Archives de la catégorie : 'sex-shops'

Les petits ennuis des sex-shops

Je surveille un peu, grâce au Grand Oracle Omniscient Général, Lumineux et Eveillé (G.O.O.G.L.E.), ce qui arrive publiquement aux sex-shops. Revue de presse.
Commençons par les Etats-Unis : “Feminique Boutique” (FeminiqueBoutique.com) est un magasin sexy “pour femmes” qui a ouvert dans un quartier gentrifié d’une ville de Pennsylvanie. La gérante du magasin, Jill McDevitt, est longuement interviewée (45min) par un journaliste-bloggeur local. Et un article du quotidien local avait mentionné les principaux point de l’affaire :“Adult novelty store triggers debate”

A new adult novelty store coming to North Church Street sparked a debate at Tuesday’s planning commission meeting about whether the borough should expand its zoning code to include more types of adult entertainment.
Jill McDevitt, a resident of Montgomery County, applied to the borough for a permit to open Feminique Boutique LLC, a business that “seeks to enhance the level of romance in our patrons’ lives,” according to a flier posted in the window of the business at 104 N. Church St.

Le curé catholique local s’y oppose. La vidéo, qui suit et qui met en scène le prêtre, est intéressante :

Get the Flash Player to see this player.

Passons à ce qui arrive en France, maintenant. L’affaire du New Millenium (article sur e-illico.com) est une affaire classique de banque qui ne souhaite pas avoir de sex-shop parmi ses clients. Mais les sex-shops “gays” ont l’habitude de se mobiliser :

Discrimination : un sex store gay client indésirable au Crédit Lyonnais.
La discrimination n’échappe à aucn secteur de la société. Les banques, elles aussi, discriminent leurs clients. Pour preuve ce cas survenu à Paris où LCL menace de se débarasser de son client New Millenium, qui exerce une activité de sex store gay.
(…)L’affaire New Millenium n’est pas isolée. Interrogés par E-llico, plusieurs exploitants de sex store ou même de saunas homos expliquent avoir rencontré des difficultés avec les banques et devoir “tricher” sur la nature exacte de leur activité pour ouvrir des comptes bancaires.
L’un d’eux (qui préfère rester anonyme) raconte s’être vu répondre par l’agence du Marais de la Société Générale que sa banque “ne travaillait avec l’argent sale”. Le même décrit la gêne d’une responsable d’agence du Crédit Agricole quand il lui a révélé son activité, puis le silence persistant valant fin de non recevoir pour l’ouverture d’un compte.

Toujours en France. Les jouets de l’amour, quand ils sont “chics et sexys” (comprendre “féminins” et “hétérosexuels” et pas de classes populaires), sont bien vus :

Jouets de l’amour au grand jour
Les « love stores », nouveau concept de boutiques, banalisent les accessoires dédiés au sexe :
Mais que se passe-t-il sous la couette ? L’amour serait-il en train de « s’accessoiriser » ? En 2002, la griffe Sonia Rykiel avait ouvert le bal en commercialisant des godemichéś. Désormais, à l’instar de Londres, des boutiques chic et sexy s’installent au grand jour dans des quartiers cossus de Paris, loin
de Pigalle ou de la rue Saint-Denis.
Sandrine Blanchard dans Le Monde, 21 mai 2008

Mais ce qui m’apparaît, en ce moment, comme tout aussi intéressant, c’est la suburbanisation des sex-shops de province, et les tensions que les sex-shops de zones commerciales génèrent :
Guerre de paroisse dans les sex-shops, écrit “20 Minutes” (22 mai 2008) en présentant un sex-shop de zone commerciale, Sexity. L’article a un intérêt : celui d’insister sur l’absence d’unité de l’univers professionnel des sex-shops. Entre “anciens” et “nouveaux” se joue une lutte symbolique.

[source : 20 minutes édition de Nantes]
Terminons par une action devenue traditionnelle depuis quelques années, le “vide grenier” de la Rue Saint Denis, organisée par une association de riverains souhaitant reprendre possession de l’espace public de cette rue :
vide grenier rue saint denis
[photo trouvée ici, sur vide-greniers.org... j'en recherche d'autres]

L’Affaire Olesniak, épisode 7

L’épisode précédent s’était terminé sur un cliffhanger : “et s’engouffre dans le métro à la station Pigalle….
L’épisode de cette semaine commence par :

Nous décidons alors de l’interpeller.
Après avoir décliné notre qualité, la dame Philippe sur notre demande accepte de nous suivre jusqu’à notre service.

Pas de course poursuite dans le métro, pas de filature de longue durée. En remarquant que “Mme Philippe” choisissait le métro plutôt que la voiture, ils l’arrêtent. Si elle était monté dans une voiture, ils l’auraient aussi interpellé immédiatement (et auraient fouillé la voiture, ce qui aurait donné de nombreux éléments intéressants).

Le jour même, les policiers notifient à “Mme Philippe” sa garde à vue et lui posent quelques questions.

(…) Je me nomme Roix, née Quatrefer Isabelle le 07 juillet 1943 à Saint Germain en Laye, de Pierre et de Marie Lerun. Je suis de nationalité française. Je suis mariée à Roix Philippe né le 8 décembre 1941 à Paris 13e depuis trois ans. J’ai deux enfants Martine âgée de 2 ans et demi et Régis âgée (sic) d’un an 1/2. J’ai le brevet élémentaire.
Je demeure à Holleville au lieu dit Petit-pont (Manche) c’est une ferme. Mon mari est imprimeur aux presses des Lilas, 8 rue Jean Dupoint à Paris XIXe. Il gane (sic) mensuellement 600 francs. Il est gérant de la société. Il est actuellement en province. (…) Je suis sans profession.
Sur les faits :
Q. Vous avez été interpellée par Nous dans le métro Pigalle. Nous vous avons pris en filature depuis la loge de Mme Olesniak. Vous avez monté la rue des Martyrs puis pris le terre-plein central pour prendre le métro. Quelles sont vos relations avec M. et Mme Olesniak.
R. Je ne connais pas ces personnes.
Q. Nous étions chez Mme Olesniak lors de votre arrivée, dissimulée (sic) dans la cuisine. Vous avez demandé si Mme Olesniak avait confiance en le client acheteur de films livrés par vous. Qu’avez-vous à répondre ?
R. Je ne vais pas vous répondre avant mon inculpation et je refuse de répondre plus avant et de signer.

