êtes dans ce cas, vous devez fournir une attestation établie par un traducteur assermenté.” Il est aussi possible de “transformer” le “nom étranger pour aboutir à un nom français. Dans ce cas, le nom demandé ne doit pas être trop éloigné du nom d’origine et présenter une consonance et une orthographe françaises.”. Fayad deviendra “Fayard”.

La demande de francisation elle-même est manifestée en remplissant le formulaire CERFA 65-0054 : “Demande de francisation (facultative) [PDF]. Apparaît alors une possibilité qui n’était pas mentionnée dans les documents précédents. Il est possible de déclarer : “Je sollicite l’attribution d’un prénom français“, attribution qui sera — si j’ai bien compris — réalisée par l’employé administratif qui se trouve face à la demandeure. Ont-ils un livre des prénoms français ? ou une liste mille fois photocopiée de vieux prénoms “bien de chez nous” ?
francisation attribution d'un prénom

L’acquisition d’une nouvelle nationalité est probablement proche de l’endossement d’une nouvelle identité, et il est intéressant que l’Etat se fasse l’écho de ce désir de changement… Oui, mais ce serait trop simple. L’Etat, ici, ne propose pas un nouveau nom, il propose (c’est l’un des exemples officiels) de changer “Maria” en “Marie”, “Antonia” en “Adrienne” (sic). L’Etat propose une “francisation”. Et aujourd’hui, la possibilité même de francisation peut être vue comme une petite violence faite à l’identité d’origine, comme une demande d’un autre âge. “On croirait voir un agent recenseur colonial”… me déclarait un collègue avec qui je discutais de cette affaire.
D’où vient alors cette idée de francisation ?
Avant la Seconde guerre mondiale, la francisation de l’identité onomastique des naturalisés n’était pas largement acceptée. C’est le “déguisement des envahisseurs” écrivait Le Figaro le 24 juin 1927 en commentaire d’un projet de loi :

Les chiens de notre pays grognent sourdement quand ils flairent ces odeurs insolites [de peaux exotiques]. Les hommes de notre pays dressent l’oreille avec inquiétude quand ils entendent résonner ces noms sauvages. Il n’y aura pas moyen de tromper les chiens ; on va tâcher de tromper les hommes. […]
Un nombre infini de métèques, surtout dans le monde parisien, se cachent sous des noms français. […] Sous prétexte de sauvegarder “la musicalité (sic [dans le texte]) de notre langue”, en réalité pour endormir notre méfiance, le naturalisé poura “franciser” ses noms et prénoms […]
Le Figaro, 24 juin 1927, p.1 — sur Gallica

(On tremble d’ironie à savoir Marcel Dassault posséder aujourd’hui ce titre de presse).
Après la Seconde guerre mondiale, en 1945 mais surtout à partir de 1947, la francisation devient possible. Il s’agit désormais d’intégrer, en combinant incitations institutionnelles et individualisation des démarches. La circulaire du 23 avril 1947 relative à l’instruction des demandes de naturalisation précise :

La francisation devra tendre autant que possible à faire perdre aux noms leur aspect et la consonance étrangers. (…) L’expérience a démontré, en effet, qu’un naturalisé dont le nom difficilement prononçable rappelle à chaque instant son origine étrangère se fond moins rapidement dans la mase de la population (…) Or l’intérêt national exige que les naturalisés cessent, le plus rapidement possible, de se sentir différent des autres citoyens.

Un commentateur de cette circulaire, A. Juret (dans la revue Population en 1947, écrit ainsi, poursuivant l’argument : “Il serait peu logique d’admettre un étranger à la dignité de membre de la communauté française et de lui rendre difficile de faire disparaître le signe le plus évident de son origine étrangère. D’autre part, il ne faudrait pas faire de l’adoption d’un nom français une condition de la naturalisation, car il faut respecter les scrupules de ceux qui hésitent à renoncer au nom de leurs ancêtres“.
Au fur et à mesure des décennies, la francisation s’est faite plus facile : d’abord modification de l’orthographe seule, puis possibilités de traductions, puis extension à d’autres catégories de “nouveaux Français”. Cela devient plus facile… Est-ce que cela signifie qu’une proportion de plus en plus importante de naturalisés vont choisir la francisation ?
Ou alors, est-ce que, au contraire, le caractère multiculturel de la France contemporaine va inciter les nouveaux entrants dans la communauté nationale à conserver un signe qui n’est plus perçu comme signe d’une “origine étrangère”. Est-ce que le poids statistique des prénoms bien-français mais aussi néo-celtiques, anglo-saxons ou méditerranéens (Gwendal, Kevin, Laura) met en question l’idée même d’un prénom “français” ?

