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Archives de la catégorie : 'France'

Occupations universitaires

nos papiers banderole paris 8 decembre 2006Depuis lundi, des sans-papiers occupent un amphithéâtre de l’université Paris VIII, à Saint-Denis. Ce n’est pas la première fois, il y a eu des occupations au début des années 2000 [voir p. ex. cet article de l’Humanité, 29 mars 2000]. Le principal problème (outre, bien entendu, les questions de papier) semble être, pour l’administration de l’université, la question de la durée. En effet, cette occupation ne gênant pour ainsi dire personne, elle pourrait durer et s’éterniser. Les “Conseil de la vie étudiante” et “Conseil Scientifique” ont donc demandé la fin du mouvement pour vendredi soir :

Le Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire apporte son soutien et approuve sans réserve la démarche entreprise par le Président qui a exprimé publiquement et au nom de l’Université Paris 8, sa solidarité aux
sans-papiers qui occupent depuis lundi les locaux de l’Université.
Il s’est engagé à apporter toute son aide, afin d’obtenir une régularisation des sans-papiers. A cette fin, il a proposé ce matin de transmettre au Préfet, qu’il rencontre cette après-midi, les dossiers que les personnels administratifs et enseignants se sont proposés de remplir avec les sans-papiers.
Le Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire est par ailleurs pleinement conscient des contraintes relatives au fonctionnement de l’Université, aux conditions de sécurité et d’hygiène qui doivent être scrupuleusement respectées.
En raison de la fermeture de l’Université pendant les vacances, il exige qu’un terme soit mis à l’occupation au plus tard vendredi.

Il est vrai qu’occuper une université fermée pour les vacances d’hiver, donc vide (et non chauffée ?) pose questions. Il ne s’agit pas, en effet, d’occuper pour occuper, mais pour essayer d’agglomérer, autour de ses revendications, des acteurs susceptibles de poursuivre la mobilisation. Parmi ces acteurs : un enseignant du département d’anthropologie a lancé un appel à toute la communauté universitaire (le même avait fait grève de la faim dans le cadre d’une autre protestation l’année dernière — il dispose maintenant d’un blog très complet sur l’occupation en court : mes réserves portent principalement sur le style allusif parfois peu aisé à déchiffrer).
On a raison Paris 8 Occupation décembre 2006Cependant, les collectifs de sans-papiers refusent que les conditions de l’occupation soient dictées de l’extérieur, ce dans une déclaration du 21 décembre.
Il semble que certains syndicats étudiants soient opposés à l’occupation, ou trop favorables, et l’accueil nocturne d’un petit nombre de personnes dans un campus éclaté génère toujours des “incivilités” :

A l’attention des membres de la communauté universitaire
Le 20 décembre au soir le local de [syndicat étudiant] de l’université paris 8 a été forcé. Le local a été saccagé et la porte brisée. Tôt le matin, les membres de [syndicat étudiant] ont constaté la disparition du cachet de [syndicat étudiant] ainsi que des fichiers et des documents des étudiants étrangers de l’université Paris 8.
Les membres de la sécurité de l’université ont constaté à 21h30 le saccage et ont vu des individus en fuite avec des documents.
Alerté par des membres de la communauté universitaire, le président de l’université dénonce avec force cet acte et appelle la communauté universitaire à redoubler de vigilance afin d’éviter la répétition de tels actes.

mise à jour : Pigeon Perdu
mise à jour 2 : compte-rendu de l’évacuation (le 23 décembre 2006) ; un appel à résistance (au ton épique : “Toute la journée, les autorités universitaires ont exercé d’énormes pressions pour faire cesser l’occupation, maniant tour à tour les promesses frauduleuses, le chantage, la division […]. Malgré toutes ces tentatives de démoralisation, les sans-papiers réunis en AG viennent courageusement de décider […]”)

Et avant les sex-shops ?