Elle a du caractère, cette Mme Philippe, dont nous connaissons maintenant la véritable identité (même si je suis obligé, pour des raisons de protection de la vie privée, de modifier noms, prénoms, âges, lieu de résidence, etc…). Isabelle Roix a environ 26 ans lors de son interpellation. Son mari est plus âgé qu’elle (de deux ans et demi). Ils ont deux enfants.
Elle refuse de répondre aux questions des policiers qui l’ont interpellé. Elle passera donc la nuit au commissariat… même si, sur elle, les policiers ne trouvent aucune revue pornographique, aucun film.


Un magasin en Suède, en 1973
(source : Marciliroff - flickr)

29 janvier 1969
Procès verbal
Audition de Mme Roix
(…)
Mon mari était imprimeur. Il était gérant de la Société « Presses des Lilas » (…) A la suite d’un dépôt de bilan le 1er septembre dernier, manquant d’argent, nous avons été obligés, mon mari et moi, de nous débrouiller pour les besoins de notre ménage et de nos deux enfants. Mon mari a eu l’idée d’éditer des revues légères mais il s’est aperçu rapidement que seules les revues pornographiques pouvaient avoir du succès. C’est ainsi qu’à deux reprises, il s’est rendu en voiture en Suède. Lors du premier voyage, j’étais en sa compagnie. Dans ce pays, les revues pornographiques sont en vente libre. Nous nous sommes rendus à plusieurs adresses dont je ne me souviens pas et nous sommes revenus en France avec un certain nombre de ces revues. Nous avions peut-être cinq cents revues. C’est mon mari qui en connaît le nombre exact. Nous avons cherché une clientèle pour écouler nos revues, notamment à Pigalle. Nous avons prospecté les kiosques. Mon mari a cherché ailleurs d’autres clients. Par des camelots, nous avons fait la connaissance de Monsieur et Mme Olesniak chez qui nous avons écoulé des films pornographiques et un peu de revues suédoises. Les films sont de même origine que les revues. Nous avons fournis également des photos en couleurs.
Il reste en notre possession actuellement des revues et peut-être un film mais pas de photo. Ces marchandises sont déposées actuellement dans une chambre qui nous est réservée à mon époux et à moi-même dans l’appartement de mes beaux-parents Monsieur et Madame Roix 2 rue Paul Paul à Villejuif. Je me trompe, ces revues sont déposées dans une chambre chez mes parents à Champigny 41 rue Dupont-Durand. Mes parents ignorent la présence de ces revues. Ils ignorent également notre activité. Mon mari est actuellement en traitement à l’Hopital des 15/20 pour une opération de la rétine. Il doit être opéré aujourd’hui ou demain.

Le lendemain donc, après une nuit passée au commissariat, Mme Roix commence à décrire dans le détail le commerce pornographique auquel elle se livrait. Plusieurs éléments apparaissent : d’abord Philippe Roix, son mari, est imprimeur, et son entreprise a fait faillite. Dans cette affaire, nous avons, avec les policiers, remonté lentement une “filière” : au départ, une détaillante (Mme Olesniak), puis un “noeud” (son poste de remplaçante dans un kiosque du quartier)… nous sommes désormais face à la “grossiste”, qui nous indique être en contact avec un “fabricant” (son mari, imprimeur). Mais nous voyons aussi que les frontières ne sont pas si simples entre segments du marché : Olesniak s’approvisionne aussi auprès de “Sayed” (qui a disparu et qui avait probablement volé les films), les “rabatteurs nord-africains” jouent un rôle important d’intermédiaires. Et Philippe Roix a-t-il vraiment imprimé ces revues pornos ?
C’est en Suède que les époux Roix trouvent les revues nécessaires à un petit commerce : 500 magazines qu’ils importent clandestinement en France. La Suède s’était en effet dotée, à la fin des années soixante, d’un commerce pornographique légal, qui était rapidement apparu, pour les entrepreneurs d’autres pays, comme un modèle possible, et une source d’approvisionnement certaine. Les petites entreprises d’importation sont donc relativement fréquentes dans les sources policières et judiciaires, et Pigalle était le lieu d’écoulement principal (en tout cas, du point de vue des policiers). En 1971 par exemple, trois japonais sont arrêtés à la frontière (leur marchandise provenait du Danemark).

Les policiers ont donc fait ici un pas important vers l’aboutissement de leurs recherches. Leur but, désormais, est de retrouver le mari d’Isabelle Roix… mais aussi de vérifier ce qui se trouve chez les parents (ou les beaux-parents) de la personne qu’ils viennent d’arrêter. Pourquoi cette hésitation, d’ailleurs, entre le lieu où sont entreposés les revues ?

Les mystérieux circuits des mystérieux colis…

La presse locale regorge d’articles sur les vibromasseurs… oups, les sex-toys… Généralement nous est servi le discours de la “démocratisation”. Les oppositions locales sont rarement décrites. J’ai été donc heureux de voir ce petit article dans La Nouvelle République du Centre (en date du 13 février 2008) :

Au miel, yaourt ou chocolat… les dés érotiques – et autres objets de ce type – ne sont plus l’apanage des sex-shops. On en trouve désormais dans quasiment n’importe quel magasin de cadeaux. « Jusqu’à l’an passé on vendait aussi des sex-toys, explique Stéphanie, vendeuse à Soho, dans la galerie d’un supermarché castelroussin. Et puis, on a eu une plainte de la part d’une cliente, sur Limoges, qui regrettait que ces objets soient exposés à la vue des enfants. Alors, on a arrêté d’en vendre. »

Rien de franchement nouveau sur le marché, mais les jeux de société coquins (autour d’une trentaine d’euros) ont eu le vent en poupe. « Ils ont eu beaucoup de succès à Noël », précise Stéphanie. Récemment, la gamme des dés coquins a été élargie : kamasutra, dés phosphorescents, « sex… in the bureau ». Tout un programme !