Regardons quelques chiffres, issus des rapports annuels de la sous-direction des naturalisations :

années total (naturalisations + réintégrations) francisations
1966 30396 5115
1973 33616 8243
1987 41754 7088
1989 33391 6930
1991 34468 6731
1995 40867 5589
1997 60485 7139
1999 67569 6435
2001 64595 4670
2003 77102 4990
2005 101785 5760
2006 87878 5096

Jusqu’au début des années 90, environ un naturalisé-réintégré sur 5 (20%) choisissait une francisation du nom ou du prénom. Et depuis, la proportion chute : en 2006, moins de 6% des nouveaux Français choisissent une francisation. On ne sait pas encore pourquoi… il semble ne pas y avoir eu de travaux sociologiques sur les francisations. Est-ce parce que les services de l’Etat ont cessé d’inciter à la francisation ? Est-ce parce que les nouveaux arrivant possèdent déjà des noms et prénoms en usage dans la France du fils de Pál Sárközy Nagy-Bócsay, d’Abdelmalek Sayad ou de Diams… ? Aaahhh si une étudiante entendait ma plainte et se penchait sur cette question (pour un mémoire de master en sociologie, par exemple…) !
On a peut être quelques réponses quand même, si l’on se penche sur les pratiques différentielles de la francisation. Les contingents les plus importants d’acquisition de la nationalité par décret sont les ressortissant-es du Maroc, d’Algérie et de Tunisie : elles (et ils) sont moins de 2% à demander la francisation. Les Turcs, les Portugais et les Congolais (Rep. dem.), les Cambodgiens et Vietnamiens aussi se francisent dans une proportion bien plus importante.
D’autres indices nous seraient donnés par les comportements différents des hommes et des femmes : pour certaines origines, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à demander la francisation (le Cameroun, par exemple)…

J’ai laissé pour la fin ce qui m’intéresse le plus. Qu’est-ce qui est francisé ? Pour l’année 2006 :
nom : 5 %
prénom : 88 %
nom et prénom : 7 %
Les “francisants” évitent dans l’immense majorité des cas de franciser ce que l’état-civil français considère comme un nom. Neuf fois sur dix, c’est le prénom qui est modifié. Le prénom… ce “bien symbolique” choisi pour nous par des parents, qui nous définit aux yeux des autres… c’est le prénom qui est modifié. Comme si, sur ce point, il était possible d’agir et de construire une nouvelle identité. Comme si les “francisants”, ici, choisissaient de “réparer” un peu leur identité, peut-être en choisissant, en France, un prénom un peu plus “moderne”, un peu plus “à la mode”, puisqu’on leur en offre la possibilité.

Les noms et les prénoms peuvent donc être d’intéressants objets de recherche pour une socio-histoire du politique : ils finissent par incarner (au sens fort du terme) les conséquences de certaines politiques publiques. On voit comment sont liés socio-genèse de l’Etat national (la genèse permanente des frontières symboliques au travers d’une multiplicité de règlements)… et psycho-genèse des individus (dans le sens où le choix d’un prénom “français” doit bien avoir quelques conséquences sur l’image de soi).

Bibliographie : je disais plus haut qu’il n’y avait rien… j’exagérais un peu. Sarah Mazouz, doctorante, travaille sur les naturalisations, et vous pouvez lire d’elle, notamment les cérémonies de remise des décrets de naturalisation et un autre article dans un numéro récent de la revue Genèses. Nicole Lapierre, anthropologue, a écrit de nombreux textes sur les noms, dont un article, dans Ethnologie française, sur “La francisation des noms”, en 1993. (Je me suis servi de cet article ici). [Je signale aussi ce récit de l’intérieur d’une “journée d’intégration”, sur le blog de Wilma]

note : Si vous n’avez ni nom, ni prénom à franciser, vous pouvez quand même franciser votre navire [PDF]

Le wiki auditions

Sur le Wiki-Auditions, la quasi-totalité des dates sont disponibles (ne manquent que les dates d’audition de deux postes pour deux IUFM). Grand nombre de visiteurs en ce moment, encore relativement peu de contributeurs : si vous avez des informations, merci de les transmettre, ou de les proposer en commentaire à ce billet. Les candidates aux postes de maître de conférences en sociologie (et démographie) vous en seront reconnaissantes.


(image : colcanopa dans Le Monde)

L’affaire Olesniak, épisode 9

sweden with loveL’affaire Olesniak — cette concierge de Pigalle qui diffusait des films porno dans sa loge — a duré depuis suffisamment longtemps. Et, comme les policiers et les juges, j’ai bien envie de la conclure et de refermer le dossier. En voiture, donc, pour toute une série d’auditions, un peu longuettes, mais qui vous donnera une idée de ce que l’on trouve dans les archives judiciaires.