Qu’y avait-il donc avant les sex-shops à la place des sex-shops ?
La réponse à cette question révèle différentes conceptions historiographiques. Soit l’on insiste sur l’importance de la libération sexuelle, voire de la révolution sexuelle, qui eut lieu au cours des années soixantes, et l’on relie assez facilement diminution de certaines formes de contrôle social et émergence de magasins spécialisés dans la diffusion d’une forme (commerciale, capitaliste) de révolution sexuelle. Dans ce cadre, les sex-shops ont une certaine spécificité.
Soit l’on insiste sur un temps plus long, et l’on découvre que nos (arrières-)grands-parents étaient peut-être tout aussi “libérés”, cette libération prenant des formes différentes. Dans les années vingt et les années trente existaient, ouvertement, non seulement des maisons closes, qui généraient un commerce sexuel contrôlé et encadré, mais aussi des librairies libertines proposant “caoutchoucs intimes”, “dragées Forsex” et “photos réalistes”. Il suffisait d’acheter Paris Sex Appeal, Fantasio ou Pages Folles, ou même simplement de feuilleter La Madelon, Paris Plaisir ou Audaces pour découvrir tout un monde destiné à l’excitation sexuelle.
Ainsi les préservatifs faisaient-ils l’objet de publicités :
La librairie d’Antin, ci-dessous, grâce à “l’accueil chaleureux de Mlle Ginette, vendeuse”, propose divers caoutchoucs et “articles spéciaux” :
librairie d'antin
Plus explicite, Laitex prévient : “évitez tout accident” :
Laitex
On le voit, la contraception était loin d’être ignorée, et le “coït interrompu” n’était pas la seule méthode utilisée [les méthodes contraceptives développées dans les années cinquante et soixante donnent en fait le contrôle de la contraception aux femmes, et non plus seulement aux hommes, et c’est ce changement des normes de genre qui posa parfois problème]. Et ces préservatifs (lavables et réutilisables !!) semblent aussi variés que ce que l’on peut trouver aujourd’hui : la compagnie “Black Cat” proposait ainsi un “bout américain” ou un préservatif “crocodile”…
Le commerce des “photographies amoureuses” allait bon train. L’on peut supposer que “Domptage avec bottes en cuir verni“, de Mlle Yvonne (librairie de la Lune) fut un beau succès :
librairie la lune
Il était aussi possible de combiner “photos vécues” et livres, pour varier les plaisirs :
photo vécues
Ce n’est pas tout : alors qu’aujourd’hui, certaines formes de sado-masochismes (femmes menottées, ligotées, baillonnées), même les plus douces, peuvent être censurées — principalement interdites d’affichage public — pour atteinte à la dignité, il ne semblait pas tout à fait en être de même dans les années vingt ou les années trente, si l’on considère le nombre non négligeable de publicités pour les Esclaves d’Amour (qui présente “le suppice le plus curieux qui rend les femmes folles et damnées”), ou d’autres productions…
Il semble donc bien qu’avant les sex-shops, existaient des sex-shops, sans le nom… Qu’est-ce qui a donc rendu si moderne, nouveau, inédit, l’ouverture de magasins spécialisés au cours de l’année 1970 ? [réponse au prochain épisode]

Sources : ces images, des publicitées, parues entre 1920 et le début des années 1940, sont extraite d’un ouvrage publié en 1977 : Sous pli discret, préface de Gilbert Simon-Berger, Paris, Edition Futuropolis, coll. G-String, que l’on trouve encore, et pour pas cher du tout, sur amazon.

Ecole normale

Après plusieurs petits articles dans Le Canard Enchainé (29 novembreEthique nerveuse ; 22 novembreLa hussarde de Normale sup ; 15 novembre), c’est Libération qui propose un article, assez long pour une fois, sur l’ENS.
Normale sup d’excellence :

L’ENS de la rue d’Ulm est confrontée à l’essor de la concurrence mondiale entre universités. Nouvelles disciplines, création d’un diplôme, intégration d’étudiants étrangers… Les exigences de la modernité bouleversent cette vieille dame née de la Révolution.

La journaliste propose un portrait de la vie normalienne :

Payé 1 240 euros par mois durant quatre ans, il loue 250 euros une chambre sur le campus d’Ulm, en plein Quartier latin. L’ENS en compte au total 600, réparties sur trois emplacements également boulevard Jourdan, à Paris, et à Montrouge, en proche banlieue. Selon des règles édictées par les élèves, un normalien ne peut être logé plus de deux ans rue d’Ulm, le campus le plus recherché. Dès les beaux jours, on s’y presse sur les bancs du jardin des «Ernest» les poissons du bassin de la cour intérieure.