L’article avait pour titre “Cachez ce sex-toy que je ne saurai voir” et assimilait donc implicitement la cliente réticente à une Tartuffe. L’argument est un peu facile — et je plaide coupable : c’est une chose que j’ai utilisé aussi sur ce blog. Les jouets pour adultes sont associés à des thèmes de liberté sexuelle, de plaisir dans le couple, de démocratisation, d’éthiques sexuelles modernes… sans que l’on arrive à trouver aussi facilement les discours opposés. Imaginez ! comment être contre la “démocratisation” ! Ce petit article laisse percevoir le sommet d’un iceberg de réticences. J’aimerai en savoir plus, sur ces compromis locaux, qui permettent à certains magasins de gadgets de vendre des godemichés, à certains magasins de lingerie de vendre des vibro… Une personne m’a même contacté d’Orléans, où son institut de beauté propose, entre manucures et épilation, à côté des shampooings et autres laques, quelques “sex toys”.
Comme il serait intéressant de prendre la circulation de ces objets, la cristallisation de circuits différents (gadgets, soins du corps, lingerie…) associés probablement à des publics différents… pour comprendre des éthiques sexuelles différentes. « Il faut considérer les faits sociaux comme des choses » proposait Emile Durkheim : prenons ici la chose, et essayons à partir d’elle de comprendre un fait social.

Croire que les sex-toys circulent sans opposition, d’ailleurs, serait un peu naïf. Toujours dans La Nouvelle République du Centre (mon Le Monde à moi), ce petit article, daté du 15 février, démontrait que l’entrée de tels objets dans la sphère domestique ne peut se faire sans y mettre les formes… Les relations de voisinage ne sont pas toujours simples.

Le mystérieux colis coquin venait de son voisin
Tribunal correctionnel de Châteauroux

La boîte aux lettres peut réserver des surprises… plutôt osées. Un jour d’août 2006, Mlle C., une institutrice de ****** reçoit un colis quelque peu inhabituel à son domicile : un paquet rempli d’accessoires sexuels. Surprise, la ****** dépose plainte à la gendarmerie. Peu de temps après, seconde plainte : l’institutrice a trouvé sa boîte aux lettres dégradée et remplie de publicités faisant la promotion de rencontres pornographiques. Une enquête est ouverte. Et révèle que commande a été passée auprès d’un magasin de sex-shop en ligne, avec deux formules de chèques appartenant à Mlle C. Les montants s’élèvent à 445 € et 301 €.
Quand l’institutrice dénonce les faits, ses soupçons ne se portent sur personne en particulier. Pourtant, Mlle C. finit par se rappeler des avances sexuelles que lui avait faites, quelque temps plus tôt, l’un de ses voisins, prénommé Bernard.
Ce dernier est entendu en octobre 2006. Une perquisition à son domicile révélera que ce quinquagénaire est un adepte des rencontres pornographiques et un client régulier du sex-shop en question. Placé en garde à vue, Bernard nie avoir volé les deux chèques de sa voisine et d’avoir passé commande dudit colis coquin. Une thèse que contredira l’expertise graphologique. Qui conclut, en septembre 2007, que Bernard est « vraisemblablement l’auteur des deux chèques falsifiés ».
« Personne ne l’a vu voler. Le dossier est vide : pas de témoins, pas de traces d’infraction et pas de mobile », défend Me André Bonhomme, avocat de la défense. Le prévenu a été condamné à un mois de prison avec sursis et 89,67 € de dommages-intérêts.
Camille CHATILLON / La Nouvelle République du Centre / 15 février 2008

L’affaire est un peu compliquée, mais on remarquera que la journaliste ne parle pas, ici, de “sex toys”, mais d’”accessoires sexuels”, et que ces objets ne proviennent pas de magasins “sexy”, mais de vulgaires “sex shops”… que l’homme est un “client régulier”, voire un “adepte” (comme le membre d’une secte).
A chaque “circuit” est donc associé un ensemble de mots et de significations.

L’inattention civile

Le sociologue Erving Goffman, dans Behavior in public places décrivait ce qu’il nommait la civil inattention :

p.84 what seems to be involved is that one gives to another enough visual notice to demonstrate that one appreciates that the other is present (and admits openly to have seen him), while the next moment withdrawing one’s attention from him so as to express that he does not constitute a target of special curiosity or design.

L’inattention “civile”, ou polie (c’est ainsi qu’elle a été traduite en français, notamment dans la traduction française du tome 2 de La mise en scène de la vie quotidienne)… est un concept intéressant. Comme de nombreux concepts goffmaniens, il comporte une part d’ambiguité : l’inattention civile est à la fois reconnaissance de la co-présence et jeu sur le retrait de toute interaction.

Les difficultés qu’il y a à entrer dans un sex-shop, les comportements parfois gênés des clients et clientes… ont été interprêtés comme une manière de conserver l’anonymat ou une “privacy” : le silence, l’évitement des regards s’analyse alors comme un moyen de conserver toute information sur soi-même… (bien décrite dans un article de Karp au début des années 1970).
Mais j’aimerai pouvoir décrire comportements des clients comme une inattention civile réflexive : dans le contexte du sex-shop, l’inattention civile simple ne fonctionne plus… mais il est difficile pour des personnes pratiquant en permanence l’inattention civile, dans tous les espaces publics ou semi-publics, de modifier les règles de leurs comportements. L’inattention devient réflexive, les clients font attention à rester inattentifs… travail délicat et désagréable.
L’on pourrait faire un parallèle peut-être éclairant, pour les personnes ne fréquentant pas les sex-shops : l’ascenceur, avec ses évitements de regards, ses toussotements, et l’inattention attentive. Pour plus de précisions… des sociologues s’y sont penchés : “Civil Inattention Exists -— in Elevators”, Personality and Social Psychology Bulletin, Vol. 9, No. 4, 578-586 (1983).

Je suis loin d’être le premier à tenter d’importer l’inattention civile aux sex-shops. Dès les débuts de la décennie soixante-dix, des sociologues américains s’amusaient à l’utiliser, plus ou moins explicitement. Ainsi McKinstry (”The Pulp Voyeur: A Peek at Pornographic in Public Places” in J. Jacobs (ed.) Deviance : Field studies and self disclosures, p.30-40 1974) écrivait :

“What are we to conclude from the above description ? If it were not so pronounced, the behavior pattern within the adult store — characterized by silence, physical separation, inattentiveness to others, and a lack of facial expression — would seem typical of thousands of other mundane human setting. This is, of course, exactly what makes the adult store remarkable — everything is “business as usual.” [The customer] has been socialized into the norms of the adult store even before stepping inside the door.”