*
*     *

Fin février 1969, une semaine après son mari, Isabelle Roix rencontre le juge. Toute volonté de rebellion a disparu, et ce sont même des paroles de contrition qui sont prononcées.

(…) Je ne juge pas très beau ce que nous avons fait, et nous ne sommes pas prêts de recommencer. Nous l’avons fait, pressés par le besoin de nous procurer de l’argent. Mon mari désirait obtenir un concordat ; le syndic lui avait dit qu’il était opportun qu’il puisse disposer d’une certaine somme d’argent lorsque la question du concordat serait étudiée.
Je ne connais pas l’homme qui a amené mon mari à imprimer les livres intitulés « Vice sans fin » et « Vicieuse et versa » et la revue intitulée « Sexus ». J’ai vu cet homme deux fois, en mai 1968, je crois. Je ne sais même pas si je le reconnaîtrais. Les nom et prénom Bénard Claude que vous énoncez ne me rappellent rien.
Cette personne devait être au courant des difficultés financières de mon mari parce qu’elle a insisté, après des refus successifs de mon mari pour qu’il accepte ce travail d’impression. Finalement et pour faire face à des échéances, mon mari a accepté.
Et il a conservé un certain nombre de ces livres et revues parce que celui pour le compte duquel il les a imprimés ne l’avait que très partiellement payé.
Mon mari a vendu de ces livres et revues un peu partout, dans des kiosques et librairies, mais je ne connais personnellement aucun acheteur.
La seule relation de mon mari sur le plan de la vente des livres, revues et films, que je connaisse, ce sont les époux Olesniak. C’est le portier d’un cabaret de strip tease qui a conseillé à mon mari d’aller voir les époux Olesniak, en les lui présentant comme des gens très versés dans le commerce de ce genre de marchandises.
Je situe fin octobre ou début novembre 1968 le premier contact entre mon mari et les époux Olesniak. Mon mari m’a dit ensuite que les Olesniak étaient très intéressés par des films. C’est cela qui nous a déterminés à nous rendre dans le courant de novembre 1969 en Suède ; ce fut pour moi le seul tel voyage, pour mon mari le premier de deux voyages.
Nous n’avons pas du tout préparé le voyage auquel j’ai participé. Sur des revues vendues en France, il était facile de relever des adresses. Et nous nous sommes adressés à une telle maison, choisie au hasard. Nous nous sommes rendus en voiture en Suède. J’ai eu l’impression que nous nous adressions à un grossiste ou demi-grossiste. Mon mari a acheté un certain nombre de films, peut-être aussi, mais je ne peux l’affirmer, des revues.
(…)
Ni à l’occasion du voyage que j’ai fait avec mon mari, ni à son retour du deuxième voyage qu’il a fait seul (début décembre, je crois) je n’ai vu de photographies obscènes.
Je ne me suis à proprement parler occupée moi-même des relations commerciales de mon mari avec les époux Olesniak qu’en janvier, lorsque j’ai fait plusieurs démarches chez eux pour obtenir le paiement des films flous ; mon mari devait entrer à l’hôpital, nous avions besoin d’argent et il ne pouvait plus s’occuper lui-même de la question.
(…)

C’est une histoire un peu triste que raconte Isabelle Roix. Son mari s’est fait rouler par une personne plus roublarde… mais comme Claude Bénard ne sera pas retrouvé, impossible d’avoir sa version de l’affaire.
«C’était pour des raisons financières» : l’argent n’excuse pas, mais peut-être que, si l’argent est nécessaire, il excuse un peu.
Philippe Roix se retrouve donc avec un stock de revues et de livres, imprimés sans être payé (n’a-t-il pas touché une avance ?). Il va chercher à les écouler : et Pigalle lui semble être le lieu idéal. On lui indique les Olesniak. Les Olesniak lui demandent des films. Il part à la recherche de films. Petit à petit — mais plutôt rapidement — Philippe Roix se retrouve engrenagé dans la circulation des objets pornographiques.