Le conflit actuel est folklorisé… Ce serait finalement l’actualisation d’une sorte de culture de la “libre parole” toujours en puissance chez chaque Ernerst normalien :

Parmi l’héritage des intellectuels engagés passés par l’école, il y a aussi un goût de la libre parole. La directrice, la philosophe Monique Canto-Sperber, nommée en novembre 2005, en a fait les frais. Le jour de l’inauguration de l’exposition Dreyfus à l’école, le 15 novembre, les élèves lui ont fait une haie d’honneur, portant des pancartes : «Un an ça suffit.» Hostiles au nouveau diplôme et aux frais d’inscription à la bibliothèque, ils se sont solidarisés avec les directeurs des départements littéraires qui ont démissionné début novembre pour protester contre «la gestion chaotique» de la directrice.

Mises à jour :
1- une question orale d’un sénateur, le 1er décembre 2006.

Monsieur le ministre, je tiens à vous interroger sur le budget que le projet de loi de finances pour 2007 consacre à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, qui n’est pas un établissement d’enseignement supérieur parmi d’autres : le poids de Normale Sup dans notre histoire est si considérable que toute crise ou, même, tout risque de voir son rayonnement affaibli est intolérable […]

2- une dépèche de l’AFP, relatant les propos du directeur adjoint de l’ENS :

“Contrairement à ce que l’on peut lire dans la presse depuis quelques semaines, il est inexact d’écrire que le désordre règne à l’Ecole normale supérieure”, écrit Yves Guldner dans un communiqué.
“L’Ecole scientifique avec ses six départements est restée à l’écart des évènements récents car elle ne se sent pas concernée”, selon le directeur adjoint de l’ENS

3- Un article sur la sortie de crise dans Le Monde.

Elle a de l’avenir

En hommage à un billet récent sur Crooked Timber, voici un mail reçu aujourd’hui de la part d’une certaine Miss Ronaldo :

Bonjour,
Je me permets de vous écrire afin de vous demander de bien vouloir m’apporter le plus de rensignements possible sur ” Le secret de l’isoloir ” de Alain Garrigou, s’il vous plait.
Si possible avant mardi je vous en remercie d’avance.
Cordialement.

Cent balles et un mars, aussi ?

Bibliothèque de l’ENS

Phersu suit l’affaire en direct :

La nouvelle Directrice de l’ENS de Paris a proposé de supprimer le financement de la Bibliothèque littéraire (d’après ce blog, 1,3 millions d’euros par an) et de rendre l’accès payant pour les anciens élèves (100 euros par an, 200 pour les extérieurs, ce qui ne devrait donc représenter au mieux que 300 000 euros par an, que ne compensent pas les 400 000 euros du Ministère). Cela a déclenché une pétition contre cette modification.

Et quand je vous dit que c’est en direct :

Mais la situation vient encore d’évoluer avec la démission en masse de tous ces directeurs de Département aujourd’hui à 15h30

La suite, et tout le reste, chez Phersu.
mise à jour : on en dit aussi des choses chez contrebande.
re-mise à jour : le 15 novembre, démissions et mention au Canard, toujours chez phersu

Diffusions

Pour qui écrit-on ? (Par “on”, j’entends les sociologues) Le plus souvent, pour des collègues : la sociologie étant une science relativement cumulative, les productions s’appuient sur des travaux connexes, les discutent et les critiquent. L’intérêt de tel article se comprend alors souvent en relation avec les propositions de tel autre.
Mais la sociologie n’est pas qu’à visée interne :

Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif.
Emile Durkheim, De la division du travail social, p.XXXIX (préface de la première édition)

Cependant, sur le terrain de la résolution des problèmes pratiques, les sociologues sont en concurrence (et peut-être pas les mieux placés dans cette concurrence). L’oeuvre de traduction (du “théorique” au “pratique”, que Durkheim semble considérer comme assez facile) et les contraintes propre au passage d’un champ (académique) à un autre (journalistique par exemple) peuvent poser problème : les règles d’énonciation les plus évidentes pour les uns ne sont pas celles des autres.
C’est en partie avec ces réflexions en tête que j’ai mis en ligne des extraits des prises de parole de Thomas Sauvadet, invité multiple sur les chaînes, petites ou grandes, suite à la sortie de deux ouvrages ces derniers jours [Jeunes en danger, jeunes dangeureux, et Le Capital guerrier].
Et c’est aussi pour faire un peu de publicité : T. Sauvadet sera invité de l’émission Bouge la France ![1], demain lundi 13 novembre, sur Public Sénat…

[1] : quel titre étrange…

Journalismes, hindouismes

Avant-hier, je reçois ce mail :

Bonjour,
Je suis étudiant au centre de formation des journalistes, à Paris.
Je réalise un reportage sur les habitudes de consommation d’objets érotiques.
Je souhaite savoir si vous seriez disponible pour un entretien filmé avant demain 16h00.
Je serai en tournage ce soir dans une boutique “spécialisée”.
Pouvez-vous me rappeler au 06 ** ** ** ** aussitôt qu’il vous sera possible ?
D’avance, je vous en remercie.