La socialisation au mode de fréquentation des sex-shops est réalisée avant même toute entrée dans ce magasin : on y agit comme dans l’espace public.

Magasin Osez - L Union - ToulouseC’est peut-être avec l’idée qu’il faut éviter ce mode de fréquentation que des magasins “sexys” qui cherchent à se différentier des sex-shops mettent en place des dispositifs de promotion de l’interaction. Un exemple ? Un magasin récent de la banlieue de Toulouse (lien vers leur site internet) a installé une sorte de “zone de discussion” (avec cafetière expresso) à côté des rayonnages de vibromasseurs…

Et un autre magasin, du côté de Brest, Espace Charme, situé comme le précédent dans une zone commerciale / industrielle, propose aussi cet espace de lecture, deux fauteuils autour d’une table basse, en face du rayon lingerie…

Espace Charme Brest Il sera intéressant de voir si ces espaces sont utilisés, de compter combien de personnes s’y assoient par jour, combien parlent, si s’asseoir est utilisé par les vendeurs et vendeuse comme un signe d’ouverture à l’interaction…
Je n’ai pas épuisé ici l’inattention civile ni les tentatives de la contrer développées par certains patrons de “loveshops”. Pour les lecteurs sociologues, deux autres articles peuvent être intéressants : L’un, récent, de Kristen Hefley, “stigma management of male and female customers to a non-urban adult novelty store“, Deviant Behavior, 2007, 28: 79, DOI: 10.1080/01639620600987491, parce qu’il porte sur un sex-shop situé, comme les exemples précédents, hors d’une ville. Un autre article, plus ancien , de Charles Sundholm, “The Pornographic Arcade: Ethnographic Notes on Moral Men in Immoral Places“, Journal of Contemporary Ethnography4 1973; 2; 85 DOI: 10.1177/089124167300200104.

fedd rsscoulmont.com/feed

Comment s’en servir…

Les sites internet de vente de gadgets pour adultes ont chacun leur couleur… et un blog leur est même consacré, sextoyer, qui déclare «ne pas parler des nouvelles boutiques de vente de sextoys qui s’ouvrent (…) car en ce moment il y en a des nouvelles toutes les semaines (sur internet)».
Ces sites associent parfois un blog, à la fois publicitaire et introspectif (trop rarement introspectif) : J’ai créé ma boîte : «Vous ne pouvez pas imaginer le bonheur qu’il y a à contempler un tas de factures clients, à les comptabiliser… Les choses se sont même inversées : le tas fournisseur est devenu plus petit que celui des clients…» — annelolottepiment rose et aussi, sur une échelle plus petite, red girl. Il apparaît difficile de tenir la distance : le rythme de publication semble avoir tendance à ralentir quand la routine s’installe, les textes deviennent moins intéressant (les rédacteurs évitent de renseigner leurs concurrents…).
Get the Flash Player to see this player. L’un des derniers sites de vente en date — pour l’instant sans blog — propose autre chose, qui m’a fait sourire par son caractère à la fois naïf, un peu bricolé mais aussi ambitieux. Une actrice amusée par les objets qu’elle tient en main présente en vidéo la centaine de vibromasseurs, godemichets et autres boules vibrantes vendus par ce site. Un exemple ci-contre. Beaucoup d’autres là bas.

Jouets dangereux

Il y a quelques jours, une émission de la télévision suisse romande a été consacrée presque entièrement aux godemichets, vibromasseurs et autres gadgets… L’émission, ABE “à bon entendeur” est disponible en ligne.
Pour partie, l’émission traitait de la présence de phtalates dans ces jouets pour adultes… ce qui me conduit à imaginer un commentaire, qui, pour l’instant, n’est pas bien ficelé. Mais à quoi bon me servirait ce blog si je ne pouvais exposer des morceaux de réflexion peu assurés, aux frontières de l’objectivation…

Les phallus en plastique contiennent en effet, assez souvent, des doses importantes de phtalates, composants interdits dans les jouets pour enfants, car cancérigènes chez le petit animal et causant d’autres problèmes chez l’humain. Les sex-shops d’origine féministe, aux Etats-Unis, s’interdisent ainsi la vente des objets phtalatés ou précisent, dans de petits prospectus certaines règles d’usage (voir un de ces prospectus ici).
En quoi ces phtalates posent-ils problème ? Ils présentent un risque de santé, certes. Mais il me semble qu’ils viennent aussi pointer les contradiction de pratiques sexuelles qui s’appuient sur le monde marchand. L’achat de ces jouets est présenté comme libérateur ou comme proposant une plus grande authenticité, le dialogue conjugal se poursuivant dans l’échange des orgasmes. Interrogée par une journaliste, une “responsable presse” déclare :

Même si on n’a pas forcément envie de se marier dans les deux heures après être venu à la boutique, on aspire tous à trouver quelqu’un avec qui partager de bons moments, avoir une intimité et une sexualité qui se passent bien, avec qui on peut faire des tas de choses.(source)

Le rappel de la composition phtalatée des jouets (comme le rappel, peu fréquent, des conditions de production, en Chine, des mêmes objets ou celui de leur mauvaise qualité de fabrication) vient casser la connivence… S’il faut des émissions de télévision pour rappeler que certains godemichets à pile contiennent plus de 25% de phtalates alors que la limite admise dans les jouets pour enfants est de 0,1%… c’est soit parce que les vendeurs, finalement, ne savent pas ce qu’ils vendent, soit parce qu’ils cachent ce qu’ils savent.
C’est ainsi toute la question de la circulation des dialogues, entre grossistes et détaillants, entre vendeuses et acheteuses, entre le couple qui est remise en cause, alors que l’exigence de conversation authentique — celle qui révèle les désirs — était un point de rencontre entre normes conjugales et discours des promoteurs de jouets pour adultes…
Ailleurs : sur sextoyer, un site à mi-chemin entre la promotion et la “veille”.