Raymonde Olesniak est interrogée à son tour par le juge, fin février 1969 :

Depuis le 19 décembre 1962 (…) je tiens le dimanche seulement, le poste de vente, c’est à dire le kiosque à l’angle du **** et de ****. Je suis payée sous la forme d’une commission sur la marchandise vendue.
C’est à l’occasion de cette activité que j’ai été sollicitée à de nombreuses reprises par des démarcheurs, nord-africains et métropolitains, inconnus, lesquels m’ont proposé d’acheter auprès d’eux, puis de revendre, des revues pornos. J’ai finalement accepté d’acheter un certain nombre de revues. J’ai commencé à faire cela dans le courant de l’année 1967. J’ai toujours vendu ces revues chez moi dans ma loge, donc jamais dans le kiosque.
Dans la mesure où je m’en souviens, j’ai acheté les titres suivants : « Good night », « sexus », « emotion », « climax », « Naktspiel » [sic]. Je payais les revues en noir et blanc 10 francs l’unité et le revendais 20 francs. Je payais les revues en couleur 30 francs l’unité et les revendais 40 francs.
J’estime avoir en tout acheté ainsi 90 revues.

Raymonde Olesniak précise donc, finalement, son implication : qui remonte ici jusqu’en 1967. Elle affirme ne rien avoir vendu auparavant, alors qu’elle tenait ce kiosque depuis 1962.

Monsieur Philippe, dont je sais maintenant seulement qu’il est monsieur Philippe Roix, est venu me trouver vers la fin de 1967 ou tout au début de l’anneé 1968 dans ma loge. Il m’a vendu des livres intitulés « Vices sans fin » et « Vice et Versa ». J’en ai acheté une dizaine au prix de 15 francs l’exemplaire, pour le revendre 30 francs.
Lors de sa visite suivante, M. Roix m’a livré les revues « Sexus », « Emotion », « Climax » et « Naktspiel » ça devait être vers juin ou juillet 1968.
Quelques jours plus tard, M. Roix est revenu cette fois il m’a apporté des films. Il en avait 40 mais je n’en ai pris que 20 ; je ne les ai pas pris tous car certains étaient de mauvaise qualité, flous. J’ai payé ces films au prix de 180 francs l’exemplaire et je les ai revendu au prix de 300 francs les bons et 250 francs les moins bons. J’ai vendu à peu près tous les films de cette première livraison.
Après mon retour de Pologne, et avant le retour de mon mari, c’est à dire entre le 16 août et le 9 septembre 1968, Monsieur Roix m’a livré une deuxième fois des films, autant que la première fois. Je n’ai pas vendu la totalité de ces films.
Puis, vers le début du mois de décembre 1968, M. Roix a déposé chez moi 14 films de mauvaise qualité en me demandant d’essayer de les vendre.
Environ 15 jours avant notre interpellation par la police (16 janvier), Mme Roix est venue déposer 10 films pour que j’essaie de les vendre. Je n’ai vendu aucun de ces 14 derniers films ; j’en ai confié 10 à un nord-africain qui ne me les a jamis payés ; c’est un prénommé Ali ; le 16 janvier, environ 1/2 heure avant l’arrivée de la police, ce Ali était venu me demander 10 films pour lesquels il prétendait avoir un client ; en fait, il m’a amené la Police ; je ne l’ai plus revu ; il ne m’a évidemment pas payé les films.
(…)

Pour Raymonde Olesniak, les choses sont claires : c’est “Ali” qui lui a amené les policiers, et sciemment, semble-t-elle dire. Elle déclare cela devant le juge : cette dénonciation n’apparaît pas dans les rapports rédigés par les policiers. Cette tentative de détourner le regard vers “Ali”, si elle intéresse le sociologue, laisse le juge de marbre. Il n’oublie pas, lui, que la perquisition chez les Olesniak a trouvé une centaine de revues d’origine suédoise ou danoise, environ 225 photographies, 18 gravures, 7 livres et 12 films… soit un nombre de revues plus élevé après vente qu’après achat (J’estime avoir en tout acheté ainsi 90 revues.). La minimisation est en partie une stratégie de survie : la douane, qui se porte partie civile, réclamera (aux six inculpés) en première instance “62600 Fr (pour tenir lieu des marchandises non saisies) et 125000 Frs, amende égale au double de la valeur des objets de fraude“, soit quelques 160 salaires ouvriers moyens à l’époque…

Au début de l’année 1967, j’ai acheté 7 films auprès de Sayed. J’en ai vendu 2 et j’ai gardé pour moi les 5 autres parce que je les trouvais bons. Je n’ai plus revu Sayed depuis très longtemps. J’ignore ce qu’il est devenu.
A l’époque, il était gardien d’un immeuble de la rue des Martyrs ; il a disparu en laissant des dettes un peu partout.
C’est Ali qui m’a envoyé tous les clients, c’est à dire tous ceux qui ont acheté chez moi des livres, des revues et des films.
(…)
C’est encore Ali qui m’amenait les clients pour la projection d’un film. Il ne m’amenait chaque fois qu’un client ; je ne sais pas ce qu’il demandait au client, à moi il donnait 50 francs pour la projection d’un film. (…)
J’ai procédé à des projections gratuites de films pornos, lorsque nous avions des amis à la maison. C’est pourquoi j’avais gardé les cinq films de Sayed.
(…)