Comme je demande à mes étudiants de réaliser des entretiens (cela fait partie de l’apprentissage du métier de sociologue), je me sens un petit devoir de répondre positivement à cette demande. Et je réponds “dès que possible” au mail (je dois être considéré comme un bon client, c’est le deuxième étudiant en journalisme de la même promotion qui me contacte).
Amma France2 novembre 2006Avant-hier aussi, je reçois ce mail en provenance de France2 (les demandes arrivent toujours par vague) :

Bonjour,
Dans le cadre d’un reportage sur Amma, la femme indienne qui parcourt le monde pour serrer les gens dans ses bras, je cherche un intervenant sur le thème de l’engouement pour ce genre de phénomènes en France. J’ai lu que vous étiez spécialiste des religions, et me suis donc dit que vous pourriez m’aider à replacer les pratiques d’Amma dans un contexte plus large. Le reportage serait diffusé demain mercredi au 13h, merci donc de me contacter dès réception de ce mail si vous êtes intéressé…
A bientôt

Je suis toujours flatté quand des journalistes s’adressent à moi — vanité… — encore plus quand elles ont lu mon blog, et doublement quand ce sont des travaux d’autres personnes qui ont été remarqués. Ici, en l’occurrence, c’était la réflexion de Véronique Altglas sur Amma qui avait été appréciée. Dans ma réponse (immédiate, “dès réception de ce mail“) j’ai donc redirigé France2 vers la Professeure Altglas (en fournissant adresse, téléphones, mails)… qui n’a pas été contactée, semble-t-il. Pourtant Véronique est la spécialiste du néo-hindouisme occidental. Au lieu de cela, dans le reportage, on a droit à une étrange théorie psychiatrique rapprochant l’embrassade de la communion.

Amma en France [format Quicktime], reportage, journal télévisé, 1er novembre 2006

Dans ce reportage, ce que l’on ne trouve pas, c’est une critique d’Amma en tant que gourou, ou même la notion de “secte”. La personne apparaît suffisamment amusante, ou intéressante, exotique, pour que France2 et France3 y consacrent plusieurs reportages. Mais pas assez étrange ou menaçante pour mériter dénonciation.

Signalons, à tout hasard, et sans transition (mais par association), comme l’a mentionné Fabrice Desplan récemment, la mise à disposition des archives vidéo des auditions publiques de la commission d’enquête parlementaire sur les mineurs et les dérives sectaires, sur le site de La Chaîne Parlementaire : Archives vidéo des auditions de la commission d’enquête.
Je recommande l’audition de Nicolas Jaquette, ancien témoin de Jéhovah, qui explique ses capacités d’analyse (réelles) non seulement à partir d’un travail réflexif (la rédaction d’un livre autobiographique), mais parce qu’il a “toujours vécu en double personnalité dans la secte, parce [qu’il est] homosexuel, et que l’homosexualité est réprimée dans la secte…” Il démonte ensuite les multiples jeux avec la doctrine, l’engagement, le surinvestissement… qui devraient en intéresser plus d’uns (je pense à Jean-Marc – Gayanglican ou cossaw.
L’audition de M. Leschi du Bureau central des cultes, est aussi fort intéressante : elle a donné lieu à de vifs échanges et montre combien “l’État” est perclus de tensions et d’oppositions. S’il fallait ne regarder qu’une audition, c’est celle-ci qu’il faut voir.