Compte-rendu de “Sex-shops” sur liens-socio

Igor Martinache, le serial-reviewer de Liens-socio a lu Sex-shops, une histoire française :

Aussi curieux que cela puisse paraître, cet ouvrage de Baptiste Coulmont est le premier du genre à s’intéresser aux sex-shops. Voilà pourtant un sujet qui pourraît paraître à première vue attrayant (pour ne pas dire « vendeur ») pour un chercheur comme pour le public… à moins que l’objet de recherche ne suscite la même réaction de tension entre fascination et répulsion que les commerces en question. Telle est du moins l’impression que l’on peut avoir en tant que lecteur quand on constate sa propre gêne à arborer le livre dans les lieux publics, étant donnée sa rose couverture quelque peu suggestive…
Lire la suite sur Liens-socio

Rappel : Vous pouvez acheter Sex-shops sur amazon ou dans toute bonne librairie…

Sale quart d’heure pour les sex-shops

Manifestation journée de la femme mars 1979 photo Arnaud Baumann Matin de Paris (Photo : Arnaud Baumann, dans Le Matin de Paris)
Il fait nuit, et il semble ne pas faire chaud (un personnage, au premier plan, est en pull, d’autres ont de grosses écharpes). Un groupe de gens est rassemblé autour de la vitrine d’un sex shop. Quelques personnes y lancent des pierres ou des pavés, et la vitrine, fêlée, montre deux gros éclats. En quelle époque somme-nous ? Tous ces manifestants, ou presque, ont des cheveux longs…
C’est que ce sont des manifestantes : nous sommes en mars 1979, et, en marge de la manifestation célébrant la “Journée internationale des femmes”, quelques sex-shops sont lapidés.
Ceci pourrait apparaître comme un minuscule fait divers, mais les répercussions sont plus importantes. J’ai été mis sur la voie de ces actions à la lecture de quelques revues pornographiques, qui, en 1978, désignent le “féminisme” comme l’ennemi principal. Le Guide Sexuel (une éphémère publication) écrit par exemple :

sous prétexte de féminisme, des mouvements « populaires » organisent le sac de certains établissements, n’hésitant pas à recourir à l’attentat à la bombe contre quelques « sex-shops » et arrachant, des devantures de marchands de journaux, des publications réputées « osées »
source : Guide Sexuel, 1978, n°3

La lecture de tels paragraphes m’avait étonné. Des “attentats féministes” ? Le tout début des années sixante-dix m’était plutôt apparu comme une période de développement d’affinités entre certaines féministes et les première “librairies à enseigne de sex-shop”. Françoise d’Eaubonne ne proteste-t-elle pas publiquement, en 1971, avec des patrons de sex-shops, contre les fermetures administratives dont ils sont l’objet ? Certaines militantes du MLF ne revendiquent-elles pas une forme de liberté sexuelle ? [Sur des thèmes connexes, lire l'article de Sébastien Chauvin, "Les aventures d’une « alliance objective ». Quelques moments de la relation entre mouvements homosexuels et mouvements féministes au XXe siècle", dans un numéro récent de L'homme et la société]

En 1978, il n’y a pas du tout d’union sacrée entre sex-shops et mouvements de femmes. Les petits commerce du sexe apparaissent même comme des cibles à abattre. Mais le «registre manifestant» utilisé est aussi étonnant : bris de vitrines, saccage des intérieurs, “bombes” — nous verrons lesquelles. On en trouve des traces dès 1970, mais ce sont alors des hommes qui cassent. Il me semble que c’est en 1975 que, pour la première fois, des groupes de femmes — du moins des groupes identifiés par les observateurs de l’époque comme des groupes de femmes — attaquent publiquement des sex-shops. A Lyon et à Toulouse, à Montpellier et ailleurs, ce sont les prostituées en grève qui peinturlurent — en pleine nuit — les vitrines des magasins des quartiers où elles exercent (pour plus d’analyse, lire Lilian Mathieu, Mobilisations de prostituées ou le livre de témoignages de “Chantal”, Nous ne sommes pas nées prostituées).
Si les revendications prostituées ne sont pas reprises par les groupes féministes (qui s’éloignent, après 1975, des prostituées — si je me souviens bien)… certains modes d’actions, et certaines cibles, sont repris.
Deuxième élément : la fin des années soixante-dix est l’époque d’une lutte féministe pour renforcer la répression du viol (Janine Mossuz Lavau en donne le contexte dans Les lois de l’amour). Des manifestations sont organisées afin de montrer aux parlementaires la détermination qui soutient les revendications. “Non au viol commercialisé” est l’un des slogans de ces manifestations, unissant dans une même catégorie viol et pornographie. Les commerces sexuels (cinémas porno et sex-shops) apparaissent désormais à une partie des mouvements féministes comme des initiateurs de violences sexuelles. Ces boutiques du cul add insult to injury : les mouvements, souvent de gauche ou d’extrème gauche, refusent toute commercialisation — commodification — de la sexualité, présentée comme une sphère séparée… Si tout est politique, tout ne peut être soumis aux lois du capitalisme.
Troisième élément, conjoncturel mais important : il faut souligner l’influence de pratiques théorisées, européennes et américaines, de manifestations de nuit. Reprendre l’espace nocture, “Take back the night” disent des femmes qui souhaitent s’approprier ce qui apparait comme un bastion masculin (phallocrate) et dangereux, la ville, la nuit. Or un lien existe entre “la ville la nuit” et les sex-shops. Les sex-shops, à la fin des années soixante-dix, sont ouverts tards la nuit (les patrons se sont rendus progressivement compte que des horaires “habituels” 10h-20h, étaient moins rentables). Et ils sont situés dans les espaces urbains qui apparaissent comme les plus masculins. Commerces spatialisés ET commerces de la nuit : ils sont les symboles de ce qu’il faut reprendre.
 