“Sayed” sera identifié par la police (il est né en 1917 en Algérie)… mais il ne sera pas retrouvé, ni localisé. Le dénommé “Ali” ne fera l’objet d’aucune recherche officielle. Ou s’il y a eu recherche, les traces d’icelles ne figurent point dans le dossier de procédure.
L'”entrée” de Mme Olesniak dans le marché des films date — dans sa déposition — aussi de 1967 : mais du tout début de l’année.

Vous me demandez pourquoi j’ai fait ce qui m’est reproché.
Originaire de Pologne, ayant perdu sa famille au début de la guerre de 1939, mon mari a appris en 1966 qu’un frère et une sœur étaient encore en vie de même que ses parents. Mon mari a donc pu renouer avec sa famille ; il a appris que certains de ses parents étaient dans la misère. Il leur a envoyé des colis et de l’argent dès 1966. Désireux d’aller revoir les siens en Pologne, il a du au préalable se faire naturaliser français. En 1968, nous avons pu nous rendre en Pologne. Le désir de réaliser ces projets nous a fait accepter de faire ce qui nous est reproché, parce que nous y avons vu une source possible de revenus supplémentaires.

Mme Olesniak donne ici la dernière des raisons expliquant son implication dans ce petit commerce : aider la Pologne. C’est ici que la petite histoire rencontre la grande histoire : la famille de son mari a été détruite par l’invasion allemande de la Pologne, il a du s’exiler (en Allemagne comme travailleur forcé, puis en France) et a perdu tout contact avec ses parents. En 1945, des recherches effectuées par la Croix Rouge n’avaient rien donné. Il retrouve la trace d’un frère et d’une soeur vingt ans plus tard.

Une semaine plus tard, le juge lance une “commission rogatoire”… Un document l’intéresse, et il souhaite en savoir un peu plus.

Dans le véhicule automobile des époux Roix a été découverte une lettre écrite le 5 janvier 1969 par le sieur Marteau Bertrand, demeurant 49 route d’*** à ***. Cette lettre est ainsi rédigée : « Monsieur, il y a environ 8 jours je vous ai fait parvenir de l’argent (50 F français) pour une petite commande. Depuis, aucune nouvelle, je sais que avec les fêtes de fin d’année, cela retarde un peu le courrier, ou par hasard seriez-vous en congé. En tout cas d’un sens comme d’un autre, j’espère que vous me donnerez des nouvelles d’ici peu, ce qui me fera bien plaisir, car je suis très content de votre revue Sexus. En attendant veuillez croire, Monsieur, en mes amitiés et ma confiance les plus sincères. Voici ce que j’ai commandé : Sex seeing, revue de couples de 32 pages, 15×21 »

J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien faire entendre en qualité de témoin le sieur Marteau (ou Morteau) lequel donnera toutes explications utiles sur ses relations avec le nommé ou la nommée Roix, sur les conditions dans lesquelles il a connu ces personnes, sur les conditions dans lesquelles il a été amené à commander et à recevoir telle marchandise qu’il précisera, à tels prix qu’il précisera également

La gendarmerie d’un département situé au nord de Paris auditionne alors Bertrand Morteau, qui est “pontonnier” (militaire du génie chargé de la construction des ponts mobiles)

C’est bien moi qui suit le signataire de la lettre en date du 5 janvier 1969. J’avais adressé cette lettre à un dénommé Curesti 16 place de *** à Bruxelles (Belgique) afin de commander la revue « Sex Seeing revue des couples de 32 pages » en précisant que j’avais fait parvenir un mandat de 50 francs français.
J’avais été contacté directement par lettre en novembre 1968 afin de savoir si je voulais recevoir cette revue. Cette lettre m’avait été adressée par le dénommé Curesti. J’ignore comment celui-ci a pu obtenir mon adresse.
(…) Je n’ai jamais eu aucune relation avec la nommée ou le nommé Roix et je ne connais aucunement ces gens.
Comme je viens de le déclarer, j’avais commandé cette revue au reçu de la lettre du nommé Curesti lequel m’avait fait parvenir un exemplaire d’une revue sexuelle. J’ai détruit cet exemplaire. (…)

La piste “Curesti” n’est pas suivie, ni par le juge, ni — auparavant — par les policiers. Et Philippe Roix n’aura à répondre à aucune question à son sujet. C’est que la force de travail policière n’est pas extensible. L’affaire telle qu’elle a été construite ici “tient” toute seule :

Olesniak -> Roix -> Bénard (l’imprimeur)

D’autres affaires auraient pu être construites :

Olesniak -> Roix -> Curesti …

ou

Ali -> Olesniak -> …

mais sans certitude de réussite, et au prix d’une mobilisation importante. Or cela fait déjà deux mois (janvier – mars 1969) que l’Affaire Olesniak a débuté.