Opération mains propres

Le New York Times propose aujourd’hui un bel et bref article sur l’usage des lotions antibactériennes par les hommes politiques américains. Nul doute que le même genre d’article se retrouvera, rapidement, dans la presse française. Les campagnes électorales, américaines comme françaises, soumettent en effet les candidats (et les candidates, mais peut être moins) à des séances de serrage de mains. Le documentaire récent sur Jacques Chirac (Phersu l’a remarqué) insistait sur cet aspect inévitable.
De nos jours, il semble que les mains soient (pull)avant tout vues comme des vecteurs microbiens(/pull) : les candidats, après avoir serré des dizaines de pattes, utilisent alors, discrètement, hors du regard de la foule, ces lotions réputées tuer 99,9% (ninety-nine point nine !) des germs.
L’article du NYT — c’est à mon avis son intérêt principal — essaie de trouver l’origine de cette mode. Sans y arriver totalement. Il donne alors l’image rapide d’une politique en réseau, où les idées circulent autant que les bouteilles de lotion :

Mr. Bush raved about hand sanitizer to Senator Barack Obama, Democrat of Illinois, at a White House encounter early last year. […] Mr. Obama has since started carrying Purell in his traveling bag, a spokesman said. […] Al Gore […] turned his running mate, Senator Joseph I. Lieberman, onto sanitizer in 2000, and Mr. Lieberman became an evangelist [sic]. […]

Une étude à la Bearman, “Chains of hand lotion”, serait fort intéressante. [des précisions sur l’étude de Bearman et al en français]
En anglais comme en français, “mettre les mains dans le cambouis”, “avoir les mains propres”, ont plusieurs sens, et le double entendre est permanent. Avec ce paradoxe que pour les hommes politiques (il n’y a pas de femmes dans l’histoire, sauf la femme d’un homme politique) serrer des mains, c’est l’occasion de rappeler qu’ils ont “les mains propres”. Et que s’ils ne peuvent publiquement se laver les mains (même si la monstration de l’hygiène corporelle est une valeur publique partagée par un bon nombre d’Américains), ils semblent adorer révéler qu’ils le font. Même ceux qui n’utilisent pas ces lotions reconnaissent que les foules cultivent “rhinoviruses, adenoviruses and the viruses that cause gastroenteritis“. Le gag récurrent de la série policière Monk (une série fortement sous-estimée en France, où C.S.I. / Les experts est salué par Télérama) est devenu réalité… et quand Monk, le détective panphobique, serrera la main d’un homme politique, les deux se laveront les mains.
Que font les candidats français ? Peut-on repérer une homologie structurale entre opinions politiques et usages de lave-mains divers et variés (bio, anticapitalistes, antimondialisation, national…) ?

La commission d’enquête sur les sectes…

J’essaie de suivre d’assez près la Commission d’enquête parlementaire sur l’influence des mouvements sectaires sur les mineurs. La qualité des interventions est inégale. Il s’agit pourtant d’auditions à l’Assemblée nationale, devant nos représentants élus. Cette commission a des buts normatifs : réformer ou proposer de nouvelles lois. Elles occupent le temps — et longtemps — de ces élus. L’on pourrait s’attendre à des échanges d’une qualité minimale (dans le raisonnement, les faits rapportés, les réflexions, les définitions). Un chercheur comme Sébastien Fath aurait pu être invité à y participer [en fait, ce ne sont pas des invitations, mais des réquisitions : l’on ne peut refuser de participer, une fois convoqué]. Des membres de mouvements visés par les parlementaires auraient pu être conviés.
Au contraire, on a le droit d’entendre un député (Jacques Myard) parler de “malversations sexuelles” (sic ??) et de pressions américaines (l’anti-américanisme de certain-e-s élu-e-s est important, et c’est un anti-américanisme fondé sur ce qu’ils conçoivent être des ingérences dans l’espace public national). Il a face à lui la présidente d’une association internationale, “Innocence en danger”, dont le discours, vous allez pouvoir le vérifier, est fondé sur des bases inégalement assurées :

Retenons une citation :

Bon, Tom Cruise, c’est la Scientologie, mais il y a une autre secte qui est extrêmement puissante aux Etats-Unis, c’est les évangélistes

Cette phrase devrait faire sursauter Sébastien Fath, à plusieurs niveaux : un petit sursaut (une question de termes : Homayra Sellier veut sans doute parler d’Evangéliques), un sursaut plus important (l’on parle ici en fait d’un mouvement religieux peu coordonné, certes en tension relative avec le monde contemporain, mais largement inscrit dans la modernité, ne prônant ni exclusivisme religieux absolu, ni socialisation séparée…), et enfin un sursaut jusqu’au troisième étage du “site Pouchet” (comparer les quelques milliers de scientologues et les dizaines de millions d’évangéliques en une seule petite phrase… c’est manquer de la plus élémentaire notion d’échelle).
Je ne suis pas tendre avec Mme Sellier. C’est avant tout parce que j’estime — me voilà fort normatif — qu’une audition, lors d’une commission d’enquête, ne doit pas s’appuyer sur des on-dits, des “j’ai vu un reportage à Envoyé Spécial”…