En 1978 et 1979, les manifestations parisiennes et provinciales de la “journée des femmes” s’attaqueront donc presque systématiquement aux sex-shops. Le procédé est presque partout le même… sans que cela signale nécessairement une organisation a priori de ces dégradations.
À Lyon, le Progrès raconte :

Ces représentantes du MLF, minettes en blue-jeans pour la plupart, quelque peu nostalgiques des grandes « manifs » d’Outre-Atlantique, tenaient le haut du pavé de la rue de la République.
Rue Thomassin, devant un sex-shop et un cinéma affichant un film porno, quelques manifestantes munies d’un casque de motard brisèrent des vitrines.
Une halte place des Terreaux où quelques militantes brûlaient cérémonieusement des affiches de magazines à scandale.
(je souligne)

À Pau, la correspondante de Rouge, le journal de la Ligue communiste révolutionnaire, écrit : «Cris de victoire, on n’a plus peur. Après l’agression violente de la part d’un patron de cinéma porno, on lui renverse un pot de colle sur la tête !» (février 1978). Dans le même journal, un mois plus tard, à Bordeaux, le correspondant parle du “bombage” d’un sex-shop : c’est de bombe de peinture que l’on parle le plus souvent…
À Paris, une participante, peut-être aussi journaliste à Libération raconte :

retrouvailles à 150 au Châtelet, avant d’aller remonter la rue St Denis. Là ce n’est pas triste. Les femmes devant, une trentaine d’hommes derrière, ravis d’en suivre plus d’une ! Moins ravis sont les proprios des sex shops, des cinémas pornos et des night clubs. Les uns voient leurs façades bombées, leurs bouquins jetés dans la rue, les autres – du moins certains d’entre eux – leurs portes enfoncées. Les videurs surgissent, en rage. « Putains », « mal baisées », « lesbiennes », « on va toutes vous niquer ». Les femmes rigolent, plutôt heureuses d’être dans la rue.
source : Libération, 10 mars 1978

Mais l’attentat qui a laissé le plus de traces, parce qu’il a été réalisé à l’explosif, qu’il a été suivi d’une revendication en bonne et due forme, et aussi parce que les auteures sont restées anonymes — jusqu’aujourd’hui — est le suivant :

Dans un message envoyé jeudi à l’AFP un groupe de femmes qui s’appellent « les allumeuses de réverbère » revendique l’attentat au plastique commis dans la nuit du 7 au 8 mars contre le mensuel « F magazine » et celui commis contre le cinéma Galaxie dans le 13e arrondissement. « Nous souhaitons un joyeux anniversaire à toutes les femmes, disent-elles, et nous leur offrons à cette occasion quelques feux d’artifice dont les locaux de F magazine, emblème de la récupération de nos luttes, et un cinémat porno de la place d’Italie. »

F Magazine était une tentative (éphémère) d’ancrer le féminisme non plus seulement dans les réseaux d’entraides politiques et extra-capitalistes, mais de l’institutionnaliser en recourant aux armes capitalistes (publicité, salaires, ventes…) de la presse magazine. Horreur pour les Allumeuses de réverbère qui y voient un affaiblissement de la pureté de la lutte. En plastiquant la même nuit un magazine féminin et un cinéma pornographique, elles établissent un lien matériel entre ces deux entreprises.

En 1979, l’action est devenue “traditionnelle”. Quelques jours avant la manifestation, un article de Libération rappelle même aux lectrices les hauts-faits de l’année passée, une manière de souligner que leur absence cette année serait un mauvais signe :

l’an dernier le défilé-promenade République-Nation du samedi 5 mars avait suscité bien des déceptions et provoqué quelques jours après une manif nocturne rue St Denis au cours de laquelle les sex shops avaient passé un sale quart d’heure.
source : Libération, 7 mars 1979

L’Aurore a envoyé un journaliste (sûrement pas le plus misogyne, mais pas loin…), qui s’en prend à coeur joie aux manifestantes :

bien vite, les furies, perdant toute mesure, se sont déchaînées jusqu’à prendre la place de la République pour le marché de Brive La Gaillarde. Après avoir bloqué un car de police secours, transportant un blessé, elles ont cassé la vitrine d’un sex-shop et se sont mises à chasser tout ce qui ressemblait à un mâle.

Dans une « Lettre à une copine de province », dans Libération, on peut lire :

Après la gare de l’Est, une halte violente : le sex-shop de l’angle de la rue du Fbg Saint Denis et du Bvd Magenta. Un groupe a quitté la rue, s’est jeté à pavé rompu sur les vitrines plexiglas que (sic) ont du mal à craquer. Cette action a été diversement appréciée, certaines ont râlé, puis on est reparties (sic).

 

Tous ces extraits laissent percer l’image d’un Paris ville violente. Et isoler les actions féministes du contexte de la période fait perdre une partie du sens des pratiques. Il faut, pour en prendre conscience, lire la presse parisienne en 1978 : la violence d’extrême-gauche est répandue et visible (cocktails molotov, voitures qui explosent, fusillades). La violence d’extrême droite l’est aussi (bagarres dures entre étudiants, violences policières…). L’expression des idées politiques par le petit attentat “autonome” est presque légitimée et n’apparaît pas incongrue. Ainsi Françoise d’Eaubonne — déjà mentionnée plus haut — dans un ouvrage de lecture de la guérilla urbaine écrit les mots suivants :

on [les féministes] n’a pas encore réfléchi sur la nécessité de nous réapproprier l’agressivité, ou plutôt, simplement, sa possibilité (…). Le virage s’amorce; peut-être sera-t-il formidable. renonçant au laudatif commentaire de la non-violence du gentil renard à queue coupée, quelques humoristes — excellent, l’humour avec l’action — ont commencé à plastiquer les sex-shops sous le nom d’Allumeuses de Réverbères. Entreprise considérablement plus saine que celle des militantes du «Programme commun des femmes» (…)
source : Françoise d’Eaubonne, Contre violence ou la résistance à l’Etat, 1978

Le recours à la violence ironique n’est pas compris par tout le monde. Les réactions des féministes à ces actions vigoureuses ne sont pas — et loin de là — uniformes. Des critiques se laissent entendre : en filigrane, les trotskystes de Rouge rendent les “mecs” responsables de certains cailloutages et des dégats matériels. D’autres font part de leur incompréhension, comme dans le courrier des lectrices de Femmes en mouvements (avril 1978) revue pourtant sympathique envers les mouvements “autonomes” :

Au sujet de l’attentat contre le cinéma porno, rapproché de la manif du 8 mars dans la rue Saint Denis, je trouve cela très ambigu. Comment peut-on se déclarer « heureuses d’être dans la rue » quand c’est rue Saint Denis, poursuivies par des maquereaux, même si on a la compensation d’en avoir aspergé quelques uns de peinture.

Le féminisme organisé, ces années là, est loin d’être univoque.

Après 1979, je n’ai, pour l’instant, pas trouvé de traces d’autres “bombages” organisés et féministes de sex-shops. La seule action aperçue est une tentative de décembre 1981, qui tourne court. Trois jeunes femmes (elles ont moins de 25 ans) d’extrême-gauche féministe tentent de brûler un magasin :

Les féministes se font terroristes : trois activistes en jupon ont été arrêtées dans la nuit de lundi à mardi, le cocktail Molotov en bandoulière.
« On voulait faire sauter une sex-shop de la rue Godot de Mauroy », ont-elles avoué.
C’est dans cette rue, réputée pour ses boutiques spécialisées et ses dames exerçant le « plus vieux métier du monde », que les policiers ont intercepté les premières féministes adeptes de l’action violente. Il était 2h30 mardi lorsqu’une patrouille de policiers remarqua, à l’angle de la rue des Mathurins et de la rue Godot-de-Mauroy, une 304 mal garée, les plaques minéralogiques couvertes de boue. Le moteur de la voiture tournant, sa conductrice au volant, les deux portières ouvertes.
Intrigués, les policiers se cachèrent dans une porte cochère pour observer la jeune femme prête à démarrer mais attendant visiblement des passagers. Ils virent arriver très vite deux jeunes filles portant chacune une bouteille à ma main. Passant à l’action aussitôt, les gardiens de la paix mirent la mains sur les trois demoiselles qui portaient en fait des cocktails Molotov.
source : article d’un quotidien, décembre 1981

Ces personnes seront condamnées à de la prison avec sursis.

Les actions de 1978-1979 sont rapidement intégrées dans l’histoire féministe. Dans la revue Le Temps des femmes, en 1982, un dossier sur la pornographie est introduit de cette manière : « Souvenez-vous, dans les années 75, des militantes féministes dévastent des sex-shops et des cinémas pornos. Un joli nom de guerre… les allumeuses de réverbère… certaines d’entre nous y étaient, elles en gardent un bien bon souvenir. » Dans une histoire du MLF à Lyon [Chronique d’une passion : le mouvement de libération des femmes à Lyon, l'Harmattan] la manifestation de 1978 est mentionnée…

Ce texte est une première version : n’hésitez pas à me signaler toute erreur, matérielle ou d’interprétation… Si vous aviez des photos de ces actions, si vous y avez participé, contactez-moi !

Quelles victimes ? L’outrage aux bonnes moeurs en 1971

A la fin de l’année 1970, les pouvoirs publics décident de frapper fort et de pousser à la fermeture les “sex-shops” qui s’ouvrent alors à Paris. Des perquisitions ont lieu, qui donnent naissance, en 1971, à des séries de procès pour “outrages aux bonnes moeurs”… dont on retrouve, aujourd’hui, la trace aux Archives de Paris.
Les “réseaux” d’importation sont frappés. Jamais un aussi grand nombre de suédoises et de danois n’avait été condamné. Mais ces réseaux restent probablement des aventures d’amateurs… Voici, par exemple, l’aventure de Ryoichi O., Tetsuji Y. et Masuda M., trois japonais qui ont alors une petite vingtaine d’année. En juin 1971, ils sont détenus (à la prison de la Santé) depuis un mois et demi :

Le 29 avril 1971, les nommés (…) ont été appréhendés, par les policiers, porteurs ensemble de 292 publications contraires aux bonnes mœurs, qu’ils avaient, ensemble, importées en France par la frontière suisse.
[I]ls ont expliqués qu’ils avaient acheté, ensemble, contribuant chacun pour un tiers, 300 revues de ce type au Danemark au prix unitaire de un dollar, qu’ils étaient passés en Allemagne où ils n’avaient pas réussi à en vendre, puis en Suisse où ils en avaient vendu huit au prix de cinq à huit dollars pièce de telle sorte qu’il leur en restait 292 qu’ils ont introduites en France pour les vendre à raison de cinq à huit dollars pièce.
(source : Archives de Paris, 2211w319)

Pour avoir enfreint l’article 283 du Code pénal de l’époque, ils sont condamnés à 45 jours de prison et à plus de 20 000F d’amende. On les imagine, au printemps 1971, errer en Europe avec leur chargement de revues pornographiques en danois, ne trouver aucun client en Allemagne, trouver par miracle un Suisse amateur de frivolités scandinaves, et se faire pincer à la frontière helvèto-française.
Je n’en sais pas plus sur ces trois japonais, ni sur ce qui constituait précisément l’outrage aux bonnes moeurs.
Certains jugements sont très courts, et ne permettent pas — sauf à avoir accès au dossier de procédure par dérogation — de comprendre grand chose. Ainsi ce jugement de mars 1971, concernant un certain André S., condamné pour avoir fabriqué et commercialisé des «godmichets (sic) objets contraires aux bonnes moeurs»

D’autres jugements sont un peu plus précis. En avril 1971, trois patrons de sex-shops sont condamnés le même jour, et avec eux les fabricants de certains objets. «Une statuette en céramique représentant un couple humain accomplissant le coït» est au coeur de l’affaire :

le (sic) seule notion du caractère artistique prêté à l’objet ne saurait faire disparaître son aspect outrageant pour les bonnes mœurs (…) en l’espère la statuette représente une scène d’accouplement et (…) l’auteur ne s’est pas borné à suggérer une attitude « amoureuse » mais a pris soin d’exposer aux regards le sexe de l’homme en érection au cours de rapports sexuels donnant ainsi volontairement à sa composition un caractère obscène

Le sculpteur et le patron du magasin devront payer une amende de 1000F.
Le même jour, le même tribunal s’intéresse à des «moulages en matière plastique représentant une femme agenouillée, la tête rejetée en arrière, la main gauche sur le sexe, le médius semblant pénétrer dans le vagin» et «des bougies représentant un phallus»

il convient de remarquer que la circonstance que de tels objets soient offerts dans des magasins spécialisés dits « Sex Shop » tolérée par les mœurs actuelles n’a pas pour effet de faire disparaître le caractère éventuellement outrageant des objets qui s’y trouvent réunis ; (…) il appartient au Tribunal de rechercher ce caractère soit à raison des particularités intrinsèques des objets, soit de leur mode de présentation et de l’intention d’éveiller la curiosité ou les instincts malsains de la clientèle à lequelle ils sont offerts (…)
Attendu qu’en l’espère les bougies, bien qu’évoquant des phallus, ne présentent pas un caractère d’obscénité suffisant, que par contre le moulage représentant une femme se livrant à un attouchement obscène demeure outrageant (…)

La bougie-phallus n’était, dans ce cas, pas assez phallique pour atteindre “un caractère d’obscénité suffisant”, mais la statuette, oui, même sans phallus.
La troisième affaire, toujours le même jour, s’intéresse à la présentation de certains objets présents dans le “Holy Center Sex Shop” :

par ailleurs l’appareil dit « vibro masseur » ne saurait être en lui-même considéré comme outrageant pour les bonnes mœurs, mais (…) décoré d’un préservatif fantaisie, il atire l’attention sur son utilisation sexuelle et entre dès lors dans le champ d’application de la loi pénale
(source : archives de Paris, 2211w260)

On n’a là ni phallus, ni sexe, mais un objet habituellement “camouflagé” qui est décamouflagé par l’adjonction d’un préservatif. Le vibromasseur seul, le préservatif seul : aucun problème, pas d’outrage. L’union des deux, même d’une manière humoristique : outrage.
Des jugements de ce type, l’on en rencontre aussi les années suivantes. Les mêmes personnes, parfois, se retrouvent, deux ans plus tard, encore sous le regard de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Le 31 janvier 1973, c’est un appareil un peu étrange qui est présenté, qui «se compose d’une bague en caoutchouc rose destinée à enserrer le pénis en état d’érection,(…) cette bague est elle-même surmontée d’une « protubérance » de même matière se présentant sous l’aspect d’une grosse fraise granuleuse destinée à frotter le sexe féminin lors des rapports sexuels en vue d’augmenter le plaisir sensuel de la femme. [Cet] appareil, de type simple, a été également importé et commercialisé dans une autre version comprenant un vibrateur électrique incorporé dans la protubérance, relié par un fil à un petit boitier comportant une pile électrique et un rhéostat, (…) le bouton du rhéostat permet de faire varier l’intensité de la vibration. (…) le coussin en caoutchouc (ou la protubérance) transmet le mouvement de l’homme fidèlement au clitoris et aux zones érogènes aidant la femme à atteindre l’orgasme». L’objet a bien été régulièrement importé, les douanes n’y ont rien trouvé à dire… ni même les Renseignements Généraux, contactés par l’importatrice. Mais pour le juge la bague est destinée «à favoriser l’esprit de débauche ou à éveiller dans l’imagination du public des idées malsaines ou dépravées, et présente en conséquence un caractère outrageant pour les bonnes mœurs». [Les condamnés feront appel : voir ce billet-ci]
En décembre 1973, ce sont des poupées gonflables qui posent problème :

« Deux mille francs d’amende à Philippe Ca. et 1 000F à Bernard Co. Le tribunal ordonne de surcroît la destruction des poupées saisies »
Ordonne la destruction de poupées ? A moins de quinze jours de Noël… Ce serait proprement scandaleux si les poupées condamnées, mardi, par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris n’étaient des « jouets » très particuliers que l’on chercherait en vain dans les rayons du « Lapin rose » ou du « Poussin bleu » : elles sont exclusivement réservées aux grandes personne. Aux hommes, même.
Bernard Co., 25 ans, gérant de la société Emiger, en avait importé trois cent vingt d’Allemagne, et Philippe Ca., 25 ans également, en a proposé une dizaine aux clients de sa sex-shop de la rue Saint Denis.
La police a saisi les huit dernières encore en vente à 285 F l’une. Ces poupées gonflables, qui représentent grandeur nature une femme dans son intégralité absolue, ont été jugées par le président Hennion et ses assesseurs beaucoup trop réalistes et leur raison d’être trop indécente.
Dans leur décision, les magistrats constatent que Co. lui-même en a eu conscience. N’a-t-il pas supprimé de son propre chef, sur certaines, « l’amélioration » (sic – dans le texte) qui en faisait des poupées vraiment pas comme les autres.
Cette année les amateurs de gadgets érotiques ne peuvent espérer recevoir, le 25 décembre prochain, un tel cadeau du père Noël. Son rayon de poupées gonflables est fermé. Comme l’est aussi celui des diapositives japonaises découvertes également dans le magasin de Ca.
(source : article de Roger Morelle, datant de décembre 1973, probablement dans France Soir)

On le remarque — du moins je l’espère — la notion juridique d’outrage aux bonnes moeurs avait, au début des années 1970, son efficacité, et elle était utilisée sans réticence apparente (du moins dans les tribunaux de première instance). Mais ce qui tient encore en 1971 ne tiendra plus quelques années plus tard.

Sex-shops : livre de l’été !

Mon livre, Sex-shops, une histoire française (éditions Dilecta, 2007, avec Irene Roca Ortiz) fait partie des « Livres de l’Été » du magazine Sciences Humaines : «Cet été, la rédaction de Sciences Humaines vous propose une sélection de livres qui pourront vous accompagner sur les plages, à l’ombre des platanes ou dans vos flâneries nocturnes.». Il est possible de commenter chaque sélection, et aussi de proposer (en moins de 5000 signes) d’autres ouvrages. Voici le début de la critique de Xavier Molénat :

Sex-shops, la face sombre de la libération sexuelle ? Depuis trente ans, la tolérance est allée grandissante concernant les comportements sexuels des gens. Mais les sex-shops ne sont jamais vraiment sortis de l’opprobre dans laquelle ils ont été plongés dès leur apparition. C’est ce que met en évidence l’enquête de Baptiste Coulmont, qui analyse les mille et unes astuces trouvées par leurs adversaires pour contenir l’activité de ces commerces libidineux sans faire appel à la morale, l’appel aux « bonnes mœurs » étant tombé en désuétude. Argument roi : la protection de l’enfance. (…)

Sex-shops, une histoire française est achetable sur amazon, dans un bon nombre de bonnes librairies, et, avec paypal, directement chez l’éditeur, Dilecta. Ici sur le site, vous trouverez plus d’informations sur Sex-shops.
Par ailleurs, vous pourrez m’entendre sur France Inter dans Cha cha tchatche le 27 juillet.
Sex-shops, dans Le Grand JournalContinuons avec les coulisses de la promotion. Il y a quelques semaines, dans Le Grand Journal de Canal +, Ariel Wizman a presque présenté mon livre. Averti par mon éditeur, j’avais regardé et enregistré l’émission, remarquant le livre sur la table, prêt à être montré à l’écran… et puis non… le temps était écoulé. Il en reste une image, où l’on distingue à peine la tranche…