On ne peut pas lire les archives policières ou judiciaires comme des romans policiers. Elles commencent comme. Certes. Mais elles n’offrent aucune conclusion logique : le lecteur à la Pierre Bayard trouvera d’autres coupables. Le sociologue ou l’historien n’en a cure.

 

L’ensemble des épisodes de L’Affaire Olesniak est disponible ici. : categorie -> Olesniak.

Poésie sociologique

“Le salaire n’est-il que le prix du travail ?”, moderne alexandrin, est une création collective… sans auteur individuel et à l’ambition poétique modeste. Peu de sociologues se sont faits poètes : Michel Foucault (classons-le sociologue) entrelardait ses livres de renécharismes (Paul Veyne les a comptés) ; Pierre Bourdieu était plutôt romancier ; Durkheim… n’en parlons pas (même si, à son époque, l’imitation pouvait faire partie du cursus, et qu’il a du produire du poétique).
Je ne vois guère que Gabriel Tarde, auteur mineur en permanence “redécouvert”, qui publie, en 1879 Contes et Poèmes [Paris, Calmann-Lévy, 228 pages, sous le nom de Jean-Gabriel Tarde] (voir ici pour en savoir plus). L’école nationale d’administration pénale propose de nombreux textes littéraires de Gabriel Tarde. Exemple de poème :

Dieu ! que j’en aimai, jadis, de jeunes chattes,
Pour me consoler de mes chagrins,
Toutes angoras — soyeuses, délicates,
Courtes de museau, souples de reins (…)

source : « Evocation », poème in Revue de Bordeaux, 15 mars 1892 (pdf)

Certains poèmes mélancoliques sont sympathiques. Mais je ne les ai plus sous la main.
Et à part le bon Gabriel… ? Je ne vois que Luc-Emmanuel.
Luc Boltanski, dont l’oeuvre sociologique est importante, et me sert d’inspiration partielle, est aussi auteur de poèmes. Et la vocation est ancienne. Dès 1957 (il a alors 17 ans), il publie Le Fusil, avec une présentation de Pierre Morhange (pas celui des Choristes, un autre, un poète) :

Luc-Emmanuel Boltanski est un élève de la classe de philosophie de M. Khodoss. C’est encore un enfant. Un maigre, qui grandit vite avec sa petite tête bien ronde ; il est vif, curieux, inquiet ; il remue sans-cesse. Et c’est surtout un garçon généreux.
Il y a quatre ans, le l’ai vu devenir fou de poésie.
Son cas s’aggrave. Je crois bien qu’il ne lit plus que des poèmes et des journaux. (…)
Il a, bien entendu, créé une petite revue, avec groupe. Ce qui s’appelle « Sortie de Secours ». (Ainsi, me dit Luc, nous avons de la réclame gratuite dans tous les cinémas.)

Le premier poème montre une sympathie pour un certain christianisme que son ouvrage sur l’avortement laissera poindre à nouveau :

J’ai peur du fusil
De la crosse et des balles
O menez-moi vers les églises calmes
Apprenez-moi la force pour briser les crosses
Que mes plaies se calment…

Alors… écrits de jeunesse. Non. Le frère de Christian Boltanski (avec qui il a corédigé un ou deux livres) a publié un nouveau recueil de poèmes en 1993. Comme Premier roman, le premier roman de Mazarine, le recueil de poèmes s’appelle Poème. Il s’ouvre sur une citation paulinienne (1 Co 12,10) : « A celui-ci le don / de parler en langues, à tel autre / le don de les interpréter. »… et l’on retrouve ensuite l’humour boltanskien… car la personne “parlant en langues” et la personne “interprétant” est ici la même. A chaque poème est associé une interprétation (un peu comme dans Feu pâle de Nabokov, qui m’a appris à faire des commentaires de texte). Un exemple. Mon préféré :

Création de Clichy-sous-Bois
L’Orient se lève sur Clichy
Clichy la froide et ses tours emmurées
Le ciel se déchire – apparition de la lumière
Apparition des rues – de l’autoroute – de l’autopont

L’interprétation est la suivante :

A l’automne de 1988, je souffrais de ne plus faire de terrain – de rester confiné dans mon bureau, à voir des gens, donner des conseils, disputer, lire ou écrire. J’avais envie de vivre avec des enfants et de les observer. Jean-Louis D. me donna une introduction pour le Collège Romain-Rolland de Clichy-sous-Bois, dans la banlieue nord-est, à environ une heure de chez moi en voiture. J’y allais pour la première fois un matin de janvier froid et brumeux. (…)
Une grande partie des habitants de Clichy viennent d’Orient. Comme le soleil qui se lève à l’Orient (mais peut-être est-ce l’inverse – la difficulté est la même que pour distinguer la droite de la gauche. (…)
Pour aller à Clichy, il y a une voie rapide, une sorte d’autoroute. Et aussi un autopont, très dangereux en hiver, à cause du verglas. (…)

Ce commentaire me rappelle un poète qui était venu parler, quand j’étais en khâgne. Impossible de me souvenir de son nom. Il y avait le même détachement dans l’interprétation.
Sur la poésie boltanskienne : ici, sur remue.net, et ici.
Mise à jour : on me signale en commentaire que Luc Boltanski est aussi l’auteur de pièces de théâtre, jouées en ce moment à l’ENS-LSH à Lyon

Concours

Je suis, cette année, membre du jury de sciences sociales au concours d’entrée à l’ENS, section “B/L”. J’ai donc participé, avec 5 collègues, à la rédaction d’un sujet, qui était (vous avez six heures) : Le salaire n’est-il que le prix du travail ?. L’énoncé était accompagné de 9 documents. Afin de m’assurer de la conformité du sujet donné aux candidates et du sujet préparé, je suis allé assister à l’ouverture du sujet au centre d’examen, ce matin :

Les sujets arrivent dans une petite boîte, bien fermée, par plusieurs rubans adhésifs.

La peur principale des créateurs de sujets, c’est de devoir avoir recours au “sujet de réserve”. Et cela va avoir lieu — pas en sciences sociales, ouf ! — : une alerte à la bombe a perturbé une épreuve d’une autre section : “20 minutes avant la fin de la première épreuve du concours de l’ENS lettres modernes, ALERTE A LA BOMBE!!”… l’épreuve va devoir être recomposée.
Sur cette histoire d’alerte à la bombe, le blog approximative a d’autres informations :

A la sortie de l’épreuve, on me remet une feuille qui, comme ça, paraissait inoffensive mais qui, en vérité, était porteuse d’une bien triste nouvelle : “A la suite de l’incident qui a affecté un centre d’écrit lors de l’épreuve de composition française le mardi 22 avril, le président du jury a pris la décision d’annuler cette épreuve. Tous les candidats doivent donc passer à nouveau cette épreuve le samedi 26 avril, de 9 heures à 14 heures. Ce document tient lieu de convocation.”
source : approximative

Le plus amusant, ce sont les commentaires, les rumeurs infondées qui circulent et se renforcent… [mise à jour : certains lecteurs semblent croire à ces rumeurs… Je les cite ici pour donner une idée de leur circulation. Je ne les cautionne pas, et même, je n’y crois pas.]

En fait y a deux rumeurs qui circulent sur la personne qui a fait le cou: – ce serait un élève très doué de fénelon ou de Henri4 qui est parti copie blanche au bout d’une heure
-2) ce serait un groupe d’élèves de Lakanal refoulé avec un quart d’heure de retard à cause du RER
source

… ou la surprise exprimée par certains candidats :

L’ens, tu vois, c’est … Comme une poupée russe. Non, c’est naze comme comparaison … En fait, quand il n’y en a plus, il y en a encore !! C’est génial non ??
Car, oui ,en sortant de l’épreuve, on a tous appris que l’épreuve de litté, hier, était annulée, et qu’on la repassait samedi !!!!!!!!!!!
NIQUE SA MERE LA PUUUUUTE !! On ne sait pas ( encore ) pourquoi, mais je jure que je tue le fils de p*te qui a je fais je ne sais quoi ..
Enfin, la rage quoi …
source rustina

ailleurs :

  • carnet de concours / Luppa : “Alerte à la bombe un quart d’heure avant la fin de l’épreuve. Deux heures d’attente au soleil le ventre vide et la vessie pleine”
  • une rencontre avec Roubaud
  • La petite fée Morgane écrit : “je vais moi aussi crier à l’alerte à la bombe pour l’épreuve d’option si elle me plait pas, oh puis tient on peut peut-être faire une alerte bis pour samedi…non ce qui serait beau c’est que tous les provinciaux refusent de s’y rendre samedi”
  • et surtout : Roubaud fait la bombe sur le Tiers Livre de François Bon.
  • et encore : Laede : “Non. Non mais non, quoi !” [en même temps, “Laede” n’avait pas trop apprécié le sujet : “On est tombé sur Quelque chose noir de Jacques Roubaud. (Le pire des quatre, recueil de poésie totalement incompréhensible, ultra-déprimant, à ne jamais approcher à moins de dix mètres.)”]
  • feuille d’eucalyptus : “Dégoûtée. Envie d’abandonner.”
  • mise à jour:

  • une pétition ! (contre l’annulation) : Pétition pour annuler le report de l’épreuve de composition française de l’ENS LSH, 2008. (J’espère que la “pétition contre un écart-type de 4 et une moyenne de 6” n’arrive pas à la suite.)
  • une discussion sur le forum etudes-litteraires.com
  • Katoru 87 : “Ayé, mon concours je suis en plein dedans et ça commence fort puisque la première épreuve (passée mardi) a été déclarée nulle suite à une alerte à la bombe bidon”
  • nonfiction fait croire que Roubaud lui-même était visé (étrange retournement de situation…)
  • Assouline dans son blog du “Monde” en parle (en diffusant cette idée étrange que le sujet a donné lieu à une “grogne”… à mon avis inconcevable en centre d’examen)
  • Re-mise à jour :

  • Le Monde en parle. Et, ouf, sans théorie du complot !
  • Comment nuire à mon bonheur par “Dawn Traveller”
  • un blog de protestation
  • La fin de l’histoire : Stendhal

  • Rustina : “Stendhal ! Stendhal ! Stendhal ! Merci Merci ! Il y a encore quelques jours de cela, je voulais tuer le poseur de bombe novice, maintenant, je voudrais le remerciiiiiier !!”
  • Qui peut le plus… : “je trouve quand même ça triste de finir l’année comme ça. C’est moche.”
  • Elfairy : “On a repassé cette épreuve ce matin. Et je hais ceux qui ont appelé mardi, car ce que j’ai rendu sur Stendhal, ce n’est même pas un devoir. Ce ne sont que des mots sans queue ni tête…”
  • You bitch !

    Paul Veyne : Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, coll. Points, p.360

    C’est bien pourquoi les sociologies générales ont tendance à se multiplier : tout professeur a tendance à attacher une importance particulière aux aspects des choses qu’il a eu pour sa part le plus de mal à conceptualiser.

    Jean-Claude Passeron, Le Raisonnement sociologique, Paris, Nathan, p.11

    Osons une métaphore filée pour le dire sans précautions superflues de langage: on a voulu assurément inciter la réflexion épistémologique à ne pas s’enfermer dans la bergerie idyllique du quasi-expérimentalisme où paissent, sans jamais oser lever les yeux sur l’enceinte de leur parc douillet, trop de moutons popperoïdes, mais ce n’est assurément pas pour convier le sociologue émancipé à aller hurler avec les loups de l’herméneutique sauvage, toujours prêts à croquer à belles dents toute scientificité un peu fragile surtout si elle est jeunette.

    Gérard Noiriel, “Ne tirez plus sur l’historien”, Politix, 1989, vol 2, n 6, p.38

    Moyennant quelques flatteries — des travaux de débutants sont présentés comme des oeuvres majeures — on s’attache un certain nombre d’adeptes qui diffusent la parole du maître avec d’autant plus de virulence qu’ils sont en général jeunes, c’est à dire encore hantés par le désir de se distinguer et d’exhiber leurs qualités intellectuelles. [Dominent alors] les avis du maître dont l’importance devient démesurée – hochement de tête, tutoiement, lettre manuscrite, etc. (…) D’où surtout, quand la mode est passée, les désillusions, les désenchantements de ceux qui ne croient plus à rien parce qu’ils se sentent “trahis”

    *
    *   *   *

    Remarquez le monde des hommes… l’ensemble est rédigé au masculin… Pas de chèvres popperoïdes, pas d’amicales collègues, pas de débutante, pas de maîtresse (pas officiellement, du moins).

    Et, puisque les demandes ont été nombreuses, voici encore de l’Edgar Morin. Journal de Californie, 1970

    9 septembre :
    Rêve : Dans la nuit de lundi à mardi, j’ai rêvé de Bourdieu. Je vais lui demander des explications sur son attitude à mon égard. Qu’il critique mes idées, soit, mais pourquoi cette animosité personnelle ? Dans ce rêve, il demeure maussade, haineux. Manifestement, je lui demande son amitié, qu’il me refuse. Ceci me rappelle des rêves où je suis ami, réconcilé, avec Aragon.
    Ce que j’ai le plus de peine à accepter: l’inimitié