J’ai pas été témoin direct (…) Ce que je sais sur le mouvement des raéliens, c’est ce que j’ai lu. C’est un document extraordinaire qui a été tourné par une journaliste française…

Toutes les auditions ne sont pas aussi dénuées de fondement. Il y a eu “pire” (l’audition de l’AFSI). Il y a eu bien mieux : L’audition la mieux construite, j’en parlerai prochainement, provenait d’un ancien Témoin de Jéhovah qui avait une maîtrise étonnante du discours en public, une force de conviction et un raisonnement mesuré mais aussi très réflexif (peut-être dû en partie à une socialisation chez les TJ : lecture biblique, confessions publiques, evangélisation de trottoir, porte-à-porte aident à apprendre à parler en public).
Mais là, il faut laisser encore une fois la parole à Mme Sellier. Je n’ai pas essayé de sélectionner les passages les plus amusants :

L’on a ici non seulement une absence de compréhension des mécanismes d’adhésion et de croyance (les Raéliens ont des doctrines trop drôles pour être vraiment dangereux… Par comparaison qu’une vierge elle-même conçue “sans péché” puisse accoucher d’un sauveur miraculeux annoncé par une étoile… fait tout à fait sens, n’est-ce pas ?), mais la volonté de limiter fortement la liberté d’expression, au nom, bien sûr, des “enfants”.
L’on a donc, in fine, une sélection rigide d’intervenants (en provenance il est vrai de nombreux secteurs de l’Etat — juges, policiers… — du para-étatiques — associations reconnues d’utilité publiques et financées par subventions — et du secteur associatif). Mais une partie des intervenants semble avoir été sélectionnée par effet de réseau ou proximité personnelle plus que pour la qualité de ses recherches ou de ses analyses.
Je me demande bien ce que l’on pourra lire dans le rapport qui sera construit à partir de ces auditions…

Égouts : la merde n’est pas une marchandise comme les autres

Dans la belle librairie Le Genre urbain j’ai découvert, il y a quelques jours, Basses Œuvres d’Agnès Jeanjean, sous-titré “Une ethnologie du travail dans les égouts”. Je l’ai acheté de suite (et pas seulement parce que, le 1er octobre, les égoutiers commençaient à demander leurs étrennes). D’un côté, l’objet m’apparaissait bien “petit”, ig-noble, dégoûtant et sale (le type même d’objet de recherche qui s’attache à la réputation du chercheur) et donc intéressant. D’un autre côté, entre les égoutiers, de par leur fonction obligés d’entrer en contact avec les excréments et autres déchets humains, et les vendeurs de sex-shops, parfois contraints de nettoyer les cabines de projection vidéo, il me semblait pouvoir y avoir quelques points de comparaisons intéressants.
Il y en a, mais l’ouvrage d’Agnès Jeanjean a plus. L’ambition “anthropologique” (au sens de recherche d’invariants culturels universels) se manifeste par l’appel à certains auteurs, et au recours à de gros concepts (souillure, sacré, secret…). Mais elle me semble moins aboutie que le travail plus proprement sociologique (ici compris comme une attention constante portée aux traductions pratiques et théoriques des positions différentielles dans une structure sociale). En surface, A. Jeanjean décrit la variété des statuts (employés municipaux, ouvriers d’entreprises privées, des stations d’épuration, cadres et managers…), dont la hiérarchie a quelque chose à voir avec le degré d’éloignement (symbolique ou physique) avec les eaux usées. Mais la lecture laisse surtout l’image amusante — et inquiétante — de la néolibéralisation de la merde, car « (pull)les égouts, c’est rentable(/pull) » soulignent certains enquêtés. Facturation du travail en équivalent heure-camion, cadres pris dans “logiques du projet” et “logique de réseaux” (analysées finement à travers les légions de dîners de travail, de déjeuners de fin de travaux…), dé-municipalisation des basses œuvres (plus ou moins privatisées et confiées aux antennes locales de multinationales).
Il ne manque à cela qu’un groupe altermondialiste s’opposant à ce que la merde soit considérée comme une marchandise comme les autres (semblent-ils préférer, comme la plupart des sociologues, des objets plus nobles ?).

Pour aller plus